Deux amas d'étoiles bleues, côte à côte dans la Voie lactée, à portée d'une simple paire de jumelles. Hipparque l'avait déjà noté 130 ans avant notre ère. Voici ce qu'on y voit vraiment, avec quoi le viser, et pourquoi le télescope y perd au change.
2
amas ouverts accolés : NGC 869 et NGC 884
7500
années-lumière : la distance des deux amas
14
millions d'années : leur âge, à peine sortis du berceau
300+
supergéantes bleu-blanc dans chaque amas, au bas mot
130
avant J.-C. : déjà catalogué par Hipparque, bien avant les télescopes
Repérer
Suivez la barre du W de Cassiopée
Le Double Amas se cache pile entre deux figures faciles : le grand W de Cassiopée et la silhouette de Persée, dans la partie la plus dense de la Voie lactée boréale. Ses coordonnées — ascension droite 02 h 19 min, déclinaison +57° — le placent si haut vu de France qu'il est circumpolaire : il ne se couche jamais. À l'automne et en début d'hiver, vers 22 h, il passe presque au zénith, là où l'atmosphère gêne le moins. Sous un ciel de campagne, on le repère à l'œil nu comme une petite tache laiteuse, un renflement flou dans la traînée d'étoiles.
h & χ Persei dans la Voie lactée — Markus Pössel (CC BY-SA 4.0). Image de titre de la page : le Double Amas de Persée — ESO / S. Brunier (CC BY 4.0, eso.org/public/images/b02)
Repérez le W de Cassiopée
Haut dans le ciel d'automne, cinq étoiles dessinent un W (ou un M) bien net. C'est le point de départ le plus sûr : impossible à confondre.
Prolongez la branche la plus pointue
Le W a un « V » plus serré, du côté de Ségin et Ruchbah. Prolongez cette pointe vers Persée, sur environ une largeur de main tenue à bout de bras.
Cherchez la double tache floue
À mi-chemin entre Cassiopée et l'étoile Miram (η Persei), un léger épaississement de la Voie lactée trahit les deux amas. À l'œil nu, on dirait une comète sans queue.
Pointez vos jumelles dessus
Centrez la tache et faites la mise au point sur les étoiles : d'un coup, le brouillard éclate en deux poignées de points bleus. Vous y êtes.
Ce que c'est
Deux amas jumeaux, nés du même nuage
Deux amas, pas un mirage
Contrairement à bien des « couples » du ciel qui ne sont qu'un effet de perspective, NGC 869 (aussi noté h Persei) et NGC 884 (χ Persei) sont voisins pour de vrai. Ils flottent à quelque 7 500 années-lumière — 7 460 pour l'un, 7 640 pour l'autre — et ne sont séparés que de quelques centaines d'années-lumière. Chacun mesure environ 100 années-lumière de diamètre. Ce ne sont pas des amas globulaires figés, mais de jeunes amas ouverts, aérés, encore proches de leur nuage natal.
Des étoiles à peine allumées
Leur âge est le vrai choc : environ 14 millions d'années, une misère à l'échelle stellaire — quand les Pléiades en affichent 100 et le Soleil 4 600. Chaque amas aligne plus de 300 étoiles bleu-blanc brûlantes, les plus chaudes de type spectral B0. NGC 869 pèse près de 4 700 masses solaires, NGC 884 environ 3 700. Ces astres massifs vivent vite et mourront jeunes.
Les braises rouges du couple
Au milieu de ce feu bleu, quelques points orange tranchent : ce sont des supergéantes rouges, des étoiles nées avec le lot mais déjà en fin de vie. NGC 884 en compte cinq — RS, AD, FZ, V403 et V439 Persei — toutes autour de la magnitude 8. Leur teinte chaude, posée sur le semis bleu, est le détail que cherchent les observateurs attentifs.
Le cœur de l'association Persée OB1
Les deux amas forment le noyau de l'association Persée OB1, une famille d'environ 149 étoiles massives, dont au moins 65 astres de type O et B, éparpillés sur près de 1 000 années-lumière. C'est elle qui a donné son nom au bras de Persée de notre galaxie. Son astre le plus lumineux n'est pourtant pas dans les amas eux-mêmes, mais à côté : la supergéante bleue 9 Persei, de magnitude 5,2, tout juste perceptible à l'œil nu sous un bon ciel.
Un objet, une pile de noms
Si vous cherchez le couple dans une appli ou un vieil atlas, il porte une pile d'étiquettes qui déroutent. NGC 869, l'amas ouest, répond aussi aux sigles h Persei, Collinder 24 (Cr 24) et Melotte 13 (Mel 13). Son jumeau NGC 884 se retrouve sous χ Persei, Cr 25 et Mel 14. Les deux ne partagent qu'une seule entrée au catalogue Caldwell, C14, qui les traite comme un objet unique. Le réflexe utile : tapez « NGC 869 » dans votre logiciel, il centrera le champ sur le couple entier, puisqu'à peine 0,5° sépare les deux amas.
RS Persei, la braise qui respire
La plus intéressante des cinq supergéantes rouges de NGC 884, RS Persei, ne se contente pas d'être orange : elle pulse. Sa luminosité oscille lentement entre magnitude 7,82 et magnitude 10,0 sur environ 245 jours, si bien que d'une saison à l'autre elle change de poids dans le champ. C'est une supergéante de type M4, dilatée à près de 770 fois le rayon du Soleil, posée à 7 650 années-lumière — exactement la distance de son amas, dont elle est bien membre. Un télescope de 150 mm suffit à la débusquer parmi les points bleus.
