Un morceau du navire Argo échoué tout en bas du ciel d'hiver, à gauche du Grand Chien. On y trouve Naos, l'une des rares étoiles de type O visibles sans instrument, et une file d'amas ouverts posés dans la Voie lactée. Voici ce qui se lève au-dessus de l'horizon depuis la France, et ce qui reste hors de portée.
20
au classement des 88 constellations par surface (673 deg²)
3
morceaux taillés dans l'ancien navire Argo, avec la Carène et les Voiles
1080
années-lumière jusqu'à Naos, étoile de type O visible à l'œil nu
5
amas ouverts à balayer aux jumelles le long de la Voie lactée
40000
kelvins à la surface de Naos, l'une des étoiles les plus chaudes du ciel visible
Repérer
Descendez de Sirius vers le sud-est
La Poupe n'a pas de dessin à reconnaître : c'est un pan de ciel sans figure nette, coincé entre le Grand Chien et l'horizon. La bonne méthode part de Sirius, l'étoile la plus brillante du ciel, facile à trouver sous Orion en février. De Sirius, on glisse vers le sud-est : on entre aussitôt dans un champ dense, car la Voie lactée traverse toute la constellation. C'est cette traînée laiteuse qu'on suit à la jumelle, d'un amas à l'autre. La difficulté vient de la hauteur : depuis le sud de la France, seule la moitié nord de la Poupe monte assez haut pour être travaillée.
Carte : IAU / Sky & Telescope (CC BY 3.0)
Attendez la fin février, vers 21 h
La Poupe passe au méridien le 25 février en début de soirée, en même temps que Sirius et Orion. C'est le seul créneau où sa partie nord culmine assez haut pour être exploitable.
Partez de Sirius, l'étoile-guide
Repérez le Grand Chien sous Orion, et Sirius, son phare. La Poupe commence juste à l'est et au sud de cette étoile : vous n'avez pas d'astérisme à mémoriser, seulement une direction.
Suivez la Voie lactée à la jumelle
Balayez lentement vers le sud-est. La bande laiteuse est piquée de petites taches floues : ce sont les amas ouverts M47, M46 puis M93, alignés à quelques degrés d'écart.
Renoncez à Naos depuis le nord de la France
L'étoile la plus intéressante de la constellation est aussi la plus basse : à −40° de déclinaison, Naos rase l'horizon sud. Depuis Marseille elle plafonne à 5°, depuis Lille elle ne se lève pas.
Les étoiles
Naos, une fournaise bleue en fuite
Une des rares étoiles O qu'on voit sans instrument
À l'œil nu, Naos (ζ Puppis, magnitude 2,25) ressemble à une étoile bleutée ordinaire. Elle est tout sauf ordinaire. C'est une supergéante de type O, la classe la plus chaude et la plus rare du catalogue stellaire, et l'une des très rares qu'on distingue à l'œil nu — c'est aussi l'étoile O connue la plus proche du Soleil. Sa surface atteint près de 40 000 K, sept fois la température du Soleil. À cette chaleur, elle rayonne surtout dans l'ultraviolet : l'essentiel de sa lumière nous est invisible, filtré par l'atmosphère, et pourtant elle brille encore plus de 10 000 fois plus fort que le Soleil dans le seul visible.
Une étoile éjectée à grande vitesse
Naos file à travers la Galaxie bien plus vite que ses voisines : c'est une « étoile en fuite ». L'explication la plus solide : elle formait un couple serré, et quand sa compagne a explosé en supernova, le système s'est disloqué et l'a projetée comme une fronde. Elle tourne aussi sur elle-même à une vitesse extrême, plus de 220 km/s à l'équateur, bouclant un tour en moins de 2 jours. Jeune — à peine quelques millions d'années — massive de plusieurs dizaines de masses solaires, elle finira elle aussi en supernova.
Un vent qui l'arrache
Une étoile O ne se contente pas de briller, elle se vide. Le rayonnement de Naos pousse ses couches externes dans l'espace à près de 2 300 km/s, et lui fait perdre chaque année plus d'un millionième de sa masse en vent stellaire — un débit qui pulvériserait le Soleil à l'échelle cosmique. C'est ce genre d'astres qui ensemence le milieu interstellaire en éléments lourds.
