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Observer · Constellations

La Girafe

Entre l'étoile Polaire et le Cocher s'étend une des plus vastes constellations du ciel boréal — et l'une des plus discrètes : pas une seule étoile n'y dépasse la magnitude 4. Ce vide apparent abrite pourtant la Cascade de Kemble et deux galaxies plus brillantes que bien des cibles Messier. Voici comment fouiller cette zone, avec quoi, et ce qui s'y montre vraiment.

18
au classement des 88 constellations par surface (757 deg²)
4
magnitude de β Cam, la plus brillante : aucune étoile plus vive
20
étoiles alignées, environ, dans la Cascade de Kemble
3
galaxies à portée d'un petit télescope : NGC 2403, IC 342, NGC 1569
12 mois
de visibilité : circumpolaire, jamais couchée

Repérer

Se repérer dans une zone sans repère

La Girafe occupe un grand trapèze de ciel que rien ne vient dessiner. Aucune ligne d'étoiles n'y saute aux yeux, et c'est justement ce qui la définit : elle remplit le trou laissé par ses voisines. Pour la cerner, on s'appuie sur ce qui l'entoure. Au sud, la pointe du Cocher avec Capella ; à l'est, le grand W de Cassiopée et le corps de Persée ; au nord, l'étoile Polaire de la Petite Ourse ; à l'ouest, la Grande Ourse. Le rectangle qui reste entre ces quatre bornes, presque désert à l'œil nu, c'est la Girafe. On ne la vise pas : on l'encadre.
Carte de la constellation de la Girafe, entre l'étoile Polaire, Cassiopée, Persée, le Cocher et la Grande Ourse
Carte : IAU / Sky & Telescope (CC BY 3.0)
  1. Localisez d'abord la Polaire et Capella

    L'étoile Polaire marque le haut de la zone, Capella (dans le Cocher) le bas. La Girafe s'étire entre les deux, sur une trentaine de degrés. Ces deux phares encadrent un couloir de ciel où l'œil ne trouve presque rien — c'est le bon.

  2. Repérez β Camelopardalis, la seule étoile un peu nette

    À mi-chemin, sous un ciel de campagne, une étoile de magnitude 4,03 se laisse deviner : β Cam. En ville, elle disparaît dans la pollution lumineuse. C'est le seul point d'accroche à l'œil nu de toute la constellation.

  3. Passez aux jumelles, pas au télescope

    Ici, le grossissement est l'ennemi. Un télescope isole un champ trop étroit dans une zone sans amer. Des jumelles 10×50 embrassent plusieurs degrés d'un coup : c'est l'outil qui transforme ce désert en terrain de chasse.

  4. Visez le 1er février vers 21 h

    La Girafe est circumpolaire — elle ne se couche jamais depuis la France — mais elle monte au plus haut, près du zénith, début février en soirée. C'est là qu'on la traverse avec le moins d'atmosphère et le fond de ciel le plus sombre.

Les étoiles

Des géantes trahies par la distance

β Cam, une supergéante double au bout d'un petit télescope

L'étoile la plus brillante de la Girafe, β Camelopardalis, ne culmine qu'à la magnitude 4,03. Sa modestie apparente ment : c'est une supergéante jaune de type G1, large de 58 fois le Soleil et 1 600 fois plus lumineuse, posée à environ 840 années-lumière. Elle offre en prime un compagnon de 7ᵉ magnitude à 84 secondes d'arc — un écart confortable, que de simples jumelles tenues stables commencent à séparer et qu'un petit télescope détache sans effort.

α Cam, un astre en fuite aux confins du visible

Malgré sa lettre, α Camelopardalis (magnitude 4,29) n'est que la troisième de la constellation — mais c'est la plus fascinante. Cette supergéante bleue de type O9, l'une des rares visibles à l'œil nu, brûle à 29 000 K et rayonne 676 000 fois le Soleil. Les mesures de distance oscillent selon les méthodes, de 2 600 années-lumière (relevé Gaia) à près de 7 000 selon d'anciennes estimations : dans tous les cas, c'est l'un des points les plus lointains que l'œil humain distingue. Étoile « en fuite », elle fonce dans le milieu interstellaire et y creuse une onde de choc en arc, visible en infrarouge.

