Dans la queue du Scorpion, tout près de son voisin M7, un semis d'étoiles bleu-blanc dessine deux ailes déployées — et en leur centre, une géante orange, BM Scorpii, pose la touche de couleur qui fait le corps du papillon. Brillant à la magnitude 4,2, il se devine à l'œil nu, éclate aux jumelles, et se laisse pousser en grossissement mieux que M7. Voici sa nature, comment le trouver bas au sud, et ce que chaque instrument en révèle.
80
étoiles environ dans l'amas, dont une poignée dessine les ailes
1590
années-lumière : la distance qui nous sépare du Papillon
94
millions d'années : l'âge de l'amas, jeune pour la Galaxie
25′
de diamètre apparent — presque la largeur de la pleine lune
129
fois le rayon du Soleil : la géante orange BM Scorpii, au cœur du papillon
Ce que c'est
Un jeune amas d'étoiles chaudes, avec une intruse orange
L'Amas du Papillon, c'est M6 au catalogue de Messier, NGC 6405 au New General Catalogue. Sous ces numéros, un amas ouvert — une famille d'étoiles nées ensemble d'un même nuage de gaz, encore liées par la gravité. Il rassemble environ 80 étoiles visibles (près de 120 membres recensés jusqu'à la magnitude 15,1), tassées dans un disque de quelque 12 années-lumière, à environ 1 590 années-lumière de nous, soit près de 490 parsecs.
M6 — KPNO/NOIRLab/NSF/AURA, L. Johnson & K. Ortega / Adam Block (CC BY 4.0)
Jeune et bleu
La plupart des étoiles de M6 sont des astres bleu-blanc de type B, chauds et massifs : la signature d'un amas jeune. Sa formation remonte à environ 94 millions d'années — mille fois moins que les vieux amas globulaires. À cet âge, les étoiles les plus lourdes n'ont pas encore eu le temps de mourir, et l'amas garde l'éclat froid et bleuté de sa jeunesse. C'est ce fond bleu qui rend son unique astre orange si frappant.
BM Scorpii, la géante qui tranche
L'étoile la plus brillante de l'amas ne suit pas la règle : BM Scorpii est une géante orange de type K2, une étoile évoluée bien plus froide (environ 3 900 K) et bien plus grosse — près de 129 fois le rayon du Soleil. Sa couleur chaude tranche net sur le bleu de ses voisines, si bien qu'on la décrit souvent comme le « corps » coloré du papillon, entre les deux ailes. C'est une variable semi-régulière : son éclat oscille entre les magnitudes 5,5 et 7,0, sur un cycle d'environ 815 jours, une variation repérée dès 1920.
Une cohésion passagère
Comme tous les amas ouverts, M6 est un rassemblement temporaire. La gravité qui le tient est faible ; au fil de ses tours de Galaxie — un tour tous les 204 millions d'années environ — les rencontres avec d'autres nuages finiront par l'effilocher. Ses étoiles se disperseront alors le long du disque, anonymes. Le voir aujourd'hui, groupé et net, c'est saisir un instant bref sur l'horloge galactique.
En plein cœur de la Voie lactée
M6 se niche dans la queue du Scorpion, dans l'une des régions les plus riches et les plus lumineuses de la Voie lactée, en direction du centre de la Galaxie. Le fond y grouille d'étoiles, et son voisin M7, plus grand, se tient à quelques degrés. C'est le quartier le plus dense du ciel d'été : un simple balayage aux jumelles y donne le vertige, entre nuages stellaires et amas rapprochés.
La forme
Pourquoi on y voit un papillon aux ailes déployées
Le surnom vient de la disposition des étoiles les plus vives : elles se rangent en deux chaînes symétriques qui s'ouvrent depuis le centre, comme deux ailes déployées. Six à huit astres suffisent à dessiner la figure, et une fois qu'on l'a vue, on ne voit plus qu'elle. Au milieu, la géante orange BM Scorpii marque le corps de l'insecte, sa teinte chaude accrochant l'œil au centre du semis bleuté.
C'est l'un des rares surnoms d'objet du ciel profond fondé non sur une photo de pose longue, mais sur ce que l'œil voit vraiment à l'oculaire. Contrairement aux nébuleuses, dont la couleur ne se révèle qu'au capteur, le papillon se lit en direct : sa forme est faite d'étoiles ponctuelles, brillantes, que même un petit instrument sépare nettement.
M6 — Giuseppe Donatiello (CC0 / domaine public)
À l'oculaire
Ce que vous verrez vraiment, instrument par instrument
M6 selon votre instrument
Avec quoi
Ce que vous atteignez
À l'œil nu
sous un ciel bien noir et un horizon sud dégagé, une petite tache floue posée dans la Voie lactée du Scorpion
Jumelles 10×50
un superbe petit essaim d'étoiles ponctuelles ; les plus vives dessinent déjà les ailes, avec la teinte orangée de BM Sco au centre
Télescope 80–100 mm
l'amas se résout entièrement en étoiles de couleurs variées ; le papillon est net, et BM Scorpii tranche par son orange
150–200 mm
des dizaines d'étoiles jusqu'aux membres faibles ; l'amas remplit le champ à faible grossissement, chaque aile bien détachée
Aucune ligne ne correspond au filtre.
Repérer
Au-dessus de l'aiguillon du Scorpion, juste à côté de M7
M6 se cache au bout de la queue du Scorpion, tout près de l'aiguillon — le couple d'étoiles Shaula (λ Sco, magnitude 1,6) et Lesath (υ Sco). Depuis Shaula, montez d'environ 5° vers le nord et d'un peu plus d'un degré vers l'est : le Papillon s'y trouve, dans un champ dense. Autre chemin : suivez la courbe d'étoiles qui descend depuis Antarès le long du corps du Scorpion jusqu'à l'aiguillon. M6 et son voisin M7 forment un duo serré, M6 étant le plus petit et le plus haut des deux.
