Une étoile vive au ras du sud, encadrée de deux gardes : Altaïr, l'un des sommets du Triangle d'été, et l'une des étoiles brillantes les plus proches de nous. Autour, la Voie lactée d'été charrie un des amas les plus fournis du ciel. Voici comment lire l'Aigle, avec quoi, et ce que vous verrez vraiment.
22
au classement des 88 constellations, par surface (652 deg²)
12
rang d'Altaïr parmi les étoiles les plus brillantes du ciel
17 al
années-lumière : Altaïr est presque à notre porte
8 h
heures : le temps qu'Altaïr met pour tourner sur elle-même
5 mois
de visibilité, de juin à octobre
Repérer
Trois étoiles en ligne, au ras du sud
L'Aigle ne se cherche pas comme une figure : il se cherche comme une ligne de trois étoiles. Au centre, brillante et blanche, Altaïr ; juste au-dessus, à un peu plus d'un degré, l'orangée Tarazed ; en dessous, plus discrète, Alshain. Cette courte barre penchée, les Arabes y voyaient un aigle aux ailes repliées piquant sur sa proie, et Altaïr — de al-nasr al-tā'ir, « l'aigle en vol » — en est l'œil. Le reste de la constellation, plus faible, s'étire vers le sud dans la traînée de la Voie lactée.
Carte : IAU / Sky & Telescope (CC BY 3.0)
Partez du Triangle d'été
De juillet à septembre, trois étoiles vives dominent le ciel : Véga, Deneb et Altaïr. Altaïr est le sommet le plus bas, le plus au sud — c'est votre point d'entrée dans l'Aigle.
Repérez les deux gardes d'Altaïr
Aucune autre étoile brillante n'est ainsi flanquée de deux voisines rapprochées, une de chaque côté. Tarazed (orangée) et Alshain encadrent Altaïr : cette signature ne trompe pas.
Descendez vers la Voie lactée
Depuis Altaïr, laissez-vous glisser vers le sud le long de la bande laiteuse : vous entrez dans le champ le plus riche de l'Aigle, vers l'Écu de Sobieski voisin.
Visez le sud vers le 20 août, 21 h
À cette date, l'Aigle passe au méridien, à sa plus haute au sud. C'est le moment où ses étoiles faibles et ses amas sont le mieux dégagés de la brume d'horizon.
Les étoiles
Une voisine qui tourne trop vite, et une variable à l'œil nu
Altaïr, presque à notre porte
Altaïr (magnitude 0,77, la 12ᵉ étoile la plus brillante du ciel) n'a rien d'une lointaine démesure : elle est à 16,7 années-lumière, l'une des étoiles brillantes les plus proches du Soleil. Ce que vous voyez est vraiment une étoile de son voisinage, à peine deux fois plus massive que le Soleil et 11 fois plus lumineuse — pas une supergéante noyée par la distance. Sa lumière, partie l'année de votre naissance ou presque, vous arrive à peine vieillie.
L'étoile toupie, aplatie par sa rotation
Altaïr bat un record visible : elle tourne sur elle-même en moins de 8 heures (contre 25 jours pour le Soleil), à près de 240 km/s à l'équateur. Cette rotation folle l'aplatit franchement — son diamètre équatorial dépasse de plus de 20 % son diamètre polaire. En 2007, l'interféromètre CHARA (instrument MIRC) en a livré une image résolue de la surface : Altaïr fut la première étoile ordinaire, en dehors du Soleil, dont on ait photographié le disque, ovale et plus froid à l'équateur bombé.
Tarazed et Alshain, le grand écart
Les deux gardes d'Altaïr illustrent tout ce qu'une magnitude cache. Tarazed (γ, magnitude 2,7) est une géante orangée à ~395 années-lumière, un astre de 90 rayons solaires qui brille 2 000 fois comme le Soleil et finit d'épuiser son cœur. Alshain (β, magnitude 3,7), elle, est une modeste sous-géante jaune à seulement 44,7 années-lumière, cousine à peine plus évoluée du Soleil. Côte à côte dans le ciel, elles sont séparées par des siècles-lumière.
Eta Aquilae, la Céphéide qu'on suit à l'œil nu
η Aquilae, au sud de la constellation, est l'une des rares Céphéides assez brillantes pour se suivre sans instrument. Cette supergéante jaune pulse : sa magnitude oscille entre 3,5 et 4,4 sur exactement 7,18 jours. Sa variabilité fut repérée par Edward Pigott en 1784, quelques semaines avant la fameuse δ Cephei — l'Aigle abrite donc l'une des toutes premières Céphéides connues, ces « chandelles » qui servent aujourd'hui à mesurer les distances cosmiques.
Les étoiles de l'Aigle d'un coup d'œil
Étoile
Magnitude
Distance
Ce qu'elle est
Ce que vous verrez
Altaïr (α)
0,77
16,7 al
naine blanche A, en rotation folle
sommet sud du Triangle d'été, à l'œil nu
Tarazed (γ)
2,7
~395 al
géante orangée
teinte chaude juste au-dessus d'Altaïr
Alshain (β)
3,7
44,7 al
sous-géante jaune proche
second garde, sous Altaïr
η Aquilae
3,5 à 4,4
~890 al
Céphéide (variable)
éclat qui change sur 7,18 jours
ζ Aquilae
2,99
~83 al
naine blanche, système triple
à l'œil nu, marque l'aile nord
Aucune ligne ne correspond au filtre.
