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Observer · Le Système solaire

Carte lunaire : cratères et mers

Tout le monde a déjà vu les taches sombres du disque lunaire. Peu de gens savent qu'elles portent des noms, qu'elles datent d'une époque où la Lune coulait, et qu'un simple 10×50 suffit à les distinguer une par une. Voici la carte d'identité de la face tournée vers nous : ce qui est où, comment ça s'appelle, et pourquoi ça a cette forme.

31.2 %
de la face tournée vers nous est tapissée de basalte — 2,6 % seulement de l'autre côté
59 %
du globe finit par défiler sous nos yeux : la libration nous laisse loucher derrière les bords
231 km
l'enceinte de Clavius, le plus vaste cirque que la face visible montre loin du limbe
85 km
Tycho, dont les traînées claires balaient jusqu'à 1 500 km de terrain
2030 millions d'années
la lave la plus jeune jamais rapportée d'une mer lunaire

Ce que l'œil nu lit déjà sur le disque

Levez la tête un soir de gibbeuse : le dessin est immédiat. Des plages grises et lisses occupent la moitié nord du disque et débordent vers l'ouest, des zones claires et grumeleuses tiennent tout le sud. Cette bichromie est si franche que chaque culture y a projeté une figure — le visage de profil en Europe, le lièvre en Asie de l'Est, la femme portant un fagot ailleurs. Aucune illusion là-dedans : vous lisez deux terrains géologiques distincts, séparés par un milliard d'années d'histoire, à 384 400 km de votre fauteuil.

Le disque mesure entre 29,3′ et 34,1′ selon que la Lune passe au plus loin ou au plus près sur son ellipse — un écart de 16 % entre les deux extrêmes, qu'aucun œil ne perçoit d'un mois sur l'autre, mais que la photographie révèle sans discussion. Sa magnitude −12,7 à la pleine phase en fait, de très loin, l'objet le plus éclatant du ciel nocturne. Son orbite est inclinée de 5,1° sur le plan où circule la Terre, ce qui explique au passage pourquoi il n'y a pas d'éclipse tous les mois. Et parce qu'elle se balance légèrement en longitude et en latitude au fil de son orbite — la libration —, ce ne sont pas 50 % mais près de 59 % de sa surface qui finissent par se montrer, par tranches, à qui l'observe pendant un an.

Pourquoi la face tournée vers nous est bicolore

Les plages sombres sont des coulées de basalte : de la lave remontée du manteau il y a 3,9 à 3,1 milliards d'années, qui a noyé les cuvettes creusées par les impacts géants. Ce basalte est chargé de fer et de titane, il réfléchit peu la lumière, d'où sa teinte d'ardoise. Les zones claires, elles, sont la croûte primitive : de l'anorthosite, une roche pâle et légère qui a flotté à la surface de l'océan de magma originel, puis a encaissé quatre milliards d'années de bombardement sans jamais être resurfacée. D'où son grain criblé.

Le fait le plus remarquable tient dans deux chiffres. Ces coulées couvrent 31,2 % de l'hémisphère que nous voyons, et 2,6 % seulement de celui qui nous tourne le dos. La Lune est asymétrique, et personne n'en donne encore une explication définitive : la croûte de l'autre côté est plus épaisse, la chaleur radioactive était concentrée de notre côté dans une province que les géologues appellent le terrain KREEP de Procellarum, et la lave n'a percé que là où la coquille était mince. Le hasard veut que la face la plus intéressante à cartographier soit précisément celle que la rotation synchrone nous impose.

Un dernier chiffre bouscule le récit classique : la sonde Chang'e 5, posée en décembre 2020 dans l'océan des Tempêtes, en a rapporté un basalte daté de 2 030 millions d'années. Le volcanisme lunaire s'est donc prolongé près d'un milliard d'années de plus qu'on ne le pensait — et la carte que vous regardez ce soir est un peu moins figée qu'elle n'en a l'air.

La carte

La face visible, nommée

Gardez cette planche sous la main lors de vos premières sorties : les grandes mers et les quatre ou cinq cirques repères s'apprennent en deux soirées, et tout le reste vient ensuite se raccrocher à eux.

Carte annotée de la face visible de la Lune : les mers en bleu (mer des Pluies, mer de la Sérénité, mer de la Tranquillité, mer des Crises, océan des Tempêtes…) et les cratères en jaune (Copernicus, Tycho, Plato, Aristarchus, Kepler, Grimaldi, Langrenus), avec le nord en haut
La face visible et sa nomenclature — Peter Freiman et Cmglee, d'après une photographie de Gregory H. Revera (CC BY-SA 3.0, Wikimedia Commons)

Les mers, nommées une par une

Commencez par la plus grande figure circulaire du quart nord-ouest : la mer des Pluies (Mare Imbrium), un bassin d'impact de 1 145 km de travers, bordé d'un arc montagneux qui saute aux yeux dès les jumelles. Vers l'est, deux ovales voisins et presque jumeaux : la mer de la Sérénité et la mer de la Tranquillité (876 km), cette dernière plus grise et légèrement bleutée parce que son basalte est plus riche en titane. Plus à l'est encore, détachée du reste comme une île, la mer des Crises forme un ovale sombre net que l'œil nu isole sans peine près du bord.

