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Observer · Ciel profond

M68, le globulaire qui rase l'horizon sud

Les plus beaux amas globulaires se dressent haut dans le ciel d'été. M68, lui, se traîne au ras des toits : depuis Paris, il ne monte qu'à quatorze degrés au-dessus de l'horizon, et il faut un dégagement plein sud parfait pour l'accrocher. Le jeu en vaut la peine, car cette boule d'étoiles est l'une des plus anciennes et des plus pauvres en métaux du catalogue de Messier — un vétéran du halo galactique, probablement arraché à une petite galaxie voisine, lancé sur une orbite qui l'emmène jusqu'à cent mille années-lumière du centre de la Voie lactée. Amas lâche et déchiqueté sur les bords, il se laisse deviner dès 100 mm et se grène au télescope, à condition de le prendre au méridien, un soir de printemps sans lune.

33 600 al
la distance de M68 — un amas du halo lointain de la Voie lactée, dans l'Hydre
100 000 al
l'apogalacticon de son orbite très excentrique : jusque-là M68 s'éloigne du centre galactique
11 milliards d'années
l'âge de ses étoiles, parmi les plus pauvres en métaux du catalogue de Messier
14 °
sa hauteur maximale au-dessus de l'horizon sud depuis Paris — un objet qui rase les toits
100 mm
le diamètre minimal pour le changer en petite boule granuleuse, horizon sud dégagé

Ce que c'est

Une pelote d'étoiles vétéranes, lâche et déchiquetée

M68 (NGC 4590) est un amas globulaire — une sphère de plus de 100 000 étoiles serrées par leur propre gravité, en orbite dans le halo de la Voie lactée. Il pèse environ 223 000 masses solaires, s'étend sur quelque 106 années-lumière et se tient à 33 600 années-lumière de nous (soit près de 10,3 kpc), dans la vaste constellation de l'Hydre. Sur l'échelle de concentration de Shapley-Sawyer, qui va de la classe I la plus compacte à la XII la plus diffuse, M68 est un amas de classe X : un objet lâche, au cœur peu tassé, déchiqueté sur ses bords. C'est justement ce qui le rend intéressant à l'oculaire — un globulaire lâche se grène en étoiles plus tôt qu'un cœur dense — mais aussi ce qui le rend fragile face à un ciel médiocre. Ce qui frappe surtout, c'est son adresse : loin du grouillement des amas d'été, M68 loge dans le halo sud, du mauvais côté du ciel pour un observateur français.
L'amas globulaire M68 (NGC 4590) résolu par le télescope spatial Hubble : des milliers d'étoiles bleu-blanc mêlées à des géantes rouges et orangées jusqu'au cœur
M68 par le télescope Hubble — NASA, ESA & STScI (domaine public)

Le détail qui le distingue

Un fossile pauvre en métaux, venu d'ailleurs

La singularité de M68 tient à sa chimie et à son passé. Ses étoiles affichent une métallicité de [Fe/H] ≈ −2,23 : plus de cent cinquante fois moins d'éléments lourds que le Soleil. Cette pauvreté extrême en métaux le range parmi les amas les plus anciens de la Galaxie, forgés il y a environ 11,2 milliards d'années, aux premiers temps de l'Univers, quand seuls l'hydrogène et l'hélium abondaient. Son orbite raconte la suite : très excentrique (excentricité 0,5), elle l'emporte jusqu'à 100 000 années-lumière du centre galactique, en plein halo. Cette trajectoire, et son alignement avec d'autres globulaires pauvres en métaux, ont fait ranger M68 parmi les amas probablement accrétés — arrachés à une petite galaxie satellite avalée par la Voie lactée, plutôt que nés chez nous. Là où sa lumière est diluée par la distance et la basse altitude, l'idée reste vertigineuse : vous pointez peut-être un morceau d'une autre galaxie, recyclé dans notre halo il y a des milliards d'années.
M68 photographié depuis le sol par l'ESO : un champ d'étoiles serré, entièrement résolu, sans le cœur brillant et compact des globulaires classiques
M68 depuis La Silla — ESO (CC BY 4.0)

Comprendre

De la boule perdue dans le champ à la fourmilière de Hubble

Faites glisser le curseur : à gauche, M68 dans son champ, une modeste tache ronde noyée parmi les étoiles de l'Hydre ; à droite, le même amas résolu par le télescope Hubble en milliers d'astres individuels jusqu'au cœur.

