Deux galaxies dans le même champ de jumelles : M81, la Galaxie de Bode, une grande spirale majestueuse à 12 millions d'années-lumière, et M82, la Galaxie du Cigare, un fuseau en pleine flambée d'étoiles. Elles se sont frôlées il y a quelques centaines de millions d'années — c'est ce qui a mis le feu à M82. Voici comment les trouver au nord-ouest de la Grande Ourse, ce que chaque instrument révèle, et pourquoi ce couple est l'un des plus beaux spectacles du ciel de printemps.
12
millions d'années-lumière : la distance du duo, tout près à l'échelle cosmique
90000
années-lumière de diamètre pour la spirale de M81
70
millions de masses solaires : le trou noir supermassif au cœur de M81
1774
l'année où Bode découvre les deux galaxies, la même nuit
100 ≈
mm de diamètre pour voir le duo comme deux vraies galaxies
Ce que c'est
M81, une spirale presque parfaite
M81 au catalogue de Messier, NGC 3031 au New General Catalogue : sous ces numéros se cache l'une des plus belles galaxies spirales du ciel boréal. C'est une spirale grand-design de type SA(s)ab — deux bras nets, symétriques, enroulés sans hésitation autour d'un noyau jaune et compact. Elle mesure quelque 90 000 années-lumière de diamètre, presque la taille de notre Voie lactée, et se tient à environ 12 millions d'années-lumière de nous (3,7 mégaparsecs). C'est l'une des galaxies brillantes les plus proches — assez près pour que ses bras aient été cartographiés étoile par étoile.
M81 par Hubble — NASA, ESA & le Hubble Heritage Team (STScI/AURA) (domaine public)
Un trou noir dans le noyau
Au centre de M81 veille un trou noir supermassif d'environ 70 millions de masses solaires — une quinzaine de fois plus lourd que celui de notre Galaxie. Il n'est pas endormi : il avale lentement de la matière, ce qui fait de M81 une galaxie active à noyau de type LINER. Son cœur brille d'un éclat particulier, alimenté par ce disque d'accrétion, sans pour autant atteindre la violence des quasars. C'est l'un des noyaux actifs les plus proches et les mieux étudiés du ciel.
Des bras dessinés par les jeunes étoiles
Ce qui donne à M81 sa forme si nette, ce sont ses bras spiraux soulignés de bandes de poussière et parsemés de régions où naissent des étoiles bleues et chaudes. La galaxie abrite aussi environ 210 amas globulaires — des essaims de vieilles étoiles en orbite dans son halo, comme M13 autour de la nôtre. Le contraste entre son cœur âgé et jaune et ses bras jeunes et bleus est le portrait-robot de la spirale idéale.
Une adresse haute et circumpolaire
M81 se cache dans la Grande Ourse, au nord-ouest du grand chariot. À la déclinaison +69°, elle est circumpolaire depuis la France : elle ne se couche jamais et reste observable toute l'année, sans contrainte d'horaire. Elle culmine le plus haut au printemps, de mars à mai, quand la Grande Ourse passe au zénith en début de nuit — le moment où l'atmosphère la brouille le moins.
Ce que révèlent 12 millions d'années
La lumière qui forme son image sur votre rétine est partie de M81 il y a 12 millions d'années, bien avant les premiers hommes. Pointer cette galaxie, c'est regarder un objet extérieur à notre Voie lactée, un autre univers-île de plusieurs centaines de milliards d'étoiles — et le voir tel qu'il était quand nos ancêtres n'étaient encore que de petits primates.
Le duo
M82, le Cigare qui flambe à côté
À seulement 38 minutes d'arc de M81 se tient sa voisine M82 (NGC 3034), la Galaxie du Cigare — un long fuseau lumineux vu presque par la tranche. C'est une galaxie starburst : en son cœur, les étoiles se forment environ dix fois plus vite que dans toute notre Voie lactée. Son centre est une fournaise cent fois plus lumineuse que celui d'une galaxie ordinaire, d'où jaillit un immense vent galactique (le « superwind ») qui souffle des filaments de gaz rouge de part et d'autre du disque, visibles en photo comme deux jets perpendiculaires au cigare.
