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Observer · Constellations

Les Poissons

Grande, zodiacale, et pourtant presque invisible : aucune étoile des Poissons ne dépasse la magnitude 3,6. Son intérêt est ailleurs. C'est ici que le Soleil traverse l'équateur au printemps, ici qu'une naine blanche voisine dérive dans le noir, ici qu'une galaxie de face défie les meilleurs télescopes d'amateur.

14
au classement des 88 constellations, par surface (889 deg²)
5
étoiles dessinent le Cercle, la tête du poisson occidental
68
av. J.-C. : le point vernal quitte le Bélier pour les Poissons
1
seul objet de Messier, M74, le plus faible de tout le catalogue
5 mois
de visibilité, de septembre à janvier

Repérer

Descendez sous le Grand Carré

Les Poissons n'ont pas de phare pour se signaler : il faut partir d'un repère voisin. Ce repère, c'est le Grand Carré de Pégase, ce vaste quadrilatère qui domine le ciel de l'automne au sud-est. Prenez son côté sud, entre Markab et Algénib, et laissez tomber le regard juste en dessous : vous entrez dans les Poissons. Le premier motif qui accroche l'œil est le Cercle — cinq à sept étoiles faibles (magnitudes 3,7 à 4,5) qui ferment un anneau lâche d'environ , la largeur de trois doigts à bout de bras. C'est la tête du poisson occidental, celui qui « nage » vers l'ouest sous Pégase.
Carte de la constellation des Poissons : le Cercle sous Pégase, les deux poissons reliés à Alrescha
Carte : IAU / Sky & Telescope, Roger Sinnott & Rick Fienberg (CC BY 3.0)
  1. Trouvez d'abord le Grand Carré de Pégase

    Quatre étoiles de magnitude 2 forment un carré presque parfait, haut dans le ciel du sud vers 21 h en novembre. Impossible à manquer une fois qu'on le tient : c'est votre porte d'entrée.

  2. Glissez sous le côté sud du Carré

    Juste en dessous de la ligne Markab–Algénib, le fond du ciel se peuple d'étoiles discrètes. Vous n'êtes plus dans Pégase : vous êtes dans les Poissons.

  3. Repérez le Cercle

    À une quinzaine de degrés au sud du Carré, un petit anneau d'étoiles faibles se dessine. C'est l'astérisme le plus reconnaissable de la constellation ; sous un ciel de ville, il faut des jumelles pour le compléter.

  4. Suivez le ruban vers l'est jusqu'à Alrescha

    Depuis le Cercle, une longue traîne d'étoiles file vers l'est, coude au niveau d'Alrescha, puis remonte vers le second poisson, sous Andromède. Alrescha marque le nœud qui relie les deux rubans.

Les étoiles

Faibles, mais pas sans histoire

Alpherg, la plus brillante — et ce n'est pas l'alpha

Curiosité des Poissons : l'étoile la plus brillante n'est pas Alpha mais Éta, nommée Alpherg (magnitude 3,62). C'est une géante jaune de type G7, à environ 350 années-lumière, qui rayonne près de 450 fois plus que le Soleil. Son nom vient de l'arabe et évoque « l'écoulement d'eau » — un vestige de l'époque où toute cette région du ciel était le « quartier d'eau », entre le Verseau, la Baleine et le fleuve Éridan.

Alrescha, le nœud qui tient les deux poissons

Alrescha (Alpha, magnitude 3,82), de l'arabe al-rišā, « la corde », marque le point où les deux rubans se rejoignent. C'est aussi une double serrée : deux étoiles de magnitudes 4,3 et 5,2, séparées de seulement 1,8″. À cette distance, un télescope de 100 mm les frôle par bonne turbulence, mais il en faut plutôt 150 mm et un ciel stable pour les détacher franchement. Le couple met 3 300 ans à faire le tour ; il se resserre encore et passera au plus près vers 2060. C'est une cible d'observateur patient, pas de premier soir.

Le Cercle et la bouche du poisson

Le Cercle se lit à l'œil nu sous bon ciel et se complète aux jumelles : Gamma (3,7), la plus vive, puis Thêta (4,2), Iota (4,1), Lambda (4,5), Kappa et TX qui ferment l'anneau. Un peu à l'écart, Fumalsamakah (Bêta, magnitude 4,53) porte un nom qui dit exactement ce qu'elle est : fum al-samakah, « la bouche du poisson ».