M68 dans son champ (au sol) puis résolu par Hubble
M68 en champ large : une petite boule d'étoiles condensée émergeant du fond stellaire clairsemé de l'Hydre M68 par Hubble : des milliers d'étoiles résolues, bleu-blanc et orangées, jusqu'au noyau

Une particularité

Le carnet de santé d'un amas antique

Un amas aussi vieux et aussi pauvre en métaux est un terrain de chasse pour les étoiles variables, ces astres dont l'éclat pulse à un rythme régulier. M68 en compte une cinquantaine, dominées par les RR Lyrae — des chandelles standard qui servent à mesurer sa distance —, complétées par une poignée d'étoiles bleues chaudes de type SX Phoenicis. Ce n'est pas nouveau : Harlow Shapley en avait déjà débusqué vingt-huit dès 1919-1920, à l'époque où il cartographiait les globulaires pour situer le centre de la Galaxie. Un siècle plus tard, un recensement complet publié en 2015 a affiné leurs périodes et confirmé l'âge canonique de l'amas. Le reste de la population — près de 250 géantes plus brillantes que le Soleil, un semis d'étoiles de magnitude 12 à la portée des grands télescopes d'amateur — dessine le portrait d'un amas au bout de sa vie, dont le combustible s'épuise lentement dans le halo.
M68 : le portrait d'un amas ancien et pauvre en métaux
Caractéristique Valeur
Métallicité [Fe/H] ≈ −2,23 — plus de cent cinquante fois moins d'éléments lourds que le Soleil
Âge estimé ≈ 11,2 milliards d'années — presque aussi vieux que la Galaxie
Masse / population ≈ 223 000 masses solaires, plus de 100 000 étoiles
Concentration (Shapley-Sawyer) classe X — un amas lâche, déchiqueté sur les bords
Étoiles variables ≈ 50 recensées, en majorité des RR Lyrae, plus 6 SX Phoenicis
Orbite excentricité 0,5, jusqu'à 100 000 al du centre — un amas probablement accrété

À l'oculaire

Facile à grener, difficile à monter au-dessus de la brume

Aux jumelles 10×50, M68 n'est qu'une petite tache ronde et pâle — encore faut-il que l'Hydre soit assez haute et l'horizon dégagé, sinon la brume l'efface. Dès 100 à 130 mm, il prend l'aspect d'un globe cotonneux d'environ 6′ utiles, à peine plus lumineux au centre : sa magnitude de 7,8 le met en principe à portée de petits instruments. Sa nature d'amas lâche (classe X) joue en votre faveur : à 150 à 200 mm, ses bords se piquent d'étoiles plus tôt que ceux d'un globulaire compact, et le champ prend un aspect grenu, irrégulier. À 250 à 300 mm sous un bon ciel, la périphérie se résout franchement en semis d'étoiles. Mais tout cela se heurte à un mur : depuis la France, M68 culmine à peine à 14° de hauteur à Paris, une vingtaine de degrés depuis la Côte d'Azur. À cette altitude, il traverse une couche d'air épaisse qui l'affaiblit d'environ une magnitude et brouille les étoiles fines. Ici, un horizon sud plat et un passage au méridien comptent bien plus que le diamètre.
M68 tel qu'un instrument le montre dans son champ : une petite boule granuleuse à cœur pâle, entourée d'un semis d'étoiles
M68 en champ large — Digitized Sky Survey / Roberto Mura (CC BY-SA 4.0)
M68 selon votre instrument
Avec quoi Ce que vous atteignez sur M68
Jumelles 10×50 une tache ronde et pâle, devinée seulement quand l'Hydre est au méridien et l'horizon sud parfaitement dégagé — sans forme
Télescope 100–130 mm un petit globe cotonneux de 6′, à peine plus vif au centre ; la « fausse étoile » devient enfin un amas
150–200 mm des bords granuleux, quelques étoiles piquées sur le pourtour — un amas lâche qui se résout tôt, si l'altitude le permet
250–300 mm + ciel noir la périphérie franchement résolue en semis d'étoiles, l'aspect déchiqueté ; le cœur reste modeste, jamais éblouissant
Photo (pose longue) des milliers d'étoiles jusqu'au noyau, les RR Lyrae et les géantes orangées — hors de portée de tout oculaire

Repérer

Sous le trapèze du Corbeau, en prolongeant Kraz

Bonne nouvelle : le repère de M68 est l'une des figures les plus faciles du ciel de printemps, le petit trapèze du Corbeau (Corvus), bien dessiné et posé juste au-dessus de l'Hydre. Son coin sud-est est l'étoile Kraz (β Corvi, magnitude 2,6). Depuis Kraz, plongez d'environ 3,5° vers le sud-est, en quittant le trapèze pour entrer dans l'Hydre : M68 s'y niche, tout près de la petite double A8612 qui sert de dernier jalon dans le chercheur. La fenêtre est le printemps : de mars à mai, le Corbeau passe au méridien en début de nuit, à sa plus haute — c'est-à-dire, depuis la France, à peine à une quinzaine de degrés au-dessus de l'horizon sud. Prenez-le à cet instant précis : une heure plus tôt ou plus tard, il s'enfonce dans la brume.
Carte du Corbeau : M68 se trouve dans l'Hydre, à 3,5° au sud-est de Kraz (β Corvi), l'angle inférieur du trapèze du Corbeau
Carte : IAU / Sky & Telescope (CC BY 4.0)
  1. Repérez le trapèze du Corbeau au sud

    Au printemps, le Corbeau dessine un petit quadrilatère net et compact, bas au-dessus de l'horizon sud, à l'ouest de Spica (l'Épi de la Vierge). Ses quatre étoiles de magnitude 2 à 3 sont faciles à identifier.

