Une étoile a explosé au-dessus du Taureau en 1054. Des astronomes chinois l'ont vue briller en plein jour et l'ont notée dans leurs archives. Neuf siècles plus tard, on retrouve ses débris à l'oculaire — et, en leur cœur, l'étoile morte qui tourne trente fois par seconde et allume encore le nuage. Voici ce lien, et ce que vous verrez vraiment de M1 ce soir.
1054
l'année de l'explosion, consignée par les astronomes de la Chine des Song
23
jours durant lesquels la « nouvelle étoile » resta visible en plein jour
30
tours par seconde du pulsar tapi au cœur de la nébuleuse
1500 km/s
à laquelle les débris s'écartent encore, mesurable d'année en année
11
années-lumière de diamètre, pour un nuage né il y a moins de mille ans
Ce que c'est
Les cendres d'une étoile qui a explosé
La nébuleuse du Crabe, c'est M1 au catalogue de Messier, NGC 1952 au New General Catalogue. Ce n'est pas un nuage où des étoiles naissent, comme la nébuleuse d'Orion : c'est l'inverse exact, le reste d'une étoile qui est morte. Une étoile massive a épuisé son carburant et s'est effondrée sur elle-même, puis a rebondi en une explosion titanesque — une supernova. Ce que la photo montre, ce sont les couches externes de cette étoile, arrachées et projetées dans l'espace à quelque 1 500 km/s, soit un demi-pour-cent de la vitesse de la lumière. Elles forment aujourd'hui un nuage de gaz d'environ 11 années-lumière de diamètre, à près de 6 500 années-lumière de nous.
M1 par Hubble — NASA, ESA, J. Hester & A. Loll (Arizona State University), domaine public
Un nuage qui grandit sous nos yeux
M1 est l'un des rares objets du ciel dont on voit le changement à l'échelle d'une vie humaine. En comparant deux photographies prises à quelques décennies d'écart, on mesure les filaments qui s'écartent réellement du centre : la nébuleuse enfle d'année en année. C'est ce mouvement, remonté à rebours, qui a permis de calculer que l'explosion datait d'environ neuf siècles — et de la faire coïncider avec une date précise notée par les Anciens.
Pas un simple nuage de débris
M1 appartient à une catégorie à part, celle des nébuleuses de vent de pulsar (ou plérions). L'étoile effondrée n'a pas totalement disparu : il en reste un noyau ultra-dense qui souffle en permanence un vent de particules chargées. Ce vent percute les débris de l'explosion et les fait rayonner. Sans ce moteur central, M1 se serait dispersée et éteinte depuis longtemps ; elle brille encore parce qu'on la ré-alimente de l'intérieur.
Une masse d'étoile éparpillée
Le nuage visible pèse environ 5 masses solaires de gaz — hydrogène, hélium, mais aussi des éléments plus lourds forgés dans l'agonie de l'étoile puis dans l'explosion elle-même. Les supernovae de ce type sont l'un des grands ateliers de l'Univers : les atomes plus lourds que le fer qui nous entourent, jusque dans notre corps, viennent d'événements semblables à celui qui a produit M1.
Sur la route des éclipses
M1 se trouve à seulement 1,5° de l'écliptique, la ligne que suivent le Soleil, la Lune et les planètes. Conséquence amusante : la nébuleuse est régulièrement occultée par la Lune, et parfois frôlée par une planète. Ces passages, chronométrés, ont d'ailleurs servi à cartographier finement sa structure en radio et en rayons X.
L'étoile invitée
1054 : quand l'explosion fut vue depuis la Terre
Une « nouvelle étoile » consignée à la cour
Le 4 juillet 1054, les astronomes officiels de la Chine des Song relèvent l'apparition soudaine d'un astre là où il n'y avait rien, tout près de ζ Tauri, la corne sud du Taureau. Ils la nomment « étoile invitée » (kè xīng, 客星) — leur terme pour un astre qui surgit puis repart. À son maximum, elle atteint la magnitude −6 environ, plus brillante que Vénus.