Toute la moitié ouest est occupée par l'océan des Tempêtes (Oceanus Procellarum), la seule étendue à porter le titre d'océan : elle n'est pas ronde, elle n'est pas un bassin, elle est une vaste nappe de lave irrégulière. Au nord, la mer du Froid s'étire en bande allongée sur près de 1 600 km ; au sud, la mer des Nuées et la mer des Humeurs ferment le tableau, la seconde presque parfaitement circulaire. Une mer du Nectar et une mer de la Fécondité complètent le sud-est.

Ces noms d'humeurs et de météores ne doivent rien au hasard. Ils viennent d'un jésuite bolonais, Giovanni Battista Riccioli, qui en 1651 rangea la Lune en huit octants et attribua à chaque plaine un état du temps ou de l'âme. Son système a survécu à trois siècles et demi de révisions, quand les nomenclatures rivales de la même décennie ont toutes été oubliées.

Les hautes terres et leurs grands cirques

Le sud du disque est un chaos d'enceintes qui se chevauchent. La plus imposante s'appelle Clavius : 231 km d'un bord à l'autre, quatre milliards d'années au compteur, un fond assez vaste pour qu'on y loge la Corse. Sa signature est une guirlande de cratères qui décrit un arc sur son plancher, en diminuant régulièrement de taille depuis Rutherfurd posé sur le rempart. Les observateurs s'en servent comme mire : selon que vous comptez trois, quatre ou six maillons de la chaîne, vous savez exactement ce que votre optique et la nuit vous accordent ce soir-là. Trois maillons se prennent dans une lunette de 60 mm, les six demandent un 130 mm et une atmosphère qui se tient tranquille.

Juste au-dessus siège Tycho, 85 km à peine, mais le plus tape-à-l'œil du globe. Il n'a que 108 millions d'années — un nouveau-né — et l'éjecta de son impact n'a pas eu le temps d'être terni par le vent solaire : d'où les traînées claires qui rayonnent depuis lui jusqu'à 1 500 km, franchissant les mers sans s'y fondre. À la pleine phase, quand tout relief s'écrase, Tycho reste la seule chose lisible du disque.

Deux autres repères se retiennent vite. Plato, 101 km, s'ouvre en médaillon sombre au bord nord de la mer des Pluies : son plancher a été inondé de lave, et son fond plat contraste avec les hautes terres qui l'entourent. Aristarchus, à l'ouest, est la formation la plus brillante de la Lune, si claire qu'on la repère parfois dans la partie du disque simplement éclairée par le reflet de la Terre. À l'exact opposé du contraste, le fond de Grimaldi, près du limbe ouest, est la tache la plus sombre du globe.

Pourquoi un cirque a des gradins et une montagne au milieu

Un impact de cette taille ne creuse pas un trou : il liquéfie momentanément la roche. Le sol rebondit au centre comme une goutte d'eau qui retombe, et se fige en monts centraux — chez Copernic, un alignement d'une quinzaine de kilomètres. Dans la seconde qui suit, la paroi provisoire, trop raide, s'effondre en gradins concentriques : ce sont les terrasses. Au-delà du rempart, la matière éjectée retombe en nappe et creuse des chapelets de cratères secondaires, qui trahissent la direction du choc.

Copernic mesure 93 km et son enceinte dessine un hexagone plutôt qu'un cercle, parce que l'écroulement a suivi des fractures préexistantes. Son âge — environ 800 millions d'années — est si commode comme repère que les géologues ont baptisé « copernicienne » la dernière période de l'histoire lunaire. Une lunette de 80 mm suffit à lire cette architecture, à condition de la prendre quand l'ombre y traîne encore.

Vue oblique prise depuis l'orbite lunaire : le rempart intérieur de Copernic descend en gradins successifs sur toute la largeur de l'image, les monts centraux se dressent au premier plan, et les monts Carpates ferment l'horizon sous un ciel noir
Copernic vu de biais par Lunar Orbiter 2 en 1966, cliché surnommé « photo du siècle » — NASA (domaine public)
Ce que la carte lunaire révèle selon l'instrument
Ce que vous nommez Grossissement utile
À l'œil nu Les six ou sept grandes mers en taches, et la tache claire de Tycho au sud à la pleine phase
Jumelles 10×50 Une quinzaine de mers séparables, Copernic, Tycho et Plato en points nets, la dentelure du terminateur 10×
Jumelles 15×70 sur trépied Le plancher sombre de Plato se détache de son rempart, Clavius devient une enceinte au lieu d'une tache 15×
Lunette 70 à 90 mm Les gradins de Copernic s'ouvrent, ses monts centraux se dressent, la vallée des Alpes se lit comme une entaille 80 à 120×
Télescope 100 à 130 mm La guirlande de cratères de Clavius se compte maillon par maillon, les Apennins se résolvent en sommets isolés 120 à 180×
150 mm et au-delà Les rides de lave affleurent dans la mer de la Sérénité, les cratelets de 3 km entrent dans le champ 180 à 250×

Les massifs, et la vallée qui les tranche

Les chaînes lunaires ne sont pas nées d'une tectonique : ce sont des remparts de bassin. Les Montes Apenninus et les Montes Alpes dessinent, avec les Caucase et les Jura, la circonférence même de la cuvette d'Imbrium — un cercle de montagnes autour d'une plaine de lave, comme le bord relevé d'une assiette. Le plus haut sommet des Apennins lunaires, le Mons Huygens, culmine à 5 300 m au-dessus de la plaine d'Imbrium, soit un demi-kilomètre de plus que le mont Blanc au-dessus du niveau de la mer.

