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Observer · Ciel profond

L'amas de la Vierge, le royaume de galaxies d'à côté

Ce n'est pas un objet, c'est un pays : entre 1 300 et 2 000 galaxies rassemblées à 54 millions d'années-lumière, étalées sur 8° de ciel — seize pleines lunes bout à bout. C'est le grand amas le plus proche de nous, le centre de gravité du superamas dont fait partie la Voie lactée, et le terrain de jeu ultime des nuits de printemps : sous un ciel noir, on y balaie des dizaines de petites taches floues, chacune une galaxie entière. Voici ce qu'est ce royaume, et comment s'y perdre exprès.

1300
galaxies au bas mot, peut-être jusqu'à 2 000, dans le même essaim
54
millions d'années-lumière : la distance de l'amas (16,5 Mpc)
8 °
d'étalement dans le ciel, entre la Vierge et la Chevelure de Bérénice
16
objets du catalogue de Messier logés dans ce seul amas
100 mm
de diamètre pour accrocher les plus brillantes ; 200 mm pour le festin

Ce que c'est

Un essaim de galaxies, pas une galaxie

Le mot « amas » prête à confusion : il ne s'agit pas d'un amas d'étoiles comme M13, mais d'un amas de galaxies — un rassemblement de systèmes stellaires entiers, chacun peuplé de milliards d'étoiles, retenus ensemble par leur gravité commune. L'amas de la Vierge en compte entre 1 300 et 2 000, tassés à 53,8 millions d'années-lumière (16,5 mégaparsecs) et répartis sur près de de ciel, à cheval sur les constellations de la Vierge et de la Chevelure de Bérénice. Son centre pointe vers 12h 27m d'ascension droite et +12° 43′ de déclinaison — une région sans étoile vive, mais criblée de galaxies. C'est le grand amas le plus proche de la Terre, et le seul dont on démêle les membres un à un dans un télescope d'amateur.
Champ large de l'amas de la Vierge : plusieurs galaxies elliptiques et lenticulaires brillantes dispersées sur un fond d'étoiles
Galaxies brillantes de l'amas de la Vierge — ESO (CC BY 4.0)

Un mélange d'elliptiques et de spirales

L'amas n'est pas uniforme. En son cœur se pressent les elliptiques et les lenticulaires géantes — des ballons d'étoiles vieilles, sans bras ni poussière, comme M87, M84, M86 ou M49. Les spirales, elles, se distribuent plus en périphérie, le long d'un long filament allongé, environ quatre fois plus long que large : ce sont les M90, M100, M61, M88. Cette ségrégation n'est pas décorative : au centre, la promiscuité et le gaz chaud dépouillent peu à peu les spirales de leur matière première, les transformant lentement en galaxies passives. La Vierge est un laboratoire d'évolution galactique à ciel ouvert.

Un océan de gaz à trente millions de degrés

Entre les galaxies, l'espace n'est pas vide : il est empli d'un plasma ténu porté à quelque 30 millions de kelvins, si chaud qu'il ne brille qu'en rayons X. Ce milieu intra-amas pèse à lui seul plus que toutes les étoiles de toutes les galaxies réunies. On y trouve même des étoiles intergalactiques, arrachées à leurs galaxies lors de rencontres et désormais errantes : jusqu'à 10 % des étoiles de l'amas ne sont plus rattachées à aucun système. Rien de tout cela n'atteint l'oculaire, mais c'est ce gaz brûlant qui trahit la vraie masse de l'ensemble.

Trois cœurs qui n'en font qu'un

Vu de loin, l'amas ressemble à un tout ; de près, il se révèle encore en construction. Il s'organise autour de trois sous-groupes qui fusionnent : Virgo A, centré sur la géante M87 et le plus lourd de tous — environ 1014 masses solaires à lui seul ; un deuxième massé autour de M86 ; et Virgo B, dominé par M49. Des courants de galaxies continuent d'y tomber de toutes parts. Les vitesses internes atteignent 1 600 km/s par rapport au centre : l'amas est un chaudron dynamique, jeune à l'échelle cosmique.

M49 la plus brillante, M87 la plus massive

Deux géantes se disputent la vedette. M49 (NGC 4472, magnitude 8,4) est la galaxie la plus brillante de tout l'amas, une elliptique posée au sud, reine du sous-groupe Virgo B. M87 (magnitude 8,6), un peu moins lumineuse à nos yeux, est en réalité la plus massive et la véritable ancre gravitationnelle du cœur — c'est elle qui abrite le trou noir photographié en 2019. L'une pour la façade, l'autre pour le poids : entre les deux se déploie tout le peuple de l'amas.