  2. Trouvez Kraz, l'angle inférieur du trapèze

    Kraz (β Corvi, magnitude 2,6) marque le coin sud-est du Corbeau, le plus proche de l'Hydre et de l'horizon. C'est votre point de départ vers l'amas.

  3. Plongez de 3,5° au sud-est, vers l'Hydre

    Quittez le trapèze en descendant d'environ 3,5° au sud-est de Kraz. Vous entrez dans une région pauvre en étoiles vives de l'Hydre : la petite double A8612 confirme que vous êtes au bon endroit.

  4. Prenez-le au méridien, faible grossissement

    Centrez la petite boule floue à moins de 50×. Ne tardez pas : M68 n'est haut que le temps de son passage plein sud. Dès qu'il redescend, la couche d'air le ternit et l'efface.

M68 (NGC 4590) — carte d'identité
Repère Valeur
Type d'objet amas globulaire, classe de concentration X (lâche) — un vétéran pauvre en métaux du halo galactique
Constellation Hydre, à 3,5° au sud-est de Kraz (β Corvi), sous le trapèze du Corbeau
Magnitude 7,8 (parfois donnée jusqu'à 9,7 selon la mesure)
Distance ≈ 33 600 al (10,3 kpc) ; jusqu'à 100 000 al du centre galactique sur son orbite
Taille apparente 11′ en pose (≈ 6′ utiles à l'oculaire ; ≈ 106 al de diamètre réel)
Hauteur au méridien ≈ 14° depuis Paris, ≈ 20° depuis le sud de la France — horizon sud dégagé indispensable
Saison printemps, de mars à mai, au passage du Corbeau plein sud en début de nuit
Instrument minimal 100 mm pour une boule granuleuse ; 250–300 mm et ciel noir pour résoudre le pourtour

Un peu d'histoire

De la lunette de Messier au relevé des variables

  1. 9 avril 1780

    Charles Messier découvre M68 sous le Corbeau et l'inscrit à son catalogue comme une « nébuleuse sans étoile », très faible. Sa petite lunette, et la basse hauteur de l'objet sur l'horizon parisien, ne lui montrent qu'une lueur ronde et informe.

  2. 1786

    William Herschel, avec son grand télescope, résout enfin M68 en étoiles : ce n'est pas une nébuleuse mais « un bel amas d'étoiles, extrêmement riche ». La boule laiteuse devient un peuple de soleils.

  3. 1836

    John Herschel décrit l'amas « clairement résolu en étoiles de 12ᵉ magnitude, très lâche et déchiqueté sur les bords » — la première mention nette de sa faible concentration, sa classe X d'aujourd'hui.

  4. 1919

    Harlow Shapley, en cartographiant les globulaires pour situer le centre de la Voie lactée, débusque les premières étoiles variables de M68 : vingt-huit dès 1919-1920, presque toutes des RR Lyrae.

  5. 2015

    Un recensement complet de la variabilité de NGC 4590, publié dans Astronomy & Astrophysics, affine les périodes de sa cinquantaine de variables et confirme un âge de plus de 11 milliards d'années.

L'avis de Luc

L'avis de Luc

Un rideau d'arbres au sud suffit à rendre M68 introuvable, et aucun diamètre n'y peut rien : il faut parfois descendre observer depuis une digue, face à la mer, pour le sortir enfin. Ce qui attend n'a rien du feu de M13 — une petite boule pâle, un peu grumeleuse dans un 200 mm, jamais éclatante. C'est justement son charme : bas, discret, et à prendre au méridien, le Corbeau bien posé plein sud, une nuit d'avril sans Lune. L'un des plus vieux amas de la Galaxie, sans doute volé à une autre.

Continuer

À explorer autour de M68

Carte de l'Hydre L'Hydre, le plus long serpent du ciel La constellation qui abrite M68 : un ruban d'étoiles qui traverse un quart du ciel, avec la galaxie M83 et la nébuleuse du Fantôme de Jupiter à explorer au fil de son cou. Ciel nocturne dont la densité d'étoiles s'effondre vers le bas du cadre, où la couche d'air proche de l'horizon vire à l'orange au-dessus d'une ligne d'arbres Réussir un objet bas sur l'horizon sud M68 rase les toits depuis la France : comment choisir un site plein sud, viser le passage au méridien et composer avec la couche d'air qui affaiblit les astres de basse hauteur. M68 résolu par Hubble Pourquoi un globulaire reste une boule pâle Un amas de 100 000 étoiles à 33 600 années-lumière ne montre jamais ses couleurs à l'oculaire : ce que chaque diamètre en tire, et comment lire une pelote grise.

Quel diamètre pour grener un amas lâche comme M68 ?

M68 se donne en boule granuleuse dès 100 mm, mais résoudre son pourtour déchiqueté demande 250 mm — et surtout un horizon sud parfaitement dégagé. Nos choix de télescopes par usage et par budget.

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