Visible en plein jour, puis deux ans
Les chroniques chinoises précisent qu'elle resta visible en plein jour pendant 23 jours, puis, la nuit venue, encore observable pendant près de deux ans — 642 jours au total avant de s'éteindre, au printemps 1056. Le poète japonais Fujiwara no Teika la rapporte dans son journal, le Meigetsuki, et un médecin de Bagdad, Ibn Butlan, en a laissé la seule trace connue du monde arabe.
Le pont entre les archives et l'astrophysique
Pendant des siècles, personne ne fit le lien entre ce fait divers médiéval et la pâle tache du Taureau. C'est au XXᵉ siècle que le rapprochement s'impose : la nébuleuse s'écarte de son centre à une vitesse qui, remontée dans le temps, la ramène à un point unique vers l'an 1054. En 1942, l'astronome Jan Oort établit l'identification hors de tout doute. M1 devient alors le plus bel exemple d'une observation historique retrouvée dans le ciel d'aujourd'hui.
Ce qu'on célèbre en la pointant
Quand vous centrez M1 dans l'oculaire, vous regardez la fumée d'une explosion que des hommes ont vue, notée et datée il y a près de mille ans, sans rien comprendre à sa nature. La lumière que vous captez a, elle, quitté la nébuleuse il y a environ 6 500 ans : le spectacle noté en 1054 avait donc déjà, en réalité, des millénaires d'avance.
Le moteur
Un phare qui tourne trente fois par seconde
Au centre exact de M1 se cache ce qui reste du cœur de l'étoile : une étoile à neutrons, une bille de matière si comprimée qu'une masse supérieure à celle du Soleil tient dans une sphère de 28 à 30 km de diamètre — la largeur d'une ville. Elle tourne sur elle-même à un rythme fou, 30,2 fois par seconde, et balaie l'espace d'un faisceau comme un phare. À chaque passage du faisceau, on reçoit une pulsation : c'est un pulsar.
Ce n'est pas un détail décoratif : c'est le moteur de toute la nébuleuse. En freinant très lentement sa rotation, le pulsar libère une énergie colossale — une puissance d'environ 150 000 soleils — qui accélère les particules et fait rayonner les débris du radio jusqu'aux rayons gamma. M1 est l'objet du ciel profond le plus étudié à toutes les longueurs d'onde ; c'est ce noyau invisible qui l'alimente.
M1 en rayons X, visible et infrarouge — NASA/CXC/SAO, ESA, JPL-Caltech (domaine public)
Comprendre
Voir le moteur : lumière visible contre rayons X
Faites glisser le curseur. À gauche, M1 en lumière visible, telle que la photographie l'ordinaire. À droite, la même région en rayons X (Chandra) : le vent du pulsar dessine des anneaux et un jet que l'œil ne verra jamais.
La nébuleuse du Crabe, du visible aux rayons X — vue X : NASA/CXC/SAO (domaine public)
Le visible (à gauche, Hubble) montre la coquille de débris : des filaments rougeâtres d'hydrogène et de gaz ionisé, tissés sur un voile bleuté. Les rayons X (à droite, Chandra) révèlent le cœur énergétique : des anneaux concentriques et un jet, façonnés par le vent du pulsar à quelques années-lumière de lui. Ce voile bleu diffus est produit par rayonnement synchrotron — des électrons lancés à une vitesse proche de celle de la lumière dans un champ magnétique. Cette différence de nature a une conséquence directe à l'oculaire, on y vient.
À l'oculaire
Ce que vous verrez vraiment : une pâle lueur, sans détail
M1 selon votre instrument
Avec quoi
Ce que vous atteignez
À l'œil nu
rien — à magnitude 8,4, M1 reste hors de portée de l'œil
Jumelles 10×50
sous un ciel noir, une très faible tache floue près de ζ Tauri, sans forme
Télescope 100–150 mm
une pâle lueur ovale, grise et diffuse — un « nuage » sans détail interne
200–250 mm, ciel noir
l'ovale plus net, un soupçon de texture inégale sur les bords en vision décalée
300 mm et plus
les premiers filaments devinés, d'où le nom de « Crabe » ; le pulsar reste inaccessible
Photo, pose longue
les filaments rouges, le voile bleu et la structure complète — l'image de cette page
Aucune ligne ne correspond au filtre.