Notre adresse cosmique

Le cœur du superamas dont nous faisons partie

La Voie lactée tombe vers lui

L'amas de la Vierge n'est pas un voisin indifférent : il forme le centre de gravité du Superamas de la Vierge — aussi appelé Superamas Local — la vaste structure à laquelle appartiennent notre Groupe local et donc notre Voie lactée. Sa masse est telle qu'elle nous attire : au lieu de simplement s'éloigner avec l'expansion de l'Univers, notre galaxie voit sa fuite freinée d'environ 10 % par la Vierge, et dérive lentement vers elle. Les astronomes nomment ce mouvement le flux virgocentrique. En pointant l'amas, on regarde donc, littéralement, la pente vers laquelle notre propre galaxie roule.

Une masse écrasante, surtout invisible

La masse totale de l'amas atteint 1,2 × 1015 masses solaires — plus d'un million de milliards de soleils — mesurée jusqu'à de son centre, soit un rayon de 2,2 Mpc. Or les étoiles visibles et même le gaz chaud n'en représentent qu'une fraction : l'essentiel est de la matière noire, cette masse invisible qu'on ne détecte que par sa gravité. Sans elle, les galaxies de l'amas, qui filent à des centaines de kilomètres par seconde, se seraient dispersées depuis longtemps. C'est la gravité d'un contenu qu'on ne voit pas qui tient tout ce royaume ensemble.

Un barreau de l'échelle de l'Univers

L'amas de la Vierge joue un rôle clé dans la mesure de la constante de Hubble — le taux d'expansion de l'Univers. En 1994, le télescope spatial Hubble y a repéré des Céphéides, ces étoiles pulsantes dont l'éclat trahit la distance, dans la spirale M100 : c'était l'un des tout premiers échelons solides de l'échelle des distances extragalactiques. Encore faut-il corriger la mesure du flux virgocentrique : puisque nous tombons vers l'amas, sa vitesse d'éloignement apparente n'est pas sa vitesse cosmologique. La Vierge est à la fois une règle et un piège à déjouer.

Un amas jeune, encore en train de naître

À la différence d'amas plus anciens et bien relaxés, la Vierge est un amas dynamiquement jeune : ses trois sous-groupes n'ont pas fini de fusionner, et des nuages entiers de galaxies continuent d'y plonger. C'est ce qui explique sa forme irrégulière et l'agitation de ses membres. On assiste, figé sur des millions d'années, à la construction d'un grand amas — le genre d'événement qui, poussé à son terme, façonnera l'avenir de notre propre coin d'Univers.

Le catalogue caché

Seize galaxies de Messier dans un seul champ de chasse

Aucun autre coin du ciel ne concentre autant d'objets de Messier. En voici la liste, triée du plus facile au plus exigeant.

Les 16 objets de Messier de l'amas de la Vierge
Objet Type Magnitude
M49 (NGC 4472) elliptique géante 8,4 Vierge — la plus brillante de l'amas
M87 (NGC 4486) elliptique supergéante 8,6 Vierge — la plus massive, trou noir photographié
M60 (NGC 4649) elliptique 8,8 Vierge — en couple avec la spirale NGC 4647
M86 (NGC 4406) lenticulaire 8,9 Vierge — dans la chaîne de Markarian
M84 (NGC 4374) lenticulaire 9,1 Vierge — dans la chaîne de Markarian
M85 (NGC 4382) lenticulaire 9,1 Chevelure de Bérénice — bord nord de l'amas
M100 (NGC 4321) spirale barrée 9,3 Chevelure de Bérénice — Céphéides de 1994
M90 (NGC 4569) spirale 9,5 Vierge — grande spirale en approche
M59 (NGC 4621) elliptique 9,6 Vierge — voisine de M60
M88 (NGC 4501) spirale 9,6 Chevelure de Bérénice — spirale inclinée
M58 (NGC 4579) spirale barrée 9,7 Vierge — l'une des rares barrées de l'amas
M61 (NGC 4303) spirale 9,7 Vierge — de face, bras bien dessinés
M89 (NGC 4552) elliptique 9,8 Vierge — quasi sphérique
M99 (NGC 4254) spirale 9,9 Chevelure de Bérénice — spirale asymétrique
M98 (NGC 4192) spirale 10,1 Chevelure de Bérénice — vue par la tranche
M91 (NGC 4548) spirale barrée 10,2 Chevelure de Bérénice — la plus discrète

