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Observer · Constellations

La Mouche

Le seul insecte du ciel se cache juste sous la Croix du Sud, en pleine Voie lactée. Vous ne la verrez jamais de métropole : elle appartient au ciel de la Réunion, de Mayotte, de la Guyane. Là-bas, elle abrite un long fleuve de poussière sombre et l'une des plus belles nébuleuses planétaires du ciel austral. Voici comment la trouver, avec quoi, et ce qui reste hors de portée.

77
au classement des 88 constellations, par surface (138 deg²)
1
seule constellation du ciel qui figure un insecte
3 °
d'étendue pour le filament sombre du Dark Doodad
2
amas globulaires à portée de jumelles : NGC 4372 et NGC 4833
47 °
hauteur de la Mouche au méridien, vue de la Réunion

Repérer

Une constellation qui ne se lève pas en France

Commençons par ce qui va vous éviter une soirée perdue : depuis la France métropolitaine, la Mouche ne se lève jamais. Son étoile la plus brillante culmine à moins de 70° du pôle Sud céleste ; il faut descendre sous l'équateur pour la sortir de l'horizon. Elle est en revanche facile depuis les DOM-TOM de l'hémisphère sud : à la Réunion et à Mayotte (latitude ~21° S), elle passe haut, jusqu'à 47° au-dessus de l'horizon sud au méridien. Depuis la Guyane (~5° N) elle rase l'horizon, et aux Antilles sa pointe sud reste cachée. La bonne saison, dans ces îles australes, court d'avril à juillet, quand la Croix du Sud domine le ciel du soir.
Carte de la constellation de la Mouche (Musca), sous la Croix du Sud
Carte : IAU / Sky & Telescope (CC BY 3.0)
  1. Repérez d'abord la Croix du Sud

    C'est le point de départ obligé. Quatre étoiles vives forment une petite croix compacte, bien plus serrée que la Croix du Nord. La Mouche est juste en dessous, côté pôle.

  2. Trouvez le Sac à Charbon

    Contre la branche sud de la Croix, une tache franchement noire mange la Voie lactée : la nébuleuse obscure du Sac à Charbon (Coalsack). La Mouche commence à son bord sud.

  3. Descendez de deux largeurs de main

    Sous le Sac à Charbon, un petit quadrilatère d'étoiles de magnitude 3 se détache : α, β, γ et δ Muscae. C'est le corps de la Mouche, à environ 5° de la Croix.

  4. Balayez vers le Dark Doodad

    À l'ouest du quadrilatère, aux jumelles sous un ciel noir, cherchez une longue traînée sombre et fine : le filament du Dark Doodad. C'est la cible signature de la constellation.

Les étoiles

Des géantes bleues et une Wolf-Rayet cachée

α Muscae, la bleue du Scorpion-Centaure

α Muscae (magnitude 2,69) marque le corps de l'insecte. C'est une sous-géante bleu-blanc de type B2, à environ 315 années-lumière, qui rayonne près de 4 000 fois l'éclat du Soleil. Elle tourne vite — plus de 100 km/s à l'équateur — et sa luminosité pulse légèrement : c'est une variable de type Beta Cephei. Comme la plupart des étoiles vives d'ici, elle appartient à l'association Scorpion-Centaure, le grand essaim d'étoiles jeunes et chaudes nées ensemble qui traverse tout ce coin du ciel.

β Muscae, une double serrée

β Muscae (magnitude 3,05) est la deuxième plus brillante, et c'est un vrai couple : deux étoiles bleues de type B, distantes d'à peine 1,2 seconde d'arc, qui bouclent leur orbite en 194 ans. Les séparer demande un télescope d'au moins 150 mm et une nuit très stable — elles sont presque collées. Le système file dans l'espace comme une « runaway star », éjecté à grande vitesse de son berceau stellaire, à quelque 340 années-lumière.

θ Muscae, la Wolf-Rayet du ciel austral

Discrète à l'œil (magnitude 5,5), θ Muscae est pourtant la deuxième étoile Wolf-Rayet la plus brillante du ciel. Ces astres rares sont des géantes en fin de vie qui s'arrachent leurs propres couches externes dans un vent stellaire furieux. Celle-ci est en réalité un système triple : une Wolf-Rayet de type WC5/6, une étoile O bouillante, et une supergéante bleue. Ensemble, à environ 7 400 années-lumière, elles dépassent le million de luminosités solaires. Un point banal dans l'oculaire, une bombe à retardement dans la réalité.