Repérer
À la corne sud du Taureau, tout près de ζ Tauri
Le Taureau est une constellation d'hiver facile : on y repère d'abord le V des Hyades marqué par l'orange Aldébaran, puis les deux longues cornes qui pointent vers le nord-est. L'étoile qui termine la corne sud est ζ Tauri (magnitude 3). M1 se niche à environ 1° au nord-ouest de cette étoile — moins de deux diamètres de pleine lune. C'est un des rares objets du ciel profond qu'on trouve en partant d'une étoile aussi précise.
Carte du Taureau — IAU / Sky & Telescope (CC BY 3.0)
Repérez Aldébaran et le V du Taureau
En soirée d'hiver, plein sud-est, l'orange d'Aldébaran et l'amas ouvert des Hyades dessinent un V bien visible même en ville. C'est votre point d'entrée dans le Taureau.
Suivez la corne sud jusqu'à ζ Tauri
Depuis Aldébaran, remontez la branche gauche du V puis prolongez la corne vers le nord-est : elle se termine sur ζ Tauri, une étoile de magnitude 3 facile à isoler.
Décalez d'un doigt vers le nord-ouest
M1 se trouve à environ 1° au nord-ouest de ζ Tauri. Dans un chercheur ou aux jumelles, balayez lentement cette zone : la nébuleuse apparaît comme une faible bavure grise sur le fond d'étoiles.
Visez de novembre à février
Le Taureau domine les nuits d'hiver ; M1 culmine à près de 65° de hauteur depuis la France, très haut et loin des lumières de l'horizon. C'est en janvier, en soirée, qu'elle est le mieux placée.
M1 — carte d'identité de l'observateur
Repère
Valeur
Nature de l'objet
rémanent de supernova (nébuleuse de vent de pulsar / plérion)
Constellation
Taureau — à 1° au nord-ouest de ζ Tauri, la corne sud
Magnitude
8,4 (hors de portée de l'œil nu)
Distance
≈ 6 500 années-lumière
Taille apparente
6′ × 4′ (environ un cinquième de la pleine lune)
Saison
novembre à février (idéal : janvier)
Diamètre minimal conseillé
100 mm — et un ciel noir plutôt qu'un filtre
Aucune ligne ne correspond au filtre.
Un peu d'histoire
L'objet par lequel tout un catalogue a commencé
1054
L'étoile invitée s'allume près de ζ Tauri, notée par les astronomes chinois et japonais. Elle brille 23 jours en plein jour, puis disparaît après près de deux ans.
1731
Le médecin et astronome anglais John Bevis repère le premier la faible nébuleuse et la porte sur son atlas céleste — sans faire de lien avec l'explosion de 1054.
1758
Charles Messier retombe dessus en cherchant le retour de la comète de Halley. Agacé de confondre une tache fixe avec une comète, il en fait le premier objet de son catalogue : M1. Le catalogue de Messier est né de cette méprise.
1844
William Parsons, Lord Rosse, la dessine avec son grand télescope : les filaments lui évoquent les pattes d'un crabe. Le surnom « nébuleuse du Crabe » reste, même s'il ressemble peu au dessin d'origine.
1942
Jan Oort et ses confrères recoupent la vitesse d'expansion et les archives médiévales : M1 est bien le reste de la supernova de 1054. L'histoire et l'astrophysique se rejoignent.
1968
Le pulsar est détecté au cœur de la nébuleuse — l'étoile à neutrons résiduelle, un des tout premiers pulsars identifiés, qui explique enfin d'où vient toute l'énergie de M1.
En images
Ce que révèle la pose longue, et qu'aucun œil ne verra
L'avis de Luc
M1 se vise pour la tête, pas pour l'œil : un petit ovale gris de la taille d'un grain de riz, sans le moindre détail, dans un 200 mm depuis la campagne en janvier. Le filtre OIII n'apporte quasiment rien ici — inutile d'y perdre du temps. Ce qui marche : monter à 60–80×, poser ζ Tauri au bord du champ, et accorder trente secondes de vision décalée. La récompense n'est pas dans l'oculaire mais dans ce qu'on y sait : cette tache a explosé sous les yeux d'observateurs chinois il y a près de mille ans.