À l'oculaire

Balayer un champ où chaque tache est une galaxie

L'amas de la Vierge ne s'observe pas comme une cible unique : il se parcourt. Le geste consiste à visser un oculaire de longue focale, grand champ et faible grossissement — de l'ordre de 40 à 60×, un champ réel proche de — et à faire glisser lentement le tube dans la zone. À chaque petit déplacement, une nouvelle tache pâle entre dans la vue. Sous un ciel vraiment noir et dans un 200 mm, on en aligne des dizaines en une soirée, parfois trois ou quatre dans le même champ : l'expérience, presque introuvable ailleurs, d'un rond d'oculaire rempli de galaxies — des mondes entiers réduits à des flocons gris, dont la lumière a voyagé plus de cinquante millions d'années.
Le revers, c'est qu'ici tout se ressemble. Ces galaxies faibles, sans étoile-guide alentour, se confondent d'un coup d'œil. Sans une carte détaillée du champ, on tourne en rond en repassant sur les mêmes taches sans savoir lesquelles. La chaîne de Markarian — l'arc de M84, M86 et de leurs voisines — sert de fil conducteur naturel pour ne pas s'égarer.
Vue à grand champ de l'amas de la Vierge : des dizaines de galaxies floues piquant le fond d'un ciel étoilé
Champ complet de l'amas de la Vierge — NASA, ESA & Digitized Sky Survey / Z. Levay (STScI) (domaine public)
Ce que chaque diamètre tire de l'amas, sous un ciel noir
L'instrument Ce que l'amas vous montre
Jumelles 10×50 les plus brillantes (M49, M87, M60, M84/M86) devinées comme de minuscules cotons flous, sous un ciel de campagne et la Vierge haute ; impossible de les distinguer les unes des autres
Télescope 100–130 mm une dizaine de galaxies accrochées franchement — M49, M87, M60, M84 et M86 côte à côte — chacune une boule diffuse, parfois deux dans le même champ
150–200 mm le festin : vingt à trente galaxies dans la soirée, la chaîne de Markarian d'un balayage, les formes qui se différencient (ronde pour M87, allongée pour les spirales inclinées)
250–300 mm et plus les membres faibles à la magnitude 11–12 (M91, M98, M89), les bras des grandes spirales qui se devinent en vision décalée, un champ littéralement saturé de taches
Photo (pose longue) les couleurs, les bras spiraux détaillés, les queues de marée, et des centaines de galaxies de fond que l'œil ne soupçonne pas — un tout autre spectacle que le visuel

En images

Trois visages de l'amas, de l'elliptique à la spirale

Repérer

Entre la queue du Lion et l'aile de la Vierge, au printemps

L'amas occupe une région pauvre en étoiles brillantes, ce qui la rend paradoxalement difficile à cadrer : il n'y a pas de phare vers lequel pointer. Le repère classique passe par deux étoiles qui bornent la zone. À l'ouest, Denebola, magnitude 2,1, marque la queue du Lion. À l'est, Vindemiatrix, magnitude 2,8, une étoile plus discrète de la Vierge (ε Virginis). Le cœur de l'amas se masse à peu près au milieu du segment qui les relie : c'est là qu'il faut fouiller. Le printemps, de mars à mai, est la saison : la Vierge grimpe alors haut au méridien depuis la France, au-dessus de la turbulence de l'horizon. Mais l'amas exige un ciel franchement sombre ; en ville, il s'évapore.
  1. Repérez Denebola, la queue du Lion

    Au printemps, haut à l'ouest en soirée, trouvez le Lion et son étoile arrière, Denebola (magnitude 2,1) — à l'opposé de Régulus et de la tête. C'est votre première borne.

  2. Sautez vers l'est jusqu'à Vindemiatrix

    Glissez vers l'est-sud-est jusqu'à Vindemiatrix (magnitude 2,8), une étoile peu voyante de la Vierge. Le segment qui la relie à Denebola passe droit sur le cœur de l'amas.

  3. Attaquez le milieu du segment au chercheur

    Braquez le chercheur sur la portion médiane, apparemment vide d'étoiles vives. Cherchez le couple M84–M86, les deux taches les plus marquées : votre porte d'entrée.

  4. Dérivez lentement et laissez venir les galaxies

    À faible grossissement, poussez doucement le tube dans toutes les directions autour de ce couple. Chaque petit déplacement fait surgir une ou deux nouvelles taches : vous êtes dans l'amas.

L'amas de la Vierge — carte d'identité
Repère Valeur
Type d'objet amas de galaxies (le plus proche grand amas, 1 300 à 2 000 membres), cœur du Superamas Local
Constellation Vierge et Chevelure de Bérénice, cœur autour de M87, vers 12h 27m, +12° 43′
Magnitude membres les plus brillants : M49 8,4 · M87 8,6 · M60 8,8 · M86 8,9 · M84 9,1
Distance ≈ 54 millions d'al (16,5 Mpc)
Taille apparente ≈ 8° d'étalement (seize pleines lunes bout à bout)
Saison printemps (mars à mai), la Vierge haute au méridien
Instrument minimal 100 mm pour les plus brillantes ; 200 mm et ciel noir pour le champ plein de galaxies ; carte détaillée indispensable

Un peu d'histoire

De la flopée de Messier à la pesée de l'Univers

  1. 1781

    Charles Messier, en traquant les comètes, relève dans cette région une abondance inhabituelle de « nébuleuses sans queue » et les inscrit à son catalogue pour ne plus les confondre — jusqu'à seize entrées dans le même amas, sans en soupçonner la nature.