Ahadi et Tureis, les autres repères
Ahadi (π Puppis, magnitude 2,7), une supergéante orangée à environ 810 années-lumière, marque le nord de la constellation ; c'est l'étoile la plus brillante de l'amas Collinder 135, un semis lâche visible à la jumelle. Tureis (ρ Puppis, magnitude 2,8), toute proche à 63 années-lumière, est une variable pulsante dont l'éclat monte et descend en quelques heures — trop faiblement pour l'œil, mais mesurable.
Repères sur les cinq étoiles nommées de la Poupe
Étoile
Magnitude
Distance
Nature
À l'observation
Naos (ζ)
2,25
~1 080 al
supergéante bleue, type O
basse sur l'horizon sud, hiver, depuis le sud de la France
Ahadi (π)
2,7
~810 al
supergéante orangée
au nord, dans l'amas lâche Collinder 135
Tureis (ρ)
2,8
63 al
variable pulsante
à l'œil nu, éclat stable en apparence
τ Puppis
2,9
~180 al
géante orangée
sud de la constellation, très basse
c Puppis
3,6
~850 al
supergéante de l'amas NGC 2451
centre orangé de l'amas, à la jumelle
Aucune ligne ne correspond au filtre.
Le ciel profond
La plus belle moisson d'amas de l'hiver
M47, le grand amas brillant
M47 (magnitude 4,4) est la porte d'entrée : assez lumineux pour se deviner à l'œil nu sous un ciel noir, superbe à la jumelle où il éclate en une cinquantaine d'étoiles bleues bien détachées, à environ 1 600 années-lumière. Jeune amas de 78 millions d'années, il fut longtemps un « Messier perdu » : Charles Messier s'était trompé de signe dans ses coordonnées, et il fallut attendre 1959 pour retrouver l'objet à la position corrigée.
M46, plus riche, plus lointain
À un degré à peine de son voisin, M46 (magnitude 6,1) est son opposé : plus discret, mais bien plus riche et trois fois plus loin, autour de 5 000 années-lumière. Quelque 500 étoiles serrées y forment un tapis granuleux qui demande un petit télescope pour se résoudre vraiment. Les deux amas tiennent dans le même champ de jumelles : ce contraste entre le lâche et brillant M47 et le dense et lointain M46 est l'un des plus beaux doublés du ciel d'hiver.
M93 et NGC 2451, deux amas à la jumelle
M93 (magnitude 6,0), plus au sud, à 3 400 années-lumière, dessine une pointe de flèche ou une étoile de mer selon les observateurs ; c'est le dernier objet que Messier ait catalogué de sa main, en 1781. Plus bas, NGC 2451 (magnitude 2,8, environ 850 al) s'organise autour de l'étoile orangée c Puppis — un amas large et brillant, idéal aux jumelles pour qui atteint ces basses hauteurs.
NGC 2477, presque un globulaire
Plus au sud encore, NGC 2477 (magnitude 5,8, à ~3 600 al) est un cas à part : découvert par Lacaille en 1751, il rassemble près de 300 étoiles sur un diamètre proche de celui de la pleine Lune, avec une densité telle qu'il ressemble à un amas globulaire dépouillé de son cœur. Un des amas ouverts les plus fournis du ciel — réservé à ceux qui observent depuis le sud, car il reste bas.
Comprendre
Le piège fascinant de M46
Une nébuleuse planétaire posée sur l'amas — mais elle n'y est pas.
Au bord nord de M46 flotte un petit anneau bleu-vert : la nébuleuse planétaire NGC 2438 (magnitude 10,8), le linceul de gaz éjecté par une étoile mourante. La tentation est irrésistible d'y voir un membre de l'amas — le télescope les montre côte à côte, dans le même champ. C'est un hasard de perspective. NGC 2438 n'a pas la même vitesse radiale que M46, preuve qu'elle se trouve à une distance différente, sans doute nettement plus proche, autour de 2 900 années-lumière contre 5 000 pour l'amas. Elle est simplement alignée sur notre ligne de visée. Il faut un télescope de 114 à 130 mm pour la débusquer parmi les étoiles ; un filtre à bande étroite aide à détacher son anneau du fond stellaire.