Van Maanen 2, la voisine qu'aucun œil ne voit

Le joyau caché des Poissons n'est pas dans un télescope d'amateur : c'est une idée. À 14,1 années-lumière se tient l'étoile de van Maanen, la naine blanche solitaire la plus proche du Soleil. L'astronome Adriaan van Maanen l'a débusquée en 1917 non par son éclat — elle plafonne à la magnitude 12,4 — mais par son fort mouvement propre : elle file sur le fond du ciel plus vite que ses voisines lointaines, signe qu'elle est près. Grosse comme la Terre pour deux tiers de la masse du Soleil, refroidie à 6 100 K, elle porte dans son atmosphère du calcium, du fer, du magnésium — les cendres d'anciennes planètes rocheuses qu'elle a englouties.
Les étoiles des Poissons d'un coup d'œil
Étoile Magnitude Distance Ce qu'elle est Ce que vous verrez
Alpherg (η) 3,62 ~350 al géante jaune la plus brillante, à l'est de la constellation
Gamma (γ) 3,70 ~130 al géante jaune l'étoile-repère du Cercle, à l'œil nu
Alrescha (α) 3,82 ~139 al double serrée à 1,8″ dédoublée dès 150 mm par ciel stable
Fumalsamakah (β) 4,53 ~490 al bleu-blanc, la « bouche » aux jumelles, à l'ouest du Cercle
Van Maanen 2 12,4 14,1 al naine blanche solitaire réservée aux grands télescopes et à la patience

Ce qui s'y cache

Le point où commence le printemps

Un point invisible, mais capital

Dans les Poissons, sous le Cercle, il existe un point qu'aucun instrument ne montre et qui règle pourtant nos calendriers : le point vernal. C'est l'endroit où le Soleil, chaque année à l'équinoxe de printemps, franchit l'équateur céleste en montant vers l'hémisphère nord. Il sert d'origine à toutes les coordonnées du ciel, comme le méridien de Greenwich sur Terre. Et depuis environ 68 av. J.-C., il se trouve dans les Poissons.

Pourquoi il a déménagé : la précession

L'axe de la Terre décrit lentement un cône, comme une toupie qui fatigue, en 25 800 ans environ. Ce lent balancement — la précession — déplace le point vernal d'une constellation zodiacale à l'autre. Les astronomes l'appellent toujours « point γ » ou « premier point du Bélier », son adresse d'il y a deux mille ans ; mais il a quitté le Bélier depuis longtemps. C'est de là que vient l'expression « l'ère des Poissons » : nous vivons depuis l'Antiquité sous un printemps qui s'ouvre dans cette constellation.

Et bientôt, le Verseau

Le point vernal continue de glisser vers l'ouest, d'environ 1° tous les 72 ans. Selon le calcul de l'astronome Jean Meeus, il franchira la frontière du Verseau vers l'an 2597 — la fameuse « ère du Verseau » n'est donc pas pour tout de suite. En attendant, chaque 20 mars, le Soleil se lève sur le printemps depuis un coin discret des Poissons.
  1. ≈ 68 av. J.-C.

    Par la précession, le point vernal quitte le Bélier et entre dans les Poissons. L'« ère des Poissons » commence — elle dure encore aujourd'hui.

  2. 1780

    Pierre Méchain découvre M74, une pâle tache ronde à 1,5° d'Alpherg. Il la signale à Charles Messier, qui l'inscrit à son catalogue le 18 octobre.

  3. 1917

    Adriaan van Maanen repère une étoile faible à fort mouvement propre : la naine blanche solitaire la plus proche du Soleil, à 14,1 années-lumière, restée dans les Poissons.

  4. ≈ 2597

    Le point vernal quittera les Poissons pour le Verseau (calcul de J. Meeus). L'ère des Poissons se refermera après plus de 2 600 ans.

