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Observer · Ciel profond

M8, la Nébuleuse de la Lagune

C'est la grande tache de l'été, plantée en plein cœur de la Voie lactée, au-dessus du bec de la Théière du Sagittaire. Un nuage d'hydrogène large de cent années-lumière, fendu par un chenal d'ombre qui lui a donné son nom, où un amas d'étoiles à peine nées éclaire tout le reste. Voici ce qu'on en voit vraiment — et pourquoi il faut un horizon sud dégagé.

4100
années-lumière : la distance de la Lagune (estimations de 4 000 à 6 000)
110
années-lumière de large pour le nuage réel
3
pleines lunes couchées côte à côte : sa largeur apparente (90′)
4
millions d'années : l'âge de l'amas NGC 6530 qui l'allume
2
pouponnières d'étoiles visibles à l'œil nu sous nos latitudes, avec M42

Ce que c'est

Un nuage qui rougeoie et fabrique des étoiles

La Nébuleuse de la Lagune, c'est M8 au catalogue de Messier, NGC 6523 au New General Catalogue — et encore Sharpless 25, RCW 146 ou Gum 72 dans les inventaires spécialisés. Derrière ces numéros s'étend l'une des plus vastes régions HII du ciel accessible aux amateurs : un immense nuage d'hydrogène et de poussière de quelque 110 années-lumière de long, à environ 4 100 années-lumière de nous, en direction du centre de la Galaxie. Ce n'est pas un objet figé mais une pouponnière d'étoiles en pleine activité, où le gaz se contracte, s'effondre et s'allume. En 2006, quatre objets de Herbig-Haro — les jets qu'expulsent les étoiles en train de se former — y ont été identifiés : la preuve directe que la fabrication d'étoiles s'y poursuit sous nos yeux.
La Nébuleuse de la Lagune photographiée par le télescope VST de l'ESO
M8 par le VST — ESO/VPHAS+ team (CC BY 4.0)

Pourquoi ce rose : l'hydrogène ionisé

La couleur des photos n'est pas un artifice. Les étoiles massives noyées dans le nuage baignent le gaz d'ultraviolet ; l'hydrogène perd son électron, puis le récupère en réémettant sa propre lumière, surtout dans la raie rouge Hα. C'est ce mécanisme d'émission — et non un simple reflet — qui donne à M8 son rose profond en pose longue. La Lagune est ainsi l'archétype de la nébuleuse à émission : un panneau au néon cosmique, allumé par les astres qu'il vient d'engendrer.

La lagune : un chenal d'ombre

Le surnom vient d'une large bande de poussière sombre qui traverse la partie brillante en diagonale, du nord-est au sud-ouest, et paraît la couper en deux comme un lagon sépare deux rives. C'est l'astronome irlandaise Agnes Mary Clerke qui fixa le nom de « Lagoon » en 1890, dans son ouvrage The System of the Stars. Cette ombre n'est pas un vide : ce sont des nuages de poussière froide, au premier plan, qui masquent la lumière derrière eux.

Ses voisines de champ

M8 ne voyage pas seule. À environ 1,5° au nord — trois largeurs de pleine lune — brille M20, la nébuleuse Trifide, plus petite et fendue de ses fameux sillons sombres. Tout près se tient M21, un modeste amas ouvert. Aux jumelles, sous un bon ciel, on embrasse les trois d'un même coup d'œil : c'est l'un des plus beaux champs de tout l'été.

Une adresse basse sur l'horizon

La Lagune loge dans le Sagittaire (ascension droite 18h 04m, déclinaison −24°), pile dans la région la plus dense de la Voie lactée. Cette déclinaison très australe a un prix depuis la France : au mieux, vers la fin juillet, M8 ne monte qu'à environ 19° au-dessus de l'horizon sud quand elle passe au méridien. Il lui faut donc un horizon sud parfaitement dégagé, loin des lumières basses de l'horizon urbain.