Ce que Gaia a fini par confirmer
Longtemps la distance du couple a flotté au gré des méthodes. Les études de 1995 et 2008, puis surtout la parallaxe du satellite Gaia exploitée en 2020 (données Gaia DR2), ont resserré les chiffres : environ 2 290 parsecs pour NGC 869 et 2 340 parsecs pour NGC 884, soit 7 460 années-lumière et 7 640 années-lumière retenus aujourd'hui. Les deux amas foncent vers nous, l'un à 39, l'autre à 38 km/s : preuve qu'ils appartiennent au même courant d'étoiles, et non à un simple alignement de perspective.
Le Double Amas en sept repères
Repère
Valeur
Type d'objet
deux amas ouverts jeunes (association Persée OB1)
Constellation
Persée, à la frontière de Cassiopée
Magnitude
3,7 (NGC 869) et 3,8 (NGC 884)
Distance
~7 500 années-lumière
Taille apparente
~0,5° au total (chaque amas ~30′)
Saison
automne et hiver, circumpolaire depuis la France
Instrument idéal
jumelles (10×50) — les deux amas dans le même champ
Aucune ligne ne correspond au filtre.
À l'oculaire
Le rare objet où le télescope déçoit
À l'œil nu : une double tache
Sous un ciel sombre, sans aucun instrument, le Double Amas se donne comme un petit nuage laiteux allongé, à peine plus dense que la Voie lactée qui l'entoure. C'est déjà, en soi, l'un des rares amas visibles à l'œil nu — et c'est ainsi que les Anciens le connaissaient.
Aux jumelles : le sommet
C'est ici que la magie opère. Une paire de jumelles 10×50 offre un champ d'environ 5°, largement de quoi tenir les deux amas ensemble — qui couvrent à eux deux près de 60′, soit l'équivalent d'une pleine lune posée deux fois — avec une marge de ciel autour. Le meilleur moment tombe de septembre à février, quand le couple grimpe au plus haut. Le brouillard se résout en centaines d'étoiles piquées, bleutées, scintillantes, séparées par un mince couloir sombre. Aucun autre objet du ciel ne récompense autant un instrument aussi modeste.
Au télescope : à faible grossissement
Un télescope grand champ à 20–30× reste splendide et ajoute les teintes orange des supergéantes. Mais montez à 100× ou plus, et vous ne verrez plus qu'un seul amas à la fois : le champ trop étroit sépare le couple et casse tout l'effet. Un instrument de 200 mm révèle les cinq supergéantes rouges de NGC 884, à la magnitude 8.
La photo contre l'œil
Les poses longues font ressortir des étoiles jusqu'à la magnitude 14 et saturent les couleurs — bleu électrique, orange profond. À l'oculaire, les teintes sont plus pâles et le fond reste noir. Mais pour une fois, le visuel ne perd pas grand-chose : la beauté du Double Amas tient à ses points d'étoiles nets, pas à des voiles de gaz que seul le capteur capte.
Le Double Amas selon votre instrument
Avec quoi
Grossissement / champ
Ce que vous verrez
À l'œil nu
1× — ciel sombre requis
une double tache floue dans la Voie lactée
Jumelles 10×50
10× — champ ~5°
les deux amas ensemble, résolus en centaines d'étoiles bleues
Lunette 80 mm grand champ
20 à 30×
le couple entier, plus les premières teintes orange
Télescope 200 mm
40 à 80×
un amas à la fois, les 5 supergéantes rouges de NGC 884
Aucune ligne ne correspond au filtre.
Depuis l'Antiquité
Vingt-deux siècles d'observation
~130 av. J.-C.
Hipparque note dans son catalogue une « tache nébuleuse » à cet endroit de Persée. L'objet est ainsi connu bien avant l'invention de la lunette — à l'œil nu, comme un renflement de la Voie lactée.
Antiquité tardive
Ptolémée le reprend dans l'Almageste parmi les objets flous du ciel. Personne ne soupçonne encore qu'il s'agit de deux amas d'étoiles distincts.
1780
Charles Messier dresse son catalogue de « faux comètes » — et l'ignore : trop évident, aucun risque de confusion. Le Double Amas restera hors des objets Messier.
XIXᵉ siècle
Les télescopes révèlent enfin deux amas séparés, chacun grouillant d'étoiles. Les désignations h et χ Persei, héritées des cartes stellaires, leur restent attachées.
Époque moderne
Patrick Moore l'inscrit au catalogue Caldwell sous le numéro C14, réparant l'oubli de Messier pour les observateurs d'aujourd'hui.
L'avis de Luc
Moins de grossissement, plus de spectacle : la démonstration se fait en deux minutes et convainc mieux qu'un argumentaire. Des 10×50 posées dans les mains, la tache pointée entre Cassiopée et Persée, la mise au point faite — et les deux amas éclatent en centaines d'étoiles bleues dans le même champ. Le télescope monté ensuite à 120× n'en tient plus qu'un seul, et c'est nettement moins beau. Quiconque hésite à acheter un instrument devrait commencer par là.
Ce couple d'amas est le cas d'école du « les jumelles battent le télescope » : un 10×50 stable tient les deux dans le même champ. Nos choix de jumelles par budget.