δ et λ Muscae, les proches et la queue

δ Muscae (magnitude 3,6) est l'étoile la plus proche de la constellation : une géante orange à seulement 91 années-lumière, teinte chaude nette face au bleu de ses voisines. λ Muscae (magnitude 3,7), à l'autre bout, marque la queue de l'insecte. Ce contraste de couleurs — l'orange de δ contre le bleu d'α et γ — est le petit plaisir que la Mouche offre à qui prend le temps de comparer.
Les étoiles de la Mouche d'un coup d'œil
Étoile Magnitude Distance Ce qu'elle est Ce que vous verrez
α Muscae 2,69 ~315 al sous-géante bleue B2 le corps de la Mouche, à l'œil nu
β Muscae 3,05 ~340 al double bleue serrée dédoublée à 150 mm par bon ciel
δ Muscae 3,61 91 al géante orange proche teinte chaude à l'œil nu
λ Muscae 3,68 ~128 al géante blanche A7 la queue, à l'œil nu
θ Muscae 5,53 ~7 400 al Wolf-Rayet triple point faible aux jumelles

Le ciel profond

Un fleuve de poussière et une planétaire en spirale

Le Dark Doodad, un ruban d'encre

C'est la merveille de la constellation, et elle ne brille pas : elle éteint. Le Dark Doodad (catalogué Sandqvist 149) est un nuage de poussière interstellaire long de près de — six pleines lunes bout à bout — qui se découpe en noir sur le fond grouillant de la Voie lactée, à environ 700 années-lumière de nous. L'amateur américain Dennis di Cicco l'a baptisé ainsi en 1986, après l'avoir photographié depuis Alice Springs. Aux jumelles 10×50, sous un ciel vraiment noir, il apparaît comme une longue rivière d'encre, fine et nette ; c'est un des rares objets sombres qui se laissent suivre au premier coup d'œil. La ville le tue : sans Voie lactée derrière, il n'y a plus rien à cacher.

NGC 5189, la spirale qui n'en est pas une

NGC 5189 (magnitude 8,2) ressemble à s'y méprendre à une galaxie spirale barrée, avec sa forme en S. C'en est pourtant une nébuleuse planétaire : le linceul de gaz d'une étoile mourante, ici tordu par une étoile centrale double dont l'axe pivote lentement, comme une lance à eau qu'on fait tourner. James Dunlop l'a repérée en 1826 ; Hubble en a livré un portrait saisissant en 2012. Dans un télescope de 200 mm, oubliez le S de la photo : vous verrez une petite tache pâle et allongée d'environ 1,5 minute d'arc. Un filtre OIII aide à la détacher.

NGC 4372 et NGC 4833, les deux globulaires

La Mouche cache deux amas globulaires jumeaux par la magnitude. NGC 4372 (magnitude 7,8, à ~18 900 al) se pose juste au bout sud du Dark Doodad — poussière sombre et essaim d'étoiles dans le même champ de jumelles, un cadeau de composition. Il est diffus, en partie voilé par cette même poussière. NGC 4833 (magnitude 7,4, à ~21 200 al) est un peu plus condensé ; Lacaille l'avait déjà noté vers 1752. Aux jumelles, tous deux se montrent comme de petites boules cotonneuses ; un 150 mm commence à en grener le bord.

Le Sablier, hors de portée mais légendaire

Impossible de parler de la Mouche sans MyCn 18, la nébuleuse du Sablier. Son portrait par Hubble en 1996 — deux anneaux de gaz emboîtés, avec un « œil » décentré au milieu — est l'une des images les plus reproduites de l'astronomie. Mais soyons clairs pour l'observateur : à magnitude 13 et 8 000 années-lumière, elle est hors de portée du visuel amateur. On la garde pour le plaisir des yeux sur écran, pas pour l'oculaire.
La Mouche selon votre instrument (depuis l'hémisphère sud)
Avec quoi Budget Ce que vous atteignez
À l'œil nu le quadrilatère, la Croix du Sud voisine, la Voie lactée dense
Jumelles 10×50 40 à 120 € le Dark Doodad, NGC 4372 et NGC 4833, les couleurs d'α et δ
Télescope 150 mm 250 à 400 € β dédoublée, le grain des globulaires, NGC 5189 en tache pâle
200 mm + filtre OIII + 70 à 150 € (filtre) NGC 5189 mieux détachée, structure amorcée des amas

Un peu d'histoire

De l'Abeille à la Mouche : le seul insecte du ciel

  1. 1598

    Les navigateurs néerlandais Pieter Keyser et Frederick de Houtman cartographient le ciel austral depuis les Indes orientales. Petrus Plancius place la nouvelle figure, encore sans nom, sur son globe céleste.