CS Cam, une lumière qui respire

Deuxième par l'éclat, CS Camelopardalis (magnitude 4,21) est une supergéante bleu-blanc de type B à quelque 3 000 années-lumière. C'est une variable de type α Cygni : sa luminosité fluctue légèrement, de 4,19 à 4,23, au gré de pulsations de sa surface. L'écart est trop ténu pour l'œil, mais l'étoile mérite d'être connue pour ce qu'elle est — un soleil géant qui n'arrive pas tout à fait à se stabiliser.

VZ Cam et Struve 1694, pour prolonger la chasse

VZ Camelopardalis est une géante rouge froide (type M4) à environ 500 années-lumière, dont l'éclat glisse entre les magnitudes 4,80 et 4,96 sur des cycles emmêlés de 27 à 249 jours : sa couleur orangée tranche joliment aux jumelles. Plus haut, Struve 1694 (magnitude 5,3, à 300 années-lumière) est une double serrée qui marque, selon les cartes anciennes, la tête de l'animal.
Les étoiles de la Girafe d'un coup d'œil
Étoile Magnitude Distance Ce qu'elle est Ce que vous verrez
β Cam 4,03 ~840 al supergéante jaune double à l'œil nu sous bon ciel ; compagnon aux jumelles
CS Cam 4,19–4,23 ~3 000 al supergéante bleue variable à l'œil nu hors ville ; variation invisible
α Cam 4,29 ~2 600 à 7 000 al supergéante bleue en fuite un des astres les plus lointains à l'œil nu
VZ Cam 4,80–4,96 ~500 al géante rouge variable teinte orangée nette aux jumelles
Struve 1694 5,3 ~300 al étoile double serrée dédoublée au télescope

Le joyau

La Cascade de Kemble, une rivière d'étoiles

Voici la raison de venir dans la Girafe. La Cascade de Kemble n'est pas un objet physique mais un astérisme : un alignement fortuit d'une vingtaine d'étoiles, de la magnitude 5 à 10, tendu en ligne quasi droite sur près de — l'équivalent de cinq pleines lunes bout à bout. Une étoile orangée un peu plus vive marque à peu près le milieu de la chaîne. Le chapelet plonge et s'achève sur un petit amas ouvert, NGC 1502 (magnitude 6, une quarantaine d'étoiles), qui referme la cascade comme un bassin au pied d'un torrent. C'est un des plus beaux spectacles de champ large de tout le ciel boréal, et il ne demande que des jumelles.
Le nom vient de Lucian Kemble (1922–1999), un frère franciscain et astronome amateur qui décrivit dans une lettre « une belle cascade d'étoiles faibles dégringolant vers l'amas NGC 1502 ». Il l'avait repérée avec de simples jumelles 7×35. C'est le chroniqueur Walter Scott Houston qui la baptisa en son honneur dans la revue Sky & Telescope, en 1980.
La Cascade de Kemble : une longue chaîne d'étoiles se terminant sur l'amas NGC 1502
Cascade de Kemble — Kamil Pecinovský (CC BY-SA 4.0)

Le ciel profond

Trois galaxies dans un ciel qu'on croyait vide

NGC 2403, la plus brillante hors Messier

NGC 2403 (magnitude 8,9) est une spirale intermédiaire à environ 9,7 millions d'années-lumière, membre périphérique du groupe de M81. William Herschel la découvrit le 1er novembre 1788. C'est l'une des galaxies les plus lumineuses absentes du catalogue Messier : sous un bon ciel, elle se devine déjà aux jumelles comme une tache allongée de 22′ sur 12′, et un télescope de 150 mm en amorce les bras. Historiquement, c'est la première galaxie hors du Groupe local où l'on ait identifié des céphéides — ces étoiles pulsantes qui servent à mesurer les distances cosmiques.

IC 342, la galaxie cachée

IC 342 porte bien son surnom. Intrinsèquement, elle serait l'une des galaxies les plus brillantes du ciel — presque visible à l'œil nu si rien ne la gênait. Mais elle se tient juste derrière le plan de la Voie lactée, voilée par ses nuages de poussière, ce qui étale sa lumière et la rend fuyante. Résultat : magnitude 9,1 seulement, pour une spirale de 150 000 années-lumière de diamètre à 10,7 millions d'années-lumière. Découverte par William Denning en 1892, elle domine le groupe IC 342/Maffei, l'un des plus proches du nôtre. Aux jumelles, cherchez une lueur ronde et diffuse ; c'est sa faible brillance de surface, pas sa magnitude, qui la rend difficile.

