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Observer · Ciel profond

M78, la nébuleuse par réflexion d'Orion

Sa voisine M42 fabrique sa propre lumière ; M78, elle, ne fait que renvoyer celle de deux étoiles chaudes, comme la brume dans le faisceau d'un phare. C'est la plus brillante nébuleuse par réflexion du ciel, au nord de la Ceinture d'Orion. Voici ce qu'on y voit vraiment, pourquoi elle est bleutée, et l'unique cas où un filtre nébulaire dessert l'observateur au lieu de l'aider.

1350
années-lumière : sa distance, au sein du grand complexe nuageux d'Orion
8
de magnitude (8,3) : hors de portée de l'œil nu, une affaire de télescope
2
étoiles chaudes, HD 38563 A et B, dont la poussière renvoie la lumière
1919
l'année où Vesto Slipher prouve qu'elle brille par réflexion, non par émission
45
jeunes étoiles de type T Tauri en train de se former dans le nuage

Ce que c'est

Un nuage qui ne brille pas de lui-même

M78 au catalogue de Messier, NGC 2068 au New General Catalogue : sous ces numéros se cache une bouffée de poussière interstellaire d'environ 5 années-lumière de rayon, à quelque 1 350 années-lumière de nous. Sa particularité tient en un mot : elle est par réflexion. Contrairement à la Grande Nébuleuse d'Orion toute proche, dont le gaz s'ionise et rayonne, M78 ne produit aucune lumière propre. Ses grains de poussière se contentent de diffuser l'éclat de deux étoiles bleues nichées en son sein, HD 38563 A (magnitude 10) et HD 38563 B (magnitude 11). Coupez ces deux étoiles, et M78 s'éteint comme une pièce dont on retire l'ampoule.
M78, nébuleuse par réflexion bleutée dans Orion, imagée depuis le télescope MPG/ESO de La Silla
M78 — ESO / Igor Chekalin (CC BY 4.0)

Un miroir de poussière, pas une lampe

Les deux étoiles éclairantes sont bien des étoiles chaudes de type B, mais pas assez énergétiques pour arracher les électrons de l'hydrogène alentour. Faute de gaz ionisé, aucune raie d'émission colorée : la poussière renvoie simplement, telle quelle, la lumière stellaire qu'elle intercepte. C'est exactement le rôle d'un brouillard éclairé par un phare — on voit la brume parce qu'elle rediffuse le faisceau, pas parce qu'elle s'allume. Le spectre de M78 est ainsi une copie de celui de ses étoiles, ce qui permit à Vesto Slipher de trancher sa nature dès 1919.

Pourquoi elle paraît bleutée

Sur les photos, M78 tire nettement vers le bleu. Ce n'est pas la couleur d'un gaz qui brille, mais un effet de tri : les grains de poussière diffusent la lumière bleue plus efficacement que la rouge. Le même mécanisme, à l'échelle de l'atmosphère, donne au ciel de jour sa couleur. Une nébuleuse par réflexion est donc presque toujours bleutée, tandis qu'une nébuleuse en émission, dominée par la raie rouge de l'hydrogène, vire au rose. Vue côte à côte avec M42, M78 illustre à elle seule les deux façons dont un nuage peut se rendre visible.

Une adresse dans le complexe d'Orion

M78 n'est pas isolée : elle affleure le nuage moléculaire Orion B, réservoir froid et opaque du grand complexe de formation d'étoiles d'Orion. Trois voisines partagent le champ — NGC 2064, NGC 2067 et NGC 2071, cette dernière collée au bord nord de M78. Ses coordonnées, ascension droite 05h 46m et déclinaison +00° 03′, la placent presque sur l'équateur céleste : depuis la France, elle culmine à bonne hauteur au sud en cœur d'hiver.

Ce qui compte pour la pointer

À magnitude 8,3 et 8′ × 6′ d'étendue, M78 reste modeste : plus faible qu'une galaxie brillante, plus petite qu'une pleine lune. Sa lumière est concentrée, ce qui la sauve — la brillance de surface suffit pour un télescope d'entrée de gamme, mais réclame un ciel transparent. C'est une cible de nuit d'hiver sèche, pas de soir de brume.

Comprendre

Réflexion contre émission : le cas d'école du ciel

Deux nébuleuses voisines, deux mécanismes opposés. M78 est l'exemple le plus net d'une nébuleuse qui diffuse une lumière empruntée, là où M42 fabrique la sienne.