  2. 1603

    Johann Bayer la grave dans son atlas Uranometria sous le nom d'Apis, « l'Abeille ». Ce nom d'insecte butineur lui collera à la peau près de deux siècles.

  3. 1612

    Plancius la rebaptise Muia, « la mouche » en grec. Les deux noms, abeille et mouche, cohabitent longtemps d'un atlas à l'autre.

  4. ~1752

    Nicolas-Louis de Lacaille, cartographiant le ciel du Cap, fixe le nom de Mouche australe — pour la distinguer de la Mouche boréale, éphémère constellation du nord aujourd'hui disparue.

  5. 1930

    L'Union astronomique internationale arrête les frontières officielles : la figure devient simplement Musca, la Mouche. Elle reste la seule constellation à représenter un insecte.

  6. 1991

    Une nova éclate dans la constellation, GU Muscae : un système binaire dont le compagnon compact, d'environ 7 masses solaires, est un des meilleurs candidats trous noirs stellaires connus.

Pourquoi une mouche, et pas une abeille

La Mouche n'appartient à aucune mythologie ancienne : c'est une figure moderne, née de l'exploration maritime, sans Grec ni Romain pour lui inventer une légende. Les marins qui l'ont dessinée n'avaient pas de héros à loger sous la Croix du Sud, seulement le ciel neuf de l'hémisphère austral à baptiser. Le flottement entre « l'Abeille » et « la Mouche » a duré deux cents ans, jusqu'à ce que Lacaille tranche pour l'insecte le plus modeste qui soit. Résultat : sur les 88 constellations, une seule figure un insecte, et c'est elle.

La Mouche boréale, sa jumelle oubliée

Il a existé une seconde mouche dans le ciel, au nord cette fois, bricolée au XVIIᵉ siècle à partir de quelques étoiles du Bélier. Cette Mouche boréale n'a jamais convaincu les astronomes et a fini rayée des cartes. C'est ce doublon disparu qui explique le qualificatif « australe » longtemps accolé à notre Mouche : il fallait dire de laquelle on parlait. Aujourd'hui il n'en reste qu'une, et le mot « australe » est tombé de son nom.

Un trou noir dans les parages

En 1991, une bouffée de rayons X trahit une nova dans la constellation. Derrière ce sursaut se cache un couple serré : une petite étoile qui déverse sa matière sur un objet invisible et massif, bouclant leur ronde en un peu plus de dix heures. Cet objet compact, estimé à environ 7 masses solaires, est trop dense pour être une étoile à neutrons : c'est très probablement un trou noir. Rien à voir dans un télescope, mais il est là, tapi dans le corps de la Mouche.

Une boussole pour le ciel austral

Pour qui observe depuis la Réunion, la Guyane ou l'hémisphère sud, la Mouche n'est pas un but en soi : c'est un jalon. Coincée entre la Croix du Sud, le Centaure et la Carène, elle sert de marche vers le Sac à Charbon et vers Alpha du Centaure, l'étoile la plus proche du Soleil. Une fois qu'on sait la trouver, on tient un repère solide dans la partie du ciel la plus riche et la plus dépaysante pour un œil venu du Nord.
L'avis de Luc

L'avis de Luc

Une rivière sombre de 3° tranchant la Voie lactée : le Dark Doodad se donne aux jumelles 10×50 sous un ciel bien noir, et vaut à lui seul le détour austral. Les globulaires NGC 4372 et 4833 attendent juste à côté, deux petites boules de magnitude 7,8. NGC 5189 demande un 200 mm — et surtout, n'attendez pas à l'oculaire le S spectaculaire des photographies. La Mouche ne se lève pas depuis la métropole : c'est une cible de voyage, sans alternative.

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À explorer autour de la Mouche

Le Dark Doodad Balayer la Voie lactée aux jumelles Les nuées stellaires et les filaments de poussière sombre, et le ciel qu'ils exigent pour se révéler. NGC 5189 Débusquer les nébuleuses planétaires Le blink et le filtre OIII, la technique qui fait sortir une planétaire ténue du fond d'étoiles. Une lunette astronomique sur monture équatoriale, en silhouette devant la Voie lactée, au-dessus d'un horizon de collines Se repérer sous la Croix du Sud La Croix, le Sac à Charbon et les constellations australes, pour naviguer dans le ciel du sud.

Des jumelles pour le ciel austral ?

Le Dark Doodad et les globulaires de la Mouche se donnent d'abord aux jumelles. Nos choix par usage et par budget.

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