Le cœur

NGC 6530, l'amas né du nuage qu'il éclaire

Superposé à la nébuleuse, un semis d'étoiles vives forme l'amas ouvert NGC 6530. Il n'est pas là par hasard : il est né de ce nuage même, il y a à peine 4 à 6 millions d'années, et ce sont ses astres les plus chauds qui, en retour, ionisent le gaz et le font briller. On y compte plusieurs milliers de membres probables ; parmi eux, des centaines d'étoiles T Tauri — de très jeunes soleils encore instables, qui n'ont pas commencé à fusionner l'hydrogène. Regarder NGC 6530, c'est voir une famille stellaire dans ses tout premiers instants, avant qu'elle ne se disperse.
Vue de Hubble de la Nébuleuse de la Lagune et de son amas de jeunes étoiles
M8 par Hubble (2018) — NASA, ESA, J. Trauger (JPL) (CC BY 4.0)

Les phares qui font tout le travail

L'essentiel de l'ultraviolet vient d'une poignée d'étoiles géantes de type O. La plus en vue, 9 Sagittarii (magnitude 5,97), s'est révélée en 2012 être un système double de deux astres bleus de 32 et 19 masses solaires, tournant l'un autour de l'autre en près de neuf ans. À eux seuls, ces soleils rayonnent des centaines de milliers de fois plus que le nôtre. C'est leur souffle de lumière qui découpe les volutes et sculpte les colonnes de poussière visibles sur les images.

Les globules de Bok, des cocons sombres

Sur le fond lumineux se détachent de petites taches d'encre parfaitement rondes : les globules de Bok. L'astronome E. E. Barnard en a catalogué trois dans la Lagune — B88, B89 et B296. Ce sont des grumeaux de gaz froid et dense, larges de quelque 10 000 unités astronomiques, en train de s'effondrer sur eux-mêmes. Chacun est un œuf stellaire : une étoile, peut-être un système planétaire, y prend forme à l'abri de la lumière.

La zone la plus vive

Le Sablier, le foyer où la Lagune s'embrase

Au centre de M8, une petite région d'à peine 30 secondes d'arc concentre toute la fureur du nuage : le Sablier, ainsi nommé par John Herschel pour sa forme resserrée en son milieu. C'est la partie la plus lumineuse de la Lagune, et de loin. Hubble y a photographié d'immenses colonnes tordues, surnommées les « tornades géantes », où le gaz chauffé s'enroule comme des trombes.
Le responsable est une seule étoile, Herschel 36 : un astre de type O7, de magnitude 9,5, qui pèse 32 masses solaires et brille près de 200 000 fois plus que le Soleil, pour un âge d'environ un million d'années. Son rayonnement féroce creuse et illumine tout le Sablier. Une source radio y avait déjà été captée dès 1973, avant qu'on comprenne l'intensité de la formation d'étoiles qui s'y joue.
Les « tornades géantes » de la région du Sablier au cœur de la Nébuleuse de la Lagune, vues par Hubble
Le Sablier (« Giant Twisters ») — A. Caulet (ST-ECF, ESA), NASA (domaine public)

À l'oculaire

Ce que vous verrez vraiment, instrument par instrument

La Lagune selon votre instrument
Avec quoi Ce que vous atteignez
À l'œil nu sous un ciel noir, un renflement laiteux dans la Voie lactée, au-dessus du bec de la Théière
Jumelles 10×50 la nébuleuse et l'amas NGC 6530 dans le même champ, avec M20 et M21 tout près : le clou de l'été
Lunette / télescope 80–100 mm la nébulosité franchement coupée en deux par le chenal sombre de la « lagune », l'amas piqueté d'étoiles blanches
Télescope 150–200 mm + filtre UHC le Sablier détaché, les nœuds et les bandes de poussière, l'étendue faible qui gagne du terrain
Photo, pose longue le rose de l'hydrogène, les colonnes du Sablier et les globules de Bok — invisibles à l'œil

Comprendre

Traverser la poussière : visible contre infrarouge

Faites glisser le curseur. À gauche, la Lagune en lumière visible ; à droite, la même région en infrarouge, qui perce la poussière et fait surgir les étoiles cachées.

La Nébuleuse de la Lagune, du visible à l'infrarouge — vue visible : ESO/VPHAS+ team (CC BY 4.0, ESO eso1403a) ; vue infrarouge : ESO/VVV, télescope VISTA (CC BY 4.0, ESO eso1101a)
La Lagune en lumière visible : le gaz brillant masque une partie des étoiles La même région en infrarouge : des milliers d'étoiles apparaissent à travers la poussière
À gauche (VST de l'ESO), la nébuleuse familière : gaz rougeoyant, chenal sombre, amas brillant. Mais la poussière retient une part de la lumière. À droite, la vue infrarouge du télescope VISTA traverse ce voile et dévoile une foule d'étoiles noyées dans le nuage, dont beaucoup sont encore en gestation. C'est ce genre de comparaison qui a permis de recenser la vraie population de la Lagune — et rappelle qu'à l'oculaire, on n'observe que la surface éclairée d'un objet bien plus peuplé.

