Deux étoiles seulement, sous la queue de la Grande Ourse, et derrière elles le plus riche champ de galaxies du ciel de printemps. Voici comment trouver ce coin discret, viser le Tourbillon et l'amas M3, et ce que chaque instrument vous en montrera vraiment.
38
au classement des 88 constellations, par surface (465 deg²)
2
étoiles visibles à l'œil nu sous un ciel de ville
5
galaxies de Messier : M51, M63, M94, M106… et l'amas M3
500000
étoiles environ dans le seul amas globulaire M3
20 mai
date de passage au méridien à 21 h, plein sud
Repérer
Un creux d'étoiles sous la casserole
Ne cherchez pas un dessin de chiens : il n'y en a pas. La constellation se résume à deux étoiles perdues dans une zone presque vide, juste au sud de la queue de la Grande Ourse. La plus brillante, Cor Caroli (magnitude 2,9), est aussi la seule vraiment repérable depuis une ville. Sa voisine, Chara (magnitude 4,2), demande déjà un ciel un peu sombre. Tout l'intérêt de ce coin est ailleurs : dans les galaxies invisibles à l'œil nu qui l'entourent, et qu'on va aller chercher au fil de la page.
Carte : IAU / Sky & Telescope (CC BY 3.0)
Partez de la queue de la Grande Ourse
Repérez les trois étoiles du manche de la casserole. La dernière, à l'extrémité, s'appelle Alkaïd. C'est votre point d'ancrage : les Chiens de chasse pendent juste en dessous.
Descendez d'une largeur de poing
Depuis Alkaïd, glissez vers le sud d'environ 10°, la largeur de votre poing tendu à bout de bras. Une étoile isolée y brille dans un champ sombre : c'est Cor Caroli.
Vérifiez avec Chara
À quelques degrés au nord-ouest de Cor Caroli, une étoile plus faible ferme le petit ensemble : Chara. Les deux forment tout le dessin visible de la constellation.
Visez mi-mai, vers 21 h
Autour du 20 mai, les Chiens de chasse passent au plus haut, presque au zénith depuis la France. C'est le moment idéal : on regarde à travers le minimum d'atmosphère, là où les galaxies faibles ressortent le mieux.
Les étoiles
Deux soleils, et une braise rouge pour plus tard
Cor Caroli, le cœur d'un roi
Cor Caroli (magnitude 2,9, à environ 115 années-lumière) porte un nom rare : « le cœur de Charles », donné au XVIIe siècle en mémoire de Charles Ier d'Angleterre, décapité en 1649. La tradition veut qu'elle ait paru plus brillante le soir du retour de Charles II sur le trône, en 1660 — une jolie histoire que rien ne confirme. C'est aussi une étoile de laboratoire : elle donne son nom à toute une classe de variables, les « α² Canum Venaticorum », dont l'éclat varie légèrement en 5,47 jours au rythme de sa rotation. Son champ magnétique, quelque 5 000 fois celui de la Terre, concentre en surface des taches de silicium et d'europium.
Une double large, facile à dédoubler
Cor Caroli n'est pas seule : une compagne de magnitude 5,6 l'accompagne, séparée de près de 20 secondes d'arc. C'est un écart confortable, à la portée d'un petit télescope dès 30×, et même de bonnes jumelles tenues bien stables. Les deux composantes mettent plus de 8 000 ans à tourner l'une autour de l'autre. Une cible parfaite pour un premier soir, sans filtre ni ciel noir.
Chara, un jumeau du Soleil
Chara (magnitude 4,2), la seconde étoile de la constellation, tient à 27 années-lumière seulement. C'est une naine jaune de type G, presque une copie de notre Soleil, à peine plus pauvre en métaux — le genre d'étoile autour de laquelle on cherche aujourd'hui des planètes. Elle ne paie pas de mine à l'oculaire, mais elle est ce que le Soleil paraîtrait, vu de loin.