M82 par Hubble — ESA/Hubble & NASA (CC BY 3.0)
Un frôlement qui a mis le feu
Cette flambée n'est pas un hasard : M82 a frôlé M81 il y a quelque temps — le pic de leur rapprochement se situe entre 200 et 500 millions d'années dans le passé, et la déformation de M82 a commencé il y a environ 100 millions d'années. La marée gravitationnelle de la grande spirale a compressé et bousculé le gaz de sa petite voisine, déclenchant une naissance frénétique d'étoiles. M82 est le prototype même de la galaxie starburst, et le plus proche de la Terre : une leçon vivante sur ce qui arrive quand deux galaxies s'approchent d'un peu trop près.
Des ponts de gaz invisibles
La rencontre a laissé des traces qu'aucun œil ne voit à l'oculaire mais que les radiotélescopes révèlent : de vastes ponts d'hydrogène neutre relient M81 à M82 et à leur troisième compagne, NGC 3077. Du gaz arraché aux trois galaxies s'étire entre elles comme des filaments d'une toile. Ce sont ces réserves de matière, brassées par l'interaction, qui alimentent la flambée d'étoiles de M82 et continueront de la nourrir.
Deux galaxies dans un seul oculaire
Pour l'observateur, le cadeau est là : M81 et M82 tiennent dans le même champ à faible grossissement, aux jumelles comme au télescope. Deux taches contrastées côte à côte — un ovale doux au noyau brillant (M81) et un fin trait allongé, le cigare (M82). Voir deux galaxies distinctes d'un seul coup d'œil est rare : c'est l'un des plus beaux duos accessibles à un instrument modeste.
Une supernova record dans le Cigare
M82 a offert en 2014 l'un des feux d'artifice les plus proches de notre époque : SN 2014J, découverte le 21 janvier 2014, une supernova de type Ia qui a culminé vers la magnitude 10,9. C'était la supernova de type Ia la plus proche depuis 1972 — visible dans un télescope d'amateur pendant des semaines, à même le disque du cigare. Le taux de supernovae y est d'environ une par décennie, conséquence directe de sa débauche d'étoiles massives à courte vie.
En images
Le couple, de près et dans le champ
À l'oculaire
Ce que vous verrez vraiment, instrument par instrument
Le duo M81/M82 selon votre instrument
Avec quoi
Ce que vous atteignez
À l'œil nu
rien, ou une trace fugace de M81 en vision décalée sous un ciel de montagne sans lune
Jumelles 10×50
les deux galaxies ensemble dans le champ : deux petites taches floues côte à côte, l'une ronde, l'autre étirée
Télescope 100 mm
M81 en ovale brumeux à noyau brillant, M82 en fin trait de lumière — le duo comme deux vraies galaxies distinctes
150 mm
le noyau vif de M81 dans un halo étendu ; M82 se marbre d'irrégularités et laisse deviner sa coupure sombre
200–250 mm
M82 se strie de bandes sombres et de renflements ; les premières amorces des bras de M81 se soupçonnent sous très bon ciel
300 mm et plus / photo
les bras spiraux complets de M81 et les filaments de M82 — surtout accessibles à la pose longue
Aucune ligne ne correspond au filtre.
Repérer
Un saut d'étoile depuis la Grande Ourse
Le duo se pointe par un star-hop classique, un peu délicat, au nord-ouest du chariot de la Grande Ourse. Le point de départ est Dubhe (α Ursae Majoris, magnitude 1,8), l'étoile qui, avec Merak, forme le bord du seau que l'on prolonge pour trouver la Polaire. M81 et M82 se trouvent à environ 10° au nord-ouest de Dubhe — la largeur d'un poing tendu à bout de bras. C'est une zone pauvre en étoiles brillantes, d'où sa réputation de saut « pas évident » : mieux vaut un chercheur ou des jumelles pour valider le champ avant de grossir.
Champ de M81/M82 — ESA/Hubble & Digitized Sky Survey 2, D. De Martin (domaine public)
Repérez Dubhe, le coin du seau
Sur le chariot de la Grande Ourse, Dubhe est l'étoile du bord supérieur du récipient, la plus proche de la Polaire. C'est votre balise de départ, visible toute l'année depuis la France.
Sautez d'environ 10° vers le nord-ouest
Depuis Dubhe, glissez à l'opposé du chariot, vers le nord-ouest, d'à peu près la largeur d'un poing tendu. Le champ devient pauvre en étoiles vives : avancez aux jumelles ou au chercheur.
Cadrez les deux taches dans le même champ
M81 apparaît en ovale flou ; M82, à 38′ au nord, en trait plus fin. Les deux tiennent ensemble à faible grossissement — c'est le signe que vous êtes au bon endroit.