Carte : Donald Pelletier / Stellarium (CC0)
Repérez le Scorpion bas au sud
En été (juin à août), le Scorpion rampe au ras de l'horizon sud. Trouvez d'abord Antarès, son cœur rouge (magnitude 1,0), puis suivez le corps qui plonge vers l'aiguillon.
Descendez jusqu'à l'aiguillon
Au bout de la queue recourbée brillent Shaula et Lesath, serrées l'une contre l'autre : c'est le dard du Scorpion, votre balise pour la suite.
Montez 5° au nord de Shaula
Depuis Shaula, remontez d'environ 5° vers le nord et un peu vers l'est. Aux jumelles, cherchez un petit essaim compact d'étoiles : c'est M6. M7, plus vaste et plus lâche, se tient juste en dessous à droite.
Visez au méridien, en pleine nuit d'été
Depuis la France, M6 reste très bas : à la déclinaison −32°, il culmine à peine à une vingtaine de degrés au sud. Attrapez-le au moment de son passage au méridien, depuis un site à horizon sud dégagé, sinon la brume et la turbulence de l'horizon le noient.
M6 — carte d'identité
Repère
Valeur
Type d'objet
amas ouvert (NGC 6405)
Constellation
Scorpion, dans la queue près de l'aiguillon
Magnitude
4,2 — visible à l'œil nu sous un bon ciel
Distance
≈ 1 590 années-lumière (≈ 490 parsecs)
Taille apparente
25′ (presque la largeur de la pleine lune)
Saison
été (juin à août) — bas au sud, à prendre au méridien
Instrument minimal
jumelles 10×50 ; l'œil nu suffit sous ciel noir
Aucune ligne ne correspond au filtre.
Le duo
M6 et M7, deux amas dans le même champ de jumelles
Voisins, mais pas jumeaux
M6 et M7, l'Amas de Ptolémée, se tiennent à quelques degrés l'un de l'autre, souvent visibles ensemble aux jumelles. Mais ce sont deux objets bien différents. M7 est plus gros (près de 80′, la taille de trois pleines lunes), plus brillant (magnitude 3,3) et plus proche (environ 980 années-lumière). M6, à 1 590 années-lumière, paraît plus petit et plus serré : c'est lui qui garde une forme reconnaissable, le papillon, quand M7 s'étale en un semis lâche et grossier.
Le plus jeune, le plus au nord
M6 est aussi le plus jeune des deux : environ 94 millions d'années contre quelque 200 millions pour M7. Et il est un peu plus haut dans le ciel — M7, à la déclinaison −34,8°, est l'objet Messier le plus austral, encore plus bas sur l'horizon français que M6. Depuis la France, les deux se méritent : il faut un vrai horizon sud dégagé et une nuit de plein été pour les surprendre au méridien avant qu'ils ne replongent.
Un peu d'histoire
D'Hodierna à Messier, et la couleur changeante de BM Sco
1654
L'astronome sicilien Giovanni Battista Hodierna consigne l'amas dans son catalogue — l'une des toutes premières observations connues de M6, longtemps restée dans l'ombre faute de diffusion.
1746
Jean-Philippe Loys de Chéseaux redécouvre l'amas et le décrit : c'est à lui qu'on attribue souvent la première mention largement connue de l'objet.
1764
Charles Messier observe l'amas le 23 mai et le porte en 6ᵉ position de son catalogue, pour ne plus le confondre avec une comète. Il y voit un amas d'étoiles faibles bien détaché.
1920
L'astronome Annie Jump Cannon repère que l'étoile la plus brillante de l'amas, BM Scorpii, varie d'éclat : sa magnitude oscille entre 5,5 et 7,0, révélant une géante orange semi-régulière.
Photo et visuel
En photo et à l'oculaire : deux papillons différents
Ce que la caméra fait ressortir
En pose longue, un capteur accumule la lumière durant plusieurs minutes : les teintes remontent franchement — le bleu électrique des étoiles B chaudes, et surtout l'orange profond de BM Scorpii, qui devient un point ambré au milieu du semis. La photo enregistre aussi les membres les plus faibles, jusqu'à la magnitude 15 et au-delà, et le fond de Voie lactée grouillant sur lequel l'amas se découpe.
Ce que l'observateur saisit en direct
Bonne nouvelle : ici, l'œil n'est pas si loin du capteur. M6 étant fait d'étoiles ponctuelles et brillantes, le visuel restitue l'essentiel — la forme du papillon et, chose rare, la couleur. Dès 80 mm, l'orange de BM Scorpii se perçoit vraiment à l'œil, tranchant sur ses voisines. C'est l'un des amas où la comparaison photo/visuel déçoit le moins : le dessin des ailes se lit en direct, sans filtre ni pose.
L'avis de Luc
Deux degrés séparent M6 de M7, et ce contraste vaut à lui seul le détour : d'un côté un grand amas lâche, de l'autre un papillon serré. La couleur ajoute sa part — à 50× dans un 100 mm, l'orange de BM Scorpii saute aux yeux au milieu des étoiles bleues, là où des jumelles 10×50 ne donnent que l'essaim et l'esquisse des ailes. La contrainte est basse et sans appel : une vingtaine de degrés au-dessus de l'horizon français, donc le méridien vers 1 h du matin fin juillet, et un sud vraiment propre.
Quelles jumelles pour saisir le Papillon et sa géante orange ?
Une paire de 10×50 montre déjà les ailes et la teinte de BM Scorpii ; un 100 mm à 50× résout l'amas en étoiles colorées. Nos choix par usage et par budget.