NGC 2438 dans M46 — Donald Pelletier (CC BY-SA 4.0)
La Poupe selon votre instrument
Avec quoi
Budget
Ce que vous atteignez
À l'œil nu
—
M47 deviné sous ciel noir, la Voie lactée piquée d'étoiles
Jumelles 10×50
60 à 100 €
le duo M46/M47 dans un champ, M93, NGC 2451 et 2477 depuis le Sud
Télescope 114–130 mm
180 à 300 €
M46 résolu en étoiles, l'anneau de NGC 2438, M93 détaillé
150–200 mm depuis le Sud
300 à 500 €
NGC 2477 grenu jusqu'au cœur, la richesse complète des amas
Aucune ligne ne correspond au filtre.
Un peu d'histoire
Le navire des Argonautes, démonté au XVIIIe siècle
Antiquité
Les Grecs voyaient dans cette région australe le navire Argo, le vaisseau sur lequel Jason et les Argonautes partirent conquérir la Toison d'or. La Poupe en formait l'arrière — la partie surélevée du pont d'où l'on gouverne.
1752
Nicolas-Louis de Lacaille juge Argo trop vaste — environ 28 % de plus que la plus grande constellation restante — et le découpe en trois : la Carène (la coque), les Voiles et la Poupe.
Un détail qui trahit
Lacaille garda une seule série de lettres grecques pour les trois morceaux. Résultat : la Poupe ne possède ni α, ni β, ni δ, ni ε — ces lettres sont parties à la Carène et aux Voiles. Sa plus brillante étoile est ζ Puppis, Naos.
1771 & 1781
Charles Messier catalogue M46 et M47, puis M93 — le dernier objet qu'il ajouta lui-même à sa liste.
1930
L'Union astronomique internationale fixe les frontières des 88 constellations : la Poupe, la Carène et les Voiles deviennent officiellement des constellations distinctes.
Aller plus loin
Une constellation coupée en deux par l'horizon
Le gradient nord-sud, à comprendre avant de sortir
La Poupe illustre mieux qu'aucune autre l'effet de la latitude. Sa partie nord — les amas M46, M47, M93, vers −15° de déclinaison — monte à une trentaine de degrés depuis le sud de la France : basse, mais travaillable. Sa partie sud, avec Naos à −40° et NGC 2477 plus bas encore, reste écrasée sur l'horizon ou carrément invisible. La même carte donne donc deux soirées différentes selon qu'on observe depuis Perpignan ou depuis les Alpes du Nord.
Pourquoi tant d'amas au même endroit
Si la Poupe déborde d'amas ouverts, ce n'est pas un hasard : la Voie lactée la traverse de part en part, et les amas ouverts naissent dans le disque de la Galaxie, là où le gaz est dense. En regardant vers la Poupe, on regarde le long d'un bras spiral, à travers des couches successives d'étoiles jeunes. C'est ce qui explique l'alignement des amas à des distances très différentes — 1 600 al pour M47, 5 000 pour M46 — sur la même ligne de visée.
Un banc d'essai pour la jumelle
Pour qui débute, la Poupe est un excellent terrain d'entraînement au balayage à la jumelle. On part de Sirius, repère universel, et on apprend à naviguer de tache floue en tache floue, sans chercher de dessin. Aucun objet n'exige de grand instrument : un 10×50 tenu stable, ou mieux posé sur un pied, suffit à récolter trois ou quatre amas en une session, à condition de viser une nuit bien noire.
Le voisinage à explorer ensuite
La Poupe ouvre sur tout le sud du ciel d'hiver. À l'ouest, le Grand Chien et Sirius ; en dessous, la Carène et les Voiles, les deux autres tronçons de l'Argo, qui déroulent d'autres amas pour qui descend vers le sud. Une fois qu'on sait retrouver la Poupe depuis Sirius, on tient la clé de toute cette région basse et laiteuse que la plupart des observateurs ignorent.
L'avis de Luc
M46 et M47 cadrés dans le même champ de jumelles 10×50 : ce duo justifie à lui seul le déplacement, fin février, depuis un coin sans lumière côté sud, en descendant simplement depuis Sirius. L'anneau de NGC 2438 niché dans M46 demande davantage — un 130 mm poussé à 100× — et il faut accepter qu'il reste un fantôme gris. Naos, elle, nage dans la brume à 5° de hauteur depuis la France : il faut descendre jusqu'au sud de l'Espagne pour la voir vraiment.