NGC 1569, une flambée d'étoiles naine

Plus modeste et plus lointaine, NGC 1569 (magnitude 11,9, à quelque 11 millions d'années-lumière) est une galaxie naine irrégulière en pleine flambée de formation stellaire : elle abrite des amas d'étoiles super-massifs qui la font briller au-delà de ce que sa taille laisserait croire. Il faut 200 mm et un ciel noir pour la sortir du fond, mais elle complète le trio et rappelle que cette « case vide » du ciel ouvre en réalité sur des distances de plusieurs millions d'années-lumière.

Ce que chaque instrument atteint ici

La Girafe se mérite par paliers. À l'œil nu, on ne saisit que β Cam et le vague couloir sombre entre la Polaire et Capella. Les jumelles 10×50 ouvrent la vraie constellation : la Cascade de Kemble, NGC 1502, les champs de la Voie lactée. Un télescope grand champ de 100 à 150 mm ajoute NGC 2403 et la forme diffuse d'IC 342 ; à partir de 200 mm sous un ciel noir, NGC 1569 et les bras de NGC 2403 se dévoilent.
La Girafe selon votre instrument
Avec quoi Budget Ce que vous atteignez
À l'œil nu β Cam sous bon ciel, le couloir sombre entre Polaire et Capella
Jumelles 10×50 40 à 100 € la Cascade de Kemble, NGC 1502, les champs de la Voie lactée
Télescope 100–150 mm grand champ 150 à 350 € NGC 2403, la lueur diffuse d'IC 342, β Cam dédoublée
200 mm + ciel noir à partir de 400 € les bras de NGC 2403, la naine NGC 1569

Un peu d'histoire

Un chameau-léopard glissé dans un trou du ciel

  1. Antiquité

    Les astronomes grecs laissent cette région en blanc : trop pauvre en étoiles pour y voir une figure, elle reste une zone anonyme entre l'Ourse, Persée et le Cocher pendant des siècles.

  2. 1613

    Le cartographe néerlandais Petrus Plancius comble le vide et y place une nouvelle constellation sur un globe céleste. Son nom latin, Camelopardalis — littéralement « chameau-léopard » —, désigne la girafe : un cou de chameau, des taches de léopard.

  3. 1624

    Jakob Bartsch, gendre de Kepler, publie la figure dans un atlas et la rattache à un épisode biblique : le chameau qui, dans la Genèse, porta Rébecca jusqu'à Isaac. La girafe et le chameau se disputent depuis l'origine du dessin.

  4. 1892

    William Denning découvre IC 342 : une galaxie qui serait éclatante sans le voile de poussière de notre propre Voie lactée posé juste devant elle.

  5. 1980

    Walter Scott Houston baptise « Cascade de Kemble » l'alignement d'étoiles repéré aux jumelles par le frère franciscain Lucian Kemble. L'astérisme le plus célèbre de la constellation ne date que d'hier.

L'avis de Luc

L'avis de Luc

« Il n'y a rien à voir vers le nord » : c'est faux, et la démonstration prend dix minutes. Des 10×50 calées sur β Cam, un balayage vers Cassiopée, et la Cascade de Kemble apparaît — une file d'une vingtaine d'étoiles qui tombe droit sur l'amas NGC 1502. Aucun télescope, aucun filtre, rien qu'un ciel de campagne sans lune. C'est souvent la plus jolie surprise de la soirée, et elle ne coûte rien.

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À explorer autour de la Girafe

Paire de jumelles bleu foncé posée sur un sol gris, la mention 10x50 gravée sur le tube droit Ce que montrent de simples 10×50 Ce qu'une paire 10×50 délivre vraiment : la Lune en relief, les lunes de Jupiter, des amas d'étoiles et la galaxie d'Andromède. La galaxie NGC 2403 Le ciel qu'exige une galaxie Magnitude totale contre brillance de surface : le calcul, la vision décalée et la noirceur de ciel qu'une spirale réclame. Le ciel circumpolaire en filé d'étoiles Se repérer dans le ciel circumpolaire La Polaire, Cassiopée, le Cocher : comment naviguer entre les constellations qui encadrent la Girafe.

Quelles jumelles pour explorer la Girafe ?

Ici, les jumelles 10×50 battent le télescope : champ large, cascade d'étoiles, amas ouverts. Nos choix par usage et par budget.

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