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Observer · Constellations

La Dorade

Une constellation australe qu'on ne voit jamais depuis la France métropolitaine — et qui abrite pourtant le plus grand trésor du ciel profond austral : le Grand Nuage de Magellan, galaxie voisine visible à l'œil nu, la nébuleuse de la Tarentule, et la supernova la mieux étudiée de l'histoire. Voici ce qu'on y voit, d'où, et avec quoi.

72
au classement des 88 constellations, par surface (179 deg²)
41 °N
latitude nord maximale d'où on la frôle : la métropole est trop au nord pour la voir
1987
l'année de SN 1987A, la supernova la plus proche depuis Kepler en 1604
24
neutrinos de cette supernova captés sur Terre, environ 3 h avant sa lumière
200
masses solaires pour R136a1, l'étoile la plus massive jamais pesée

Repérer

Une constellation qu'on ne voit pas de chez nous

La Dorade est une petite constellation australe, coincée entre Canopus (la deuxième étoile la plus brillante du ciel) et Achernar, et elle plonge presque jusqu'au pôle sud céleste. Sa déclinaison la place hors de portée de toute la France métropolitaine : depuis Paris ou Marseille, elle reste sous l'horizon toute l'année. On ne commence à la frôler qu'en dessous de 41° de latitude nord, et il faut descendre bien plus bas pour l'observer vraiment. Depuis La Réunion ou Mayotte, en revanche, elle monte presque au zénith au cœur de l'été austral, et c'est un tout autre spectacle qui s'ouvre.
Ses étoiles sont faibles — aucune ne dépasse la magnitude 3,3, si bien qu'elle ne dessine aucune figure marquante. On ne repère pas la Dorade à ses étoiles : on la repère à ce qu'elle contient. Car c'est ici que se pose, à cheval sur la Dorade et la constellation voisine de la Table, le Grand Nuage de Magellan, une galaxie entière visible à l'œil nu.
Carte de la constellation de la Dorade, entre Canopus et Achernar, près du pôle sud céleste
Carte : IAU / Sky & Telescope (CC BY 3.0)
  1. Descendez sous l'équateur

    De métropole, inutile de chercher : la Dorade ne se lève jamais. Il faut un ciel de l'hémisphère sud — un DOM comme La Réunion (21° sud), l'Australie, le Chili, l'Afrique australe.

  2. Cherchez une tache laiteuse détachée

    Le Grand Nuage de Magellan se voit à l'œil nu comme un fragment de Voie lactée qui se serait décroché, à l'écart, à mi-chemin entre Canopus et le pôle sud. C'est votre point d'ancrage : la constellation se déduit du nuage, pas l'inverse.

  3. Repérez le nœud brillant du nuage

    Dans la partie est du Grand Nuage, une petite tache plus lumineuse se détache déjà à l'œil nu : c'est la nébuleuse de la Tarentule, la région de naissance d'étoiles la plus active du Groupe local.

  4. Visez fin janvier, vers 21 h

    La Dorade passe au méridien fin janvier en début de soirée — c'est le cœur de l'été austral, le moment où le Grand Nuage culmine et où l'atmosphère traversée est minimale.

L'objet phare

Le Grand Nuage de Magellan, une galaxie à l'œil nu

À environ 160 000 années-lumière, le Grand Nuage de Magellan (LMC) est la plus grande des galaxies satellites de la Voie lactée. Ce n'est pas un nuage de notre galaxie : c'est une galaxie naine à part entière, une spirale barrée irrégulière d'une vingtaine de milliards d'étoiles, soit environ un centième de la masse de la nôtre. Elle s'étale sur près de 11° de ciel — vingt fois le diamètre de la pleine Lune — et brille à la magnitude 0,1, ce qui la rend évidente à l'œil nu sous un ciel noir.
Ce qu'on voit vraiment, à l'œil nu, c'est une tache laiteuse, allongée, détachée de la Voie lactée. Aux jumelles, elle éclate en amas, nébuleuses et champs d'étoiles. Les navigateurs de l'hémisphère sud la connaissaient bien avant l'Europe ; elle porte le nom de Magellan pour l'avoir décrite lors de son tour du monde de 1519.
Le Grand Nuage de Magellan, galaxie satellite de la Voie lactée
Grand Nuage de Magellan — ESA/NASA/JPL-Caltech/STScI (domaine public)