Le ciel profond
Un amas fourni, un œil de gaz, un vide de poussière
M11, le Canard sauvage
La plus belle cible du secteur est techniquement dans l'Écu de Sobieski voisin, mais on la débusque depuis l'Aigle en glissant au sud le long de la Voie lactée. M11 (magnitude 5,8), l'amas du Canard sauvage, est l'un des amas ouverts les plus riches et compacts connus : près de 2 900 étoiles tassées à ~6 100 années-lumière. Aux jumelles, une tache floue ; dès 50× au télescope, un fourmillement piqueté dont les astres vifs dessinent un vol de canards — d'où le nom, donné par l'amiral Smyth.
NGC 6751, l'Œil étincelant
NGC 6751 (magnitude ~11,9), la nébuleuse planétaire dite de l'Œil étincelant, est le fantôme d'une étoile mourante à quelque 6 500 années-lumière : une bulle de gaz de moins d'une année-lumière, soufflée par une naine centrale très chaude. Petite et pâle, elle demande un télescope de 150 mm et un fort grossissement pour se détacher en disque, mais sa symétrie d'iris en fait une jolie chasse pour l'observateur aguerri.
L'E de Barnard, un trou dans la lumière
Toute proche de Tarazed se cache une cible qui inverse la logique : la nébuleuse obscure E de Barnard (B142 et B143). Ce n'est pas de la lumière, mais un nuage de poussière à ~2 000 années-lumière qui masque les étoiles derrière lui, dessinant une lettre « E » sombre grande comme la pleine Lune. Aux jumelles sous un ciel noir, sur le fond grouillant de la Voie lactée, elle apparaît comme un vide net et troublant — l'une des nébuleuses obscures les plus faciles à voir.
Deux amas pour compléter la moisson
Pour prolonger, deux amas ouverts discrets récompensent les jumelles : NGC 6709, une trentaine d'étoiles lâches au nord-ouest de l'Aigle, et NGC 6755 (magnitude 7,5). Plus dur, l'amas globulaire NGC 6760 (magnitude 9) reste une boule floue réservée aux télescopes de 150 mm et plus. L'Aigle n'a pas d'objet spectaculaire à lui seul, mais sa portion de Voie lactée est un terrain de balayage inépuisable.
L'Aigle selon votre instrument
Avec quoi
Budget
Ce que vous atteignez
À l'œil nu
—
Altaïr et ses gardes, la Voie lactée, la pulsation d'η Aquilae
Jumelles 10×50
60 à 120 €
M11 en tache floue, l'E de Barnard, les champs stellaires, NGC 6709
Télescope 114–130 mm
200 à 350 €
M11 résolu en étoiles, amorce de NGC 6751, doubles
150–200 mm
350 à 700 €
l'Œil étincelant en disque, le globulaire NGC 6760, le détail de M11
Aucune ligne ne correspond au filtre.
Un peu d'histoire
Ce que l'Aigle a appris aux astronomes
1681
Gottfried Kirch découvre M11 ; Charles Messier l'inscrira à son catalogue en 1764. Smyth le baptisera plus tard « Canard sauvage ».
1784
Edward Pigott repère la variabilité d'η Aquilae : c'est l'une des toutes premières Céphéides connues, quelques semaines avant δ Cephei.
1899
E. E. Barnard, pionnier de la photographie du ciel, catalogue les nébuleuses obscures de la Voie lactée — dont la lettre « E » qui porte son nom, près de Tarazed.
2007
L'interféromètre CHARA (instrument MIRC) livre une image résolue de la surface d'Altaïr : première étoile ordinaire, hors le Soleil, dont on voie le disque, aplati par sa rotation.
Aller plus loin
L'oiseau de la foudre
L'aigle porteur de foudre
Dans la mythologie grecque, l'Aigle est l'oiseau de Zeus : celui qui portait la foudre du maître de l'Olympe et la lui rapportait. Compagnon des combats des dieux, il incarne la puissance souveraine — c'est pourquoi tant de peuples, des Romains aux États modernes, en ont fait leur emblème. Le voir au zénith de l'été, plongeant vers le sud, c'est retrouver un ciel que les Anciens lisaient comme un récit.
L'enlèvement de Ganymède
Le mythe le plus célèbre lie l'Aigle à son voisin le Verseau. Épris du jeune et beau Ganymède, prince de Troie, Zeus se change en aigle (ou envoie le sien) pour l'enlever et le porter à l'Olympe, où il deviendra l'échanson des dieux, versant le nectar. Dans le ciel, l'Aigle fond ainsi vers le Verseau, ce porteur d'eau tout proche : les deux constellations rejouent la scène pour l'éternité.
Antinoüs, l'astérisme oublié
Pendant des siècles, les étoiles sous Altaïr formaient une constellation distincte, Antinoüs, en hommage au favori de l'empereur Hadrien, mort noyé et divinisé. Les atlas du XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècle la dessinaient dans les serres de l'Aigle. L'Union astronomique internationale l'a supprimée en 1930 en fixant les 88 constellations modernes : ses étoiles sont retournées à l'Aigle.
Un repère pour toute la saison
L'Aigle n'est pas qu'une cible : c'est un pilier du ciel d'été. Altaïr, sommet sud du Triangle d'été, ancre la moitié basse de la Voie lactée et pointe vers le Sagittaire, le Dauphin, la Flèche. Une fois qu'on sait retrouver ces trois étoiles en ligne, on tient une boussole pour tout le ciel d'août — et le fil qui relie le Cygne, la Lyre et l'Aigle, les trois oiseaux du Triangle.
L'avis de Luc
Une étoile qui change d'éclat à l'œil nu marque un débutant plus qu'aucune photographie : η Aquilae se suit sur une semaine, sans le moindre instrument, et c'est la meilleure porte d'entrée de l'Aigle. Le reste vient ensuite — M11 aux jumelles, petite boule cotonneuse au sud d'Altaïr, puis la même à 60× dans un 130 mm, où elle explose en centaines de points. La grande nébuleuse que tout le monde attend n'est pas la priorité de cette constellation.