Les deux familles de nébuleuses diffuses
Critère Réflexion (M78) Émission (M42)
Source de lumière poussière qui renvoie l'éclat d'étoiles voisines gaz ionisé qui rayonne sa propre lumière
Étoiles en cause chaudes mais trop tièdes pour ioniser le gaz très chaudes, riches en ultraviolet ionisant
Couleur dominante bleutée (la poussière diffuse mieux le bleu) rougeâtre (raie de l'hydrogène)
Spectre continu, copie de celui des étoiles raies d'émission isolées (Hα, OIII)
Filtre UHC / OIII inutile — il éteint l'objet très utile — il détache l'objet

À l'oculaire

Ce que vous verrez vraiment, instrument par instrument

À l'oculaire, oubliez le bleu des photos : M78 se montre en gris pâle, comme tout le ciel profond en visuel. Sa signature est une petite lueur floue en forme d'éventail ou de comète, avec deux minuscules étoiles serrées en son cœur — les fameuses HD 38563 A et B, qui ressemblent à un noyau cométaire double. C'est ce détail, deux points nets dans une brume, qui la rend reconnaissable entre toutes. Dans un 200 mm et par bon ciel, la partie nord se détache, plus dense, et quelques torsions apparaissent en vision décalée.
M78 et ses voisines photographiées au télescope Mayall de 4 mètres, montrant la forme en éventail et les deux étoiles centrales
M78 (NGC 2068) — T. A. Rector (Univ. Alaska Anchorage), H. Schweiker / WIYN / NOIRLab / NSF / AURA (CC BY 4.0)
M78 selon votre instrument
Avec quoi Ce que vous atteignez
À l'œil nu rien — à magnitude 8,3, elle reste invisible sans instrument
Jumelles 10×50 au mieux une petite tache faible et floue, sous un ciel bien noir
Télescope 100–150 mm la lueur en éventail et les deux étoiles centrales, comme une comète naine
200 mm, ciel transparent la partie nord plus brillante, des torsions en vision décalée, NGC 2071 devinée
Photo, pose longue le bleu de la réflexion, les volutes de poussière et les rubans sombres du nuage

Repérer

Deux degrés et demi au nord de la Ceinture

  1. Partez de la Ceinture d'Orion

    En hiver, plein sud en soirée, les trois étoiles alignées d'Orion sautent aux yeux. Retenez celle de l'est, la plus à gauche : Alnitak, qui marque aussi le pied de la Tête de Cheval.

  2. Remontez vers le nord-est

    Depuis Alnitak, glissez d'environ 2,5° vers le nord-est — un peu plus de la moitié du champ de jumelles. M78 se trouve là, dans une zone pauvre en étoiles vives, ce qui la rend d'abord discrète.

  3. Identifiez la paire d'étoiles

    Au faible grossissement, cherchez deux petites étoiles serrées noyées dans une brume floue. C'est la signature de M78 : le couple HD 38563 et son voile en éventail juste au-dessus.

  4. Visez de novembre à janvier

    Orion domine les nuits de fin d'automne et d'hiver ; M78 passe au méridien vers janvier, assez haute au sud depuis la France pour l'observer à travers peu d'atmosphère.

M78 — carte d'identité
Repère Valeur
Type d'objet nébuleuse par réflexion (la plus brillante de sa catégorie)
Constellation Orion — au nord-est de la Ceinture
Magnitude 8,3 (8,0 dans le bleu)
Distance ≈ 1 350 al (complexe d'Orion B, ~1 300 à 1 600 al selon les mesures)
Taille apparente 8′ × 6′ (soit ~5 al de rayon réel)
Saison hiver — novembre à janvier, idéal en janvier
Instrument minimal 100 mm de diamètre pour la voir vraiment

Ce qui s'y passe

Une pouponnière d'étoiles où la lumière change

Des étoiles en train de naître

Derrière son voile tranquille, M78 est un chantier. On y a recensé quelque 45 étoiles de type T Tauri — de très jeunes astres pas encore stabilisés — et 17 objets de Herbig-Haro, ces jets de matière que crachent les étoiles en formation quand elles heurtent le gaz environnant. Les grumeaux de gaz qui s'y effondrent pèsent de 0,3 à 5 masses solaires : autant de futurs soleils en gestation, invisibles à l'oculaire mais bien là.