Une galaxie entière à portée de jumelles

Aucune autre galaxie n'offre autant à si peu de moyens. Là où la galaxie d'Andromède ne montre qu'un ovale flou même dans un bon instrument, le Grand Nuage livre ses détails internes : on y pointe des amas ouverts, des amas globulaires et des nébuleuses un par un, comme on le ferait dans notre propre Voie lactée. C'est un terrain de jeu inépuisable pour des jumelles 10×50 et un petit télescope.

Un laboratoire pour toute l'astrophysique

Sa proximité et le fait qu'on la voie « de face » en font l'une des galaxies les plus étudiées du ciel. C'est dans le Grand Nuage qu'on a mesuré la relation période-luminosité des céphéides, qu'a explosé la supernova de 1987, et qu'on observe R136, l'amas aux étoiles les plus massives connues. Une galaxie voisine sert ici de règle et de laboratoire à ciel ouvert.

Un futur écrit dans la Voie lactée

Le Grand Nuage tombe lentement vers la Voie lactée. Les modèles récents prévoient une fusion dans environ 2,4 milliards d'années : notre galaxie absorbera sa plus grande satellite, un événement qui réveillera le trou noir central. Pour l'observateur d'aujourd'hui, c'est simplement la plus belle galaxie accessible à l'œil nu — à condition d'être dans le bon hémisphère.

Le ciel profond

La Tarentule : la plus grande pouponnière du Groupe local

30 Doradus, un géant déguisé en étoile

La nébuleuse de la Tarentule (NGC 2070) fut d'abord prise pour une étoile : Lacaille la catalogue en 1751, Bode lui donne le matricule « 30 Doradus », comme s'il s'agissait d'une étoile de la Dorade. C'en est tout l'inverse — une région d'hydrogène ionisé de près de 1 000 années-lumière de rayon, la plus grande et la plus active pouponnière d'étoiles de tout le Groupe local de galaxies. Sa magnitude visuelle avoisine 8 et elle couvre 40′ × 25′ dans le ciel, la moitié de la Tarentule.

Si elle était à la place d'Orion…

La comparaison dit tout : si la Tarentule remplaçait la nébuleuse d'Orion — mille fois plus proche — elle occuperait 30° de ciel et serait si lumineuse qu'elle projetterait des ombres au sol. À 160 000 années-lumière, elle nous parvient réduite à une tache ; sa puissance réelle est démesurée.

R136, l'amas des poids lourds

Au cœur de la Tarentule brille R136, un amas ultra-jeune et ultra-dense de quelque 450 000 masses solaires qui ionise tout le nuage alentour. Il abrite les étoiles les plus massives connues : R136a1, en tête, pèse environ 200 fois la masse du Soleil et rayonne des millions de fois sa lumière — des étoiles si extrêmes qu'elles remettent en cause la limite supérieure admise pour la masse stellaire.

Ce que l'œil en voit vraiment

À l'oculaire, oubliez les couleurs des photos : la Tarentule apparaît en gris. Mais sa structure d'araignée, ses filaments rayonnant autour d'un cœur brillant, se devinent dès un télescope de 100 à 150 mm sous un ciel austral noir. C'est l'un des rares objets extragalactiques dont on distingue les détails internes à l'oculaire.