La Superba, l'une des étoiles les plus rouges
Deux degrés au nord de Cor Caroli se cache Y Canum Venaticorum, surnommée La Superba par l'astronome Angelo Secchi en 1868, tant sa couleur l'avait frappé. C'est une étoile carbonée : la suie de son atmosphère absorbe le bleu et ne laisse passer qu'un rouge profond, l'un des plus intenses du ciel. Géante froide (à peine 2 800 K), elle enfle jusqu'à contenir l'orbite de Mars et sa magnitude oscille entre 4,8 et 6,3 sur environ 160 jours. Aux jumelles, cherchez le point qui vire à l'orange sang.
Les étoiles des Chiens de chasse d'un coup d'œil
Étoile
Magnitude
Distance
Ce qu'elle est
Ce que vous verrez
Cor Caroli (α)
2,9
~115 al
double, variable magnétique
dédoublée dès 30× au télescope
Chara (β)
4,2
~27 al
naine jaune, jumeau du Soleil
point isolé, à l'œil nu sous bon ciel
La Superba (Y)
4,8 à 6,3
~760 al
géante carbonée rouge
orange sang aux jumelles
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Le ciel profond
Là où la constellation devient exceptionnelle
M51, la première spirale reconnue
La galaxie du Tourbillon (M51, magnitude 8,4, à quelque 31 millions d'années-lumière) est l'objet-vedette. En 1845, Lord Rosse la pointe avec son télescope géant de 1,80 m et distingue, le premier, une structure en spirale dans une « nébuleuse » : la démonstration que ces taches floues avaient une forme. On la trouve à 3,5° au sud-est d'Alkaïd. Aux jumelles sous un ciel noir, c'est une double tache pâle ; il faut un télescope de 200 mm et une nuit sans lune pour deviner les bras enroulés autour de sa petite compagne, NGC 5195, dont le passage récent a précisément déclenché ces bras.
M3, un demi-million d'étoiles serrées
M3 (magnitude 6,3) est l'un des plus beaux amas globulaires du ciel boréal : près de 500 000 étoiles tassées à 34 000 années-lumière, âgées de quelque 8 milliards d'années. Aux jumelles, il apparaît comme une boule cotonneuse, facile à trouver à mi-chemin de Cor Caroli et d'Arcturus. Dès 100 à 150 mm, son bord commence à se résoudre en poussière d'étoiles. Curiosité : les astronomes y ont recensé plus de 270 étoiles variables, un record, la plupart des « RR Lyrae » qui servent à mesurer les distances.
Le Tournesol et M94, deux spirales à part
M63 (magnitude 9,3), la galaxie du Tournesol, doit son surnom à ses bras courts et floconneux, serrés comme les pétales d'un capitule. M94 (magnitude 8,2, à seulement 16 millions d'années-lumière) est plus compacte, avec un cœur brillant cerné d'un anneau où naissent des étoiles. Les deux se contentent d'un 150 mm : d'abord une petite lueur ovale, puis, avec l'habitude de la vision décalée, un halo qui s'étend.
M106, la spirale au trou noir
Plus discrète mais fascinante, M106 (magnitude 9,1, à environ 24 millions d'années-lumière) est une galaxie de Seyfert : son noyau abrite un trou noir massif qui creuse deux bras de gaz anormaux, invisibles en lumière ordinaire. À l'oculaire d'un 200 mm, on en saisit le fuseau allongé et le centre vif. Tout autour, à la limite de la constellation, traîne encore la galaxie de la Baleine (NGC 4631) vue par la tranche.
Comprendre
Ce que chaque instrument vous en donne
Ici, pas de nébuleuse brillante : la difficulté croît avec la faiblesse des galaxies. La clé n'est pas le grossissement, mais un ciel noir.