McNeil, la nébuleuse qui a surgi en 2004

Le 23 janvier 2004, l'astronome amateur Jay McNeil photographie la région avec un télescope de 3 pouces et remarque une petite nébuleuse cométaire absente des images antérieures. Baptisée nébuleuse de McNeil, elle est éclairée par une jeune étoile éruptive, V1647 Orionis, prise d'un sursaut de type FU Orionis. Ces éruptions rares dopent brutalement l'éclat de l'étoile — et donc de la poussière qu'elle illumine. La nébuleuse s'est ensuite estompée, réapparue vers 2008, puis évanouie encore avant 2018 : un phare qui clignote à l'échelle des années.

Ce que l'infrarouge dévoile

En 2024, le télescope spatial Euclid a braqué ses instruments sur M78 et traversé la poussière en infrarouge, mettant au jour des milliers d'objets jusque-là cachés, dont des corps sous-stellaires. Là où l'œil ne voit qu'une brume, l'instrument révèle une population entière d'étoiles et de naines brunes en formation. C'est le rappel que la lueur visible n'est que la surface éclairée d'un nuage bien plus peuplé.

Astrophoto contre visuel

Toutes les images de cette page sont des poses longues : elles montrent un bleu franc, des rubans de poussière et des détails qu'aucun œil ne percevra jamais. En visuel, M78 reste une petite tache grise ponctuée de deux étoiles — modeste, mais réelle, et bien plus parlante quand on sait qu'on regarde une lumière d'emprunt renvoyée par des astres en train de naître. La photo et l'oculaire ne mesurent pas la même chose ; il faut avoir traqué soi-même cette brume avant de la comparer à un cliché.

Un peu d'histoire

De la comète manquée à la nébuleuse-modèle

  1. Mars 1780

    Pierre Méchain, collaborateur de Messier, repère M78 et lui signale l'objet — une tache floue de plus dans Orion, qu'il faut distinguer d'une comète.

  2. 17 décembre 1780

    Charles Messier l'observe à son tour et l'inscrit comme 78ᵉ entrée de son catalogue, décrivant deux étoiles enveloppées d'une faible nébulosité.

  3. 1919

    Vesto Slipher, à l'observatoire Lowell, montre par spectroscopie que M78 ne fait que refléter la lumière de ses étoiles : elle rejoint la famille des nébuleuses par réflexion, dont le mécanisme venait d'être établi (Slipher, 1912, sur les Pléiades).

  4. Janvier 2004

    L'amateur Jay McNeil découvre, en bordure de M78, une nébuleuse variable née du sursaut de la jeune étoile V1647 Orionis — un phénomène d'éruption stellaire capté en direct, chose rare.

  5. 2024

    Le télescope spatial Euclid image M78 en infrarouge et dévoile des milliers d'objets enfouis, dont des naines brunes, dans ce qui n'était qu'une brume à l'oculaire.

L'avis de Luc

L'avis de Luc

Visser un filtre UHC fait disparaître l'objet : c'est le piège classique, et il enseigne tout. Une nébuleuse par réflexion n'émet rien — elle renvoie la lumière d'étoiles voisines, et aucun filtre à bande étroite ne peut l'aider. Sans filtre, dans un 200 mm par nuit d'hiver sèche, M78 apparaît comme une petite comète grise à deux noyaux. Servie juste après M42, à 2° de là, elle fait comprendre en une minute la différence entre réflexion et émission. Cette lueur est une lumière empruntée, et cela change la façon de la regarder.

Continuer

À explorer autour de M78

La nébuleuse d'Orion M42, l'émission juste en dessous La Grande Nébuleuse d'Orion, à 2° de M78 : le gaz qui brille de lui-même, l'autre façon d'être visible. Champ large d'Orion : Bételgeuse orangée en haut, les trois étoiles alignées du Baudrier au centre et la lueur de la nébuleuse d'Orion juste en dessous Se repérer dans le ciel d'hiver Orion, sa Ceinture et Alnitak : le point de départ pour remonter de 2,5° jusqu'à M78. M78 en infrarouge par Euclid Filtre nébulaire : quand il sert, quand il nuit UHC et OIII détachent l'émission mais éteignent la réflexion comme M78. Pourquoi, et sur quoi les utiliser.

Quel télescope pour montrer les deux étoiles de M78 ?

Il faut un 100 mm pour saisir la lueur en éventail, un 200 mm pour ses torsions — et surtout aucun filtre nébulaire sur cette réflexion. Nos choix par usage et par budget.

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