Un jalon de l'astrophysique

SN 1987A, la supernova qu'on a vue de nos yeux

Dans la nuit du 23 au 24 février 1987, au bord de la Tarentule, une étoile explose. Ian Shelton et Oscar Duhalde, à l'observatoire de Las Campanas au Chili, la repèrent le soir même ; au pic, en mai, elle atteint la magnitude 3 — plus brillante qu'Alpha Doradus, visible à l'œil nu depuis tout l'hémisphère sud. C'est la supernova la plus proche observée depuis celle de Kepler en 1604, et de très loin la mieux étudiée.
Surprise : l'étoile qui a explosé, Sanduleak −69 202, était une supergéante bleue, pas rouge comme le voulaient les modèles. Il a fallu réécrire une partie de la théorie de la mort des étoiles massives.
Le rémanent de la supernova SN 1987A et ses trois anneaux de gaz, vus par Hubble
Rémanent de SN 1987A — NASA, ESA, R. Kirshner / Hubble (CC BY 4.0)

Des neutrinos avant la lumière

Environ trois heures avant que sa lumière n'atteigne la Terre, trois détecteurs souterrains captent une bouffée de neutrinos : 12 à Kamiokande, 8 à IMB, 5 à Baksan — une vingtaine de particules en une poignée de secondes. C'est la première détection de neutrinos venus d'au-delà du Système solaire, et la confirmation directe qu'une étoile massive s'effondre en émettant l'essentiel de son énergie sous cette forme invisible. L'astronomie des neutrinos est née cette nuit-là.

Les trois anneaux

Les images récentes montrent un collier de perles : l'onde de choc de l'explosion percute un anneau de gaz éjecté par l'étoile des millénaires plus tôt, l'allumant point par point. Deux anneaux plus larges l'encadrent. Aucun télescope amateur ne montre ce détail — il faut Hubble — mais chaque année qui passe voit le rémanent grandir et s'éclairer, sous les yeux des astronomes, en temps réel.

Les étoiles

Faibles au ciel, mais pas ordinaires

Alpha Doradus, la plus brillante

Alpha Doradus (magnitude 3,3), à environ 169 années-lumière, marque à peine la constellation. C'est une étoile double serrée, une géante blanche associée à une sous-géante bleutée. Elle porte un titre curieux : entre deux séries de constellations, elle est l'étoile la plus brillante à ne posséder aucun nom propre traditionnel.

Beta Doradus, un phare pour mesurer l'Univers

Beta Doradus est une céphéide : une supergéante qui gonfle et se contracte tous les 9,8 jours, oscillant entre les magnitudes 3,5 et 4,1. Les céphéides sont les « chandelles standard » de l'astronomie — leur période trahit leur luminosité vraie, donc leur distance. Beta, à environ 1 050 années-lumière, est l'une des plus brillantes du ciel, et se suit à l'œil nu de nuit en nuit.

R Doradus, la plus large du ciel après le Soleil

R Doradus est une géante rouge froide (type M8) à 178 années-lumière, variable entre les magnitudes 4,8 et 6,6. Son record : c'est l'étoile qui présente le plus grand diamètre apparent de tout le ciel, le Soleil excepté. Avec 298 rayons solaires, si on la mettait à la place du Soleil, l'orbite de Mars tiendrait à l'intérieur.

S Doradus, l'hypergéante instable

S Doradus n'appartient pas à notre galaxie : elle brille dans le Grand Nuage, à 169 000 années-lumière, et reste l'une des étoiles les plus lumineuses connues. Ses sautes d'éclat en ont fait le prototype des « variables S Doradus », les variables bleues lumineuses. La Dorade est ainsi la seule constellation à donner son nom à deux classes de variables — l'autre étant les pulsantes de type Gamma Doradus.
Les étoiles de la Dorade d'un coup d'œil
Étoile Magnitude Distance Ce qu'elle est Ce qui la rend notable
Alpha (α) Dor 3,3 ~169 al double blanche + bleue la plus brillante de la constellation
Beta (β) Dor 3,5 à 4,1 ~1 050 al céphéide chandelle standard, période 9,8 j
Gamma (γ) Dor 4,25 ~66 al pulsante prototype des variables Gamma Doradus
Zeta (ζ) Dor 4,7 ~38 al naine F7, proche du Soleil étoile de type solaire, toute proche
R Doradus 4,8 à 6,6 ~178 al géante rouge M8 plus grand diamètre apparent après le Soleil
S Doradus 8,6 à 11,5 ~169 000 al hypergéante (Grand Nuage) prototype des variables bleues lumineuses