Les Chiens de chasse selon votre matériel
Avec quoi
Budget
Ce que vous atteignez
À l'œil nu
—
Cor Caroli, et Chara sous un ciel bien sombre
Jumelles 10×50
40 à 90 €
M3 en boule floue, La Superba orange, M51 devinée sous ciel noir
Télescope 130–150 mm
250 à 400 €
M3 qui commence à se résoudre, M94 et M63 en lueurs ovales
Dobson 200 mm sous ciel noir
400 à 600 €
les bras de M51, le fuseau de M106, M3 grenu jusqu'au cœur
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Un peu d'histoire
Une constellation née d'une erreur de copiste
Xe siècle
En traduisant l'Almageste de Ptolémée du grec à l'arabe, puis de l'arabe au latin, les copistes confondent le mot « bâton » (le gourdin du Bouvier) avec un mot voisin signifiant « chiens ». Des lévriers apparaissent là où il n'y avait qu'un manche.
1660
Sir Charles Scarborough baptise l'étoile α « Cor Caroli », le cœur de Charles, en hommage au roi d'Angleterre. La légende lui prête un éclat renforcé le soir de la Restauration.
1687
Johannes Hevelius fixe officiellement la constellation dans son atlas Firmamentum Sobiescianum, pour combler le vide sous la Grande Ourse. Il nomme les deux chiens Astérion et Chara.
1764 & 1773
Charles Messier catalogue l'amas M3, puis la galaxie du Tourbillon M51 — d'abord de simples « nébuleuses » sans forme reconnue.
1845
Lord Rosse dessine la spirale de M51 : c'est la première fois qu'on reconnaît une structure spiralée dans le ciel. Les galaxies ont désormais une forme.
Aller plus loin
Les lévriers du Bouvier
Astérion et Chara, en laisse
Dans le tableau de Hevelius, les deux chiens, Astérion (« l'étoilé ») et Chara (« la joie »), sont tenus en laisse par le Bouvier, la constellation voisine. Ensemble, ils poursuivent sans fin la Grande et la Petite Ourse autour du pôle céleste, sans jamais les rattraper. C'est une invention récente : ni les Grecs ni les Arabes n'avaient placé de chiens ici — ils sont nés d'une confusion de traducteurs, régularisée après coup en scène de chasse.
Une braise et un jumeau solaire
Le contraste entre les deux étoiles visibles dit toute la variété d'un ciel. Chara, à 27 années-lumière, est une naine jaune banale et rassurante, presque notre Soleil. La Superba, à 760 années-lumière, est une géante mourante gorgée de carbone qui finira en nébuleuse planétaire, comme le fera un jour le Soleil. En une soirée, la constellation montre le début et la fin d'une même histoire d'étoile.
Un balcon sur l'univers lointain
Si les Chiens de chasse concentrent autant de galaxies, ce n'est pas un hasard : leur région pointe loin du disque poussiéreux de notre Voie lactée, vers le pôle galactique nord. Le regard y traverse le moins de gaz possible et plonge droit dans l'univers extérieur. C'est la même fenêtre dégagée qui, un peu plus au sud, révèle l'essaim de galaxies de la Chevelure de Bérénice.
Un repère pour tout le printemps
Une fois Cor Caroli en tête, vous tenez la clé du ciel de printemps. De la queue de la Grande Ourse, un même arc descend vers Arcturus du Bouvier, puis Spica de la Vierge ; et l'amas M3 se niche juste sur ce chemin. Apprendre les Chiens de chasse, c'est se donner un point de passage entre la Grande Ourse et tout le sud du ciel d'avril à juin.
L'avis de Luc
Trois cibles, trois exigences de ciel, dans un mouchoir de poche. M3 ne déçoit jamais : dès les jumelles, cette boule floue à mi-chemin d'Arcturus concentre un demi-million d'étoiles. Cor Caroli se dédouble à 40× même en ville, et c'est déjà joli. M51, en revanche, réclame un Dobson de 200 mm et une nuit sans lune loin des lampadaires — ce soir-là seulement, les deux taches se touchent et l'une esquisse sa spirale. Une constellation qui classe les sites autant que les instruments.