Le ciel profond

M74, la galaxie fantôme

Sur cette photo du télescope Hubble, M74 déploie deux bras parfaits autour d'un noyau lumineux : c'est une spirale « grand design » vue exactement de face, à quelque 30 millions d'années-lumière, forte de cent milliards d'étoiles. À l'oculaire, la réalité est plus rude. Sa lumière est étalée sur près de 10′, ce qui lui donne la plus faible brillance de surface de tout le catalogue de Messier — d'où son surnom de galaxie « fantôme ». Aux jumelles, ou depuis une ville, elle est tout simplement absente ; le brief KB le dit sans détour, elle y est décevante. Il faut un 150 à 200 mm et surtout un ciel vraiment noir pour deviner sa tache ronde et son noyau ; les bras, eux, ne se laissent entrevoir qu'aux gros diamètres. C'est la cible la plus difficile de tout le catalogue Messier à débusquer dans un petit instrument.
La galaxie M74, spirale grand design vue de face, dans les Poissons
M74 — NASA, ESA & Hubble Heritage (STScI/AURA) (domaine public)
Au-delà de M74, les Poissons recèlent des galaxies plus faibles encore, réservées aux instruments avancés : NGC 488, une spirale serrée, et NGC 520 (magnitude 12,2), deux galaxies en pleine collision à 90 millions d'années-lumière, traversées d'une longue bande de poussière. Ce sont des cibles d'astrophotographe ou de télescope de 250 mm et plus — à connaître, pas à espérer sous un ciel de banlieue.
Les Poissons selon votre instrument
Avec quoi Budget Ce que vous atteignez
À l'œil nu le Cercle sous bon ciel, la traîne des deux poissons, Alpherg
Jumelles 10×50 40 à 90 € le Cercle au complet, Fumalsamakah, les champs faibles — pas M74
Télescope 130–150 mm 200 à 350 € Alrescha dédoublée, M74 en tache floue sous ciel noir
200 mm et plus + ciel noir à partir de 500 € le noyau et l'amorce des bras de M74, NGC 488

Un peu d'histoire

Deux poissons noués par un ruban

La forme de la constellation raconte déjà l'histoire : deux poissons tirant chacun dans une direction, noués par un long cordon dont Alrescha marque le nœud. Le mythe grec y voit Aphrodite et son fils Éros. Pour fuir le monstre Typhon, surgi pour renverser les dieux, ils se jettent dans les eaux de l'Euphrate et se changent en poissons ; par prudence, ils s'attachent l'un à l'autre par un ruban pour ne pas se perdre dans le courant. Les Romains raconteront la même scène avec Vénus et Cupidon.
Les Poissons gravés dans l'atlas Urania's Mirror (1825) : deux poissons reliés par un cordon noué
Urania's Mirror, gravure de Sidney Hall, 1825 (domaine public)

Un héritage plus ancien que la Grèce

La figure des Poissons remonte bien avant les Grecs : les Babyloniens y voyaient déjà deux poissons, prolongement du grand « quartier d'eau » du ciel, aux côtés du Verseau qui répand son urne et de la Baleine. Toute cette région marque, dans le calendrier antique, la saison des pluies. Les noms arabes des étoiles — « l'écoulement », « la corde », « la bouche du poisson » — gardent la trace de cette lecture aquatique du ciel d'automne.

La gravure d'Urania's Mirror

L'image ci-dessus vient d'Urania's Mirror, un jeu de cartes du ciel gravé par Sidney Hall et publié à Londres en 1825. On y suit le cordon d'un poisson à l'autre, avec les petits trous perforés à l'emplacement des étoiles : levée devant une bougie, chaque carte projetait la constellation en points lumineux. C'est ainsi qu'on apprenait le ciel il y a deux siècles — une constellation à la fois, une carte trouée à la main.
L'avis de Luc

L'avis de Luc

M74 revient souvent dans les demandes parce qu'elle porte un numéro Messier — et c'est un piège : aux jumelles ou depuis la ville, le champ reste vide, sans que le matériel y soit pour rien. Elle se réserve aux nuits noires d'octobre, avec un 200 mm, et demeure un fantôme même là. La vraie cible des Poissons est ailleurs : Alrescha, à 150× dans un 150 mm, quand le point unique se fend enfin en deux. Un trophée d'observateur, et il s'obtient depuis le jardin.

Continuer

À explorer autour des Poissons

Deux silhouettes debout sur une crête désertique, sous la bande verticale de la Voie lactée et ses nuages sombres Se repérer dans le ciel d'automne Le Grand Carré de Pégase, la Baleine, Andromède : comment naviguer d'une constellation faible à l'autre. La galaxie M74 Observer les galaxies faibles Brillance de surface, ciel noir, vision décalée : pourquoi une spirale diluée exige plus qu'un gros diamètre. Silhouette d'une lunette astronomique sur monture équatoriale et trépied, en contre-jour devant la bande de la Voie lactée Quel télescope pour le ciel profond ? 150 mm, 200 mm, ciel de campagne : nos choix pour attraper les galaxies faibles par usage et budget.

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