Un peu d'histoire

Un poisson des mers du sud, inventé par des navigateurs

  1. 1519

    Lors de son tour du monde, Magellan et son équipage décrivent les deux « nuages » du ciel austral. Le plus grand portera son nom — mais les peuples de l'hémisphère sud les connaissaient depuis toujours.

  2. 1595–1597

    Les navigateurs néerlandais Pieter Dirkszoon Keyser et Frederick de Houtman cartographient le ciel du sud depuis leurs expéditions et dessinent une nouvelle figure : la dorade coryphène, poisson des mers chaudes — parfois représentée en espadon, le « poisson-épée ».

  3. 1603

    Johann Bayer grave la Dorade dans son atlas Uranometria, ce qui fixe la constellation dans le ciel occidental.

  4. 1751

    Depuis le cap de Bonne-Espérance, Nicolas-Louis de Lacaille observe la Tarentule et la catalogue ; Bode lui donnera le nom trompeur de « 30 Doradus », comme si c'était une étoile.

  5. 1987

    SN 1987A explose au bord de la Tarentule. Neutrinos captés, supergéante bleue identifiée, rémanent suivi en direct : la Dorade entre dans l'histoire de l'astrophysique moderne.

Passer à la pratique

La Dorade selon d'où vous êtes

Ce que vous atteignez, et à quelle condition
D'où / avec quoi Ce que vous voyez
Depuis la France métropolitaine rien : la Dorade ne se lève jamais au-dessus de l'horizon
La Réunion / Mayotte, à l'œil nu le Grand Nuage comme une tache laiteuse détachée, la Tarentule en nœud brillant
Jumelles 10×50 (sud) le nuage éclate en amas et nébuleuses ; la Tarentule prend du relief
Télescope 100–150 mm (sud) les filaments de la Tarentule, l'amas R136, des amas comme NGC 1850
L'avis de Luc

L'avis de Luc

Aucune constellation ne récompense autant un voyage : depuis La Réunion, fin janvier vers 21 h, le Grand Nuage de Magellan passe presque au zénith et se détache à l'œil nu du reste du ciel — une galaxie entière, posée là. Aux jumelles 10×50, la Tarentule saute aux yeux comme un petit flocon lumineux. C'est le seul endroit du ciel où l'on pointe une galaxie voisine amas par amas. Depuis la France, en revanche, elle ne se lève pas, et il vaut mieux le dire franchement.

Continuer

À explorer autour de la Dorade

Champ large sur le Grand Nuage de Magellan : un semis serré d'étoiles où s'allument des bulles et des traînées de gaz rouge Le Grand Nuage de Magellan et le ciel austral Notre catalogue du ciel du sud : les deux Nuages, Oméga du Centaure, 47 Tucanae, à pointer un par un. La nébuleuse de la Tarentule Comment naissent les étoiles La Tarentule est une pouponnière géante : du nuage qui s'effondre à la supernova, le cycle complet. La Voie lactée aux teintes bleues, roses et orangées très saturées, au-dessus d'une ligne de collines sombres Se repérer dans le ciel austral Canopus, la Croix du Sud, les deux Nuages : naviguer sous un ciel du sud.

Quelles jumelles pour un voyage sous le ciel austral ?

Sur le Grand Nuage de Magellan, le champ large des jumelles bat le télescope. Nos choix par usage et par budget.

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