  2. Années 1920

    Le débat sur les « nébuleuses spirales » est tranché : ces objets sont des systèmes stellaires lointains, extérieurs à la Voie lactée. Les taches de la Vierge deviennent, d'un coup, un amas de galaxies à part entière, à des dizaines de millions d'années-lumière.

  3. Années 1980

    Les relevés de vitesses cartographient le flux virgocentrique : la démonstration que le Groupe local, et notre Voie lactée avec lui, tombe vers l'amas, sa fuite cosmologique freinée d'environ dix pour cent par cette masse voisine.

  4. 1994

    Le télescope spatial Hubble mesure des Céphéides dans la spirale M100, membre de l'amas : un jalon décisif de l'échelle des distances extragalactiques et de l'estimation de la constante de Hubble.

  5. 10 avril 2019

    L'Event Horizon Telescope publie la première image d'un trou noir, celui de M87, la géante qui règne au cœur de l'amas — 6,5 milliards de masses solaires. Le royaume de la Vierge passe au centre de l'astrophysique mondiale.

Ce que la pose longue révèle de l'amas

La photographie change la nature de la cible. Un objectif à focale modérée (400 à 600 mm) cadre d'un seul coup des dizaines de galaxies de l'amas, et quelques heures de pose cumulée en font ressortir les couleurs — le jaune des vieilles elliptiques, le bleu des bras spiraux — ainsi que des centaines de galaxies de fond bien plus lointaines encore. Le grand champ de la Vierge est l'une des cibles reines de l'astrophoto de printemps, précisément parce qu'un seul cadre y raconte tout un amas, de M84 à M87 en passant par M88 et M91.

Ce que le visuel de la Vierge offre en retour

Privé de ces couleurs, l'observateur reçoit autre chose : le vertige du nombre. Aucun cliché ne remplace le moment où l'on comprend que chacune des taches grises qui défilent dans l'oculaire est une galaxie entière, comparable à la nôtre, et qu'on en a croisé vingt en une heure sans même les nommer toutes. L'amas de la Vierge est aussi une redoutable école de repérage : il apprend à naviguer sans étoile-guide, à faible grossissement, et à distinguer une galaxie faible d'une simple hésitation de la rétine.
L'avis de Luc

L'avis de Luc

Vingt galaxies en une heure : c'est le seul argument de l'amas de la Vierge, et il suffit largement. Rien de spectaculaire au sens d'une belle nébuleuse — que des flocons gris — mais le compte donne le vertige. La méthode tient en peu de chose : une nuit de mai sans Lune, la Vierge au méridien, 44× et 1,1° de champ dans un tube de 200 mm, départ au couple M84-M86, puis le tube qu'on laisse dériver. Deux règles décident du résultat. Imprimer une carte du champ, sous peine de repasser dix fois sur les mêmes taches. Et fuir la ville : sept ou huit galaxies depuis une banlieue, trente à 40 km des lampadaires.

Continuer

À explorer dans l'amas de la Vierge

La chaîne de Markarian dans l'amas de la Vierge La chaîne de Markarian, le fil conducteur L'arc de galaxies qui traverse le cœur de l'amas — M84, M86, les Yeux — sert de rampe de lancement pour le reste du champ. Comment le remonter tache par tache. M87, la galaxie du trou noir photographié M87, le monarque et son trou noir La galaxie la plus massive de l'amas, celle dont le trou noir a été photographié en 2019 : ce qu'elle est, et ce qu'un oculaire en montre vraiment. Voie lactée dressée à la verticale au-dessus d'une crête désertique, où se découpent deux silhouettes minuscules Se repérer dans le ciel de printemps Denebola, Vindemiatrix, la Vierge et la Chevelure de Bérénice : la carte pour entrer dans l'amas sans étoile-guide et y revenir chaque soir.

Quel télescope pour explorer l'amas de la Vierge ?

Les plus brillantes galaxies de l'amas s'accrochent dès 100 mm, mais tenir vingt à trente taches dans une soirée tient à l'oculaire grand champ et à un ciel noir autant qu'au diamètre. On vous oriente vers le bon instrument et le bon oculaire, classés par usage et par budget.

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