Profitez de la circumpolarité
Le duo ne se couche jamais depuis la France : pas de course contre l'horizon. Il est au plus haut, donc au plus net, au printemps, quand la Grande Ourse passe près du zénith en soirée.
M81 & M82 — carte d'identité
Repère
Valeur
Type d'objet
duo en interaction : M81 spirale grand-design (SA(s)ab) + M82 starburst irrégulière
Constellation
Grande Ourse — 10° au nord-ouest de Dubhe
Magnitude
6,9 (M81) / 8,4 (M82)
Distance
≈ 12 millions d'années-lumière (3,7 Mpc)
Taille apparente
M81 : ≈ 27′ × 14′ ; les deux séparées de 38′
Saison
circumpolaire — au plus haut de mars à mai
Instrument minimal
100 mm pour les voir comme deux vraies galaxies (visibles dès les jumelles)
Aucune ligne ne correspond au filtre.
Un peu d'histoire
De Bode en 1774 à la supernova de 1993
C'est l'astronome berlinois Johann Elert Bode qui découvre les deux galaxies dans la même nuit, le 31 décembre 1774 — d'où le nom de « Galaxie de Bode » resté à M81. Il les décrit comme deux petites taches nébuleuses. Pierre Méchain les retrouve indépendamment en 1779, puis Charles Messier les mesure et les inscrit à son catalogue le 9 février 1781, sous les numéros 81 et 82. Deux siècles plus tard, M81 a offert l'une des supernovae les plus étudiées de l'histoire.
Le 28 mars 1993, une étoile de M81 explose : SN 1993J, qui grimpe jusqu'à la magnitude 10,7, à la portée d'un petit télescope. Elle déroute les astronomes : elle montre d'abord l'hydrogène d'une supernova de type II, puis vire vers les raies de l'hélium — un cas intermédiaire baptisé type IIb. Le télescope Hubble a même retrouvé, sur le site de l'explosion, la trace de l'étoile compagne qui avait volé l'enveloppe de l'astre condamné avant sa fin.
Site de SN 1993J — ESA & Justyn R. Maund (University of Cambridge) (domaine public)
1774
Johann Elert Bode découvre M81 et M82 la nuit du 31 décembre, à Berlin, comme deux taches nébuleuses voisines. M81 gardera son nom.
1781
Charles Messier, après la redécouverte par Méchain, mesure les deux galaxies et les inscrit à son catalogue le 9 février, sous les numéros 81 et 82.
1993
Le 28 mars, la supernova SN 1993J explose dans un bras de M81 et atteint la magnitude 10,7 : l'une des supernovae de type IIb les mieux observées, jusqu'à la découverte de son étoile compagne.
2014
Le 21 janvier, SN 2014J s'allume dans M82 : la supernova de type Ia la plus proche depuis 1972, magnitude 10,9, suivie pendant des semaines par les amateurs.
Le groupe de galaxies le plus proche du nôtre
M81 et M82 ne sont pas seules : elles dominent le groupe de M81, un rassemblement d'environ 34 galaxies centré à quelque 3,6 mégaparsecs, l'un des groupes de galaxies les plus proches de notre propre Groupe local. On y trouve aussi la spirale NGC 2403, l'irrégulière NGC 3077 et une nuée de galaxies naines. L'ensemble pèse environ mille milliards de masses solaires et fait partie, comme nous, du grand Superamas de la Vierge.
Ce que la photo révèle et que l'œil ignore
À l'oculaire, M81 reste un ovale gris et M82 un simple trait : la vision nocturne ne perçoit ni la couleur ni les bras spiraux. La pose longue, elle, déploie les deux bras bleutés de M81, la coupure de poussière de M82 et ses jets de gaz écarlates. C'est l'honnêteté d'une fiche d'observation : le visuel donne la présence et l'échelle — deux univers-îles dans un même champ — mais c'est la photographie qui donne les détails. Les deux valent la peine, pour des raisons opposées.
L'avis de Luc
L'ovale calme d'un côté, le cigare griffé de l'autre : une fois les deux dans le champ à 60× d'un 200 mm, l'effet tombe tout seul, et rien n'explique mieux ce qu'est une galaxie à quelqu'un qui n'a vu que des amas et des nébuleuses. Le chemin depuis Dubhe reste ingrat — la zone est vide, et l'on repart souvent du chariot après un premier échec. M82 se marbre nettement dès qu'on la fixe en vision décalée ; les bras de M81, en revanche, se devinent tout juste sous 300 mm et un ciel de campagne. Cible de printemps, quand la Grande Ourse est haute et l'air le plus stable.