Repérer

Au-dessus du bec de la Théière, plein sud

  1. Repérez d'abord la Théière du Sagittaire

    L'été, bas sur l'horizon sud, huit étoiles dessinent une théière renversée, anse à gauche, bec pointé à droite. C'est l'astérisme le plus reconnaissable de la région, en plein dans la Voie lactée.

  2. Montez juste au-dessus du bec

    Depuis l'étoile du bec (Alnasl) et le couvercle de la théière, remontez de quelques degrés vers le nord : la Lagune est là, dans la partie la plus dense et laiteuse de la Voie lactée.

  3. Confirmez aux jumelles

    Sous un bon ciel, une tache floue allongée se détache déjà de l'arrière-plan. Aux jumelles, l'amas NGC 6530 y apparaît piqueté d'étoiles : vous tenez M8.

  4. Visez fin juillet, vers 1 h du matin

    C'est au passage au méridien, autour de la fin juillet, que la Lagune atteint sa hauteur maximale — environ 19° depuis le centre de la France. Guettez une nuit sans lune et un horizon sud parfaitement dégagé.

M8 — carte d'identité
Repère Valeur
Type d'objet nébuleuse diffuse à émission (région HII) + amas ouvert NGC 6530
Constellation Sagittaire — au-dessus du bec de la Théière
Magnitude ≈ 4,6 (visible à l'œil nu sous ciel noir)
Distance ≈ 4 100 al (estimations de 4 000 à 6 000)
Taille apparente 90′ × 40′ (environ trois pleines lunes de large)
Saison juillet–août, bas sur l'horizon sud
Instrument minimal ≈ 100 mm pour bien voir la lagune sombre ; jumelles suffisantes pour la repérer

Un peu d'histoire

Quatre siècles de regards sur la même tache

  1. Avant 1654

    Le Sicilien Giovanni Battista Hodierna est le premier à consigner l'objet, bien avant l'invention des grands catalogues.

  2. Vers 1680

    John Flamsteed le retrouve indépendamment et l'inscrit sous le numéro 2446 de son relevé — mais c'est surtout l'amas d'étoiles qu'il note.

  3. 1747

    Guillaume Le Gentil en donne une description soignée et distingue nettement la nébulosité de l'amas qui s'y baigne.

  4. 23 mai 1764

    Charles Messier l'observe et l'inscrit comme huitième entrée de son catalogue, pour l'écarter de sa chasse aux comètes.

  5. 1890

    Agnes Mary Clerke baptise l'objet « Lagoon Nebula » d'après le chenal d'ombre qui le traverse — le nom est resté.

  6. 2006

    Quatre objets de Herbig-Haro sont repérés dans le Sablier : la première preuve directe d'étoiles en train de se former dans la Lagune.

L'avis de Luc

L'avis de Luc

Dix-neuf degrés de hauteur : le moindre village au loin noie la Lagune dans son halo, et il ne sert à rien de la tenter sous un horizon sud médiocre. Les conditions réunies, la marche à suivre est courte — jumelles 10×50 pour la trouver, nébuleuse et amas dans le même champ avec M20 juste au-dessus, puis un 200 mm et un filtre UHC : le chenal sombre coupe alors l'objet net en deux. Aucune trace de rose à l'oculaire, c'est gris, et c'est déjà considérable de savoir qu'on regarde des étoiles qui viennent de s'allumer.

Continuer

À explorer autour de la Lagune

Champ large de la Voie lactée d'été : la bande laiteuse traverse le ciel en diagonale et s'épaissit à droite sur le renflement du centre galactique Se repérer dans le ciel d'été La Théière du Sagittaire, le Triangle d'été et le cœur de la Voie lactée : par où entrer. La Lagune vue par Hubble Observer le ciel profond Régions HII, pouponnières et amas : comment les traquer et lire ce que montre chaque diamètre. La Nébuleuse de la Lagune en entier : un vaste nuage rose vif traversé de rubans de poussière sombre, semé d'étoiles bleues L'intérêt d'un filtre UHC Pourquoi un filtre nébulaire détache la Lagune du fond de ciel, surtout depuis la ville.

Jumelles ou télescope pour la Lagune ?

Les jumelles cadrent la nébuleuse et son amas d'un seul champ ; un 200 mm avec filtre UHC détache le Sablier et la lagune sombre. Nos choix par usage et par budget.

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