La curiosité du secteur porte un nom latin, Vallis Alpes : une entaille rectiligne de 166 km de long, large de 10 km en son milieu, qui coupe le massif des Alpes de part en part comme un coup de sabre. Ce n'est pas une vallée d'érosion — rien n'érode sur la Lune — mais un graben, un bloc de croûte affaissé entre deux failles ouvertes par le contrecoup de l'impact d'Imbrium. Sa direction pointe droit vers le centre du bassin, ce qui trahit son origine sans la moindre ambiguïté.

Un mot sur la lumière, et un seul : c'est près du terminateur, la ligne où le Soleil se lève, que les ombres s'allongent et sculptent ces reliefs. Le parcours détaillé soir après soir le long de cette ligne est déroulé dans notre guide suivre le terminateur lunaire.

Les endroits où des hommes ont posé le pied

Pointez la mer de la Tranquillité, dans son quart sud-ouest : c'est là qu'Apollo 11 s'est immobilisé en juillet 1969, sur une plaine de basalte choisie précisément parce qu'elle était plate et ennuyeuse. Les cinq missions suivantes ont visé des terrains de plus en plus accidentés — la lisière des Apennins pour Apollo 15, une vallée encaissée en bordure de la mer de la Sérénité pour Apollo 17, la dernière en décembre 1972.

Soyons nets sur ce qui se voit : rien. Le plus gros vestige laissé sur place mesure quelques mètres, quand un 200 mm sépare au mieux 0,6″ — ce qui, à la distance de la Lune, représente encore un quartier entier de 1,1 km de côté. Aucun télescope terrestre ne montrera jamais un étage de descente. Ce qui reste accessible, et qui vaut largement le détour, c'est de savoir regarder : promener son oculaire sur cette plaine en sachant que deux hommes y ont posé la semelle les premiers change définitivement le statut d'une tache grise. Et si vous voulez faire la part de ce que l'oculaire tient et de ce que la photographie ajoute, notre guide que voit-on vraiment dans un télescope pose les choses sans détour.

Le moment où la carte devient lisible

Écartez la pleine lune. À cet instant, le Soleil éclaire le disque de face, aucune ombre ne se projette et le relief s'aplatit en une image blanche et fatigante : seules les traînées d'éjecta subsistent. Visez plutôt le premier quartier, le dernier quartier, ou n'importe quelle phase intermédiaire. La magnitude tombe alors à −10,0 — près de trois magnitudes de moins, soit environ un douzième de l'éclat — et l'inconfort disparaît en même temps que l'éblouissement.

Le disque entier tient alors dans le champ de n'importe quelles jumelles à objectifs de 50 mm, qui couvrent 6,5° de ciel, soit treize fois la largeur du disque. Deux réflexes suffisent ensuite : sortir l'instrument 15 à 30 minutes avant, pour que son optique cesse de brasser des courants d'air chauds, et choisir une nuit calme plutôt qu'une nuit transparente. Dès le premier quartier dans un 100 mm, un filtre gris neutre rend l'observation plus confortable — le sujet est traité dans notre guide filtre lunaire et filtres colorés.

La Lune au premier quartier : les mers grises et lisses occupent le haut du demi-disque éclairé, les hautes terres criblées de cratères en tiennent tout le bas, et la frange gauche, le long du terminateur, se hérisse de cirques aux ombres démesurées
Premier quartier, la frange où les ombres sont les plus longues — Astrobond (CC BY-SA 4.0, Wikimedia Commons)

Nomenclature

Qui a baptisé tout ça

Les noms que vous lisez sur la carte ont été fixés par trois cartographes rivaux du XVIIᵉ siècle, puis arbitrés par une commission internationale au XXᵉ. Voici comment la géographie lunaire a pris ses mots.

  1. 1609-1610

    Galilée braque sa lunette sur la Lune et publie ses lavis dans le Sidereus Nuncius. Sa découverte n'est pas un nom mais un raisonnement : les taches claires qui flottent dans la partie sombre sont des sommets déjà touchés par le Soleil. La Lune est donc un monde en relief, pas un disque poli.

  2. 1645

    Michael Florent van Langren publie la première carte véritablement nommée. Il dédie les cirques aux souverains catholiques et aux saints de son temps. Presque rien n'en subsistera — sauf, ironie, le cratère qu'il s'était réservé : Langrenus.

  3. 1647

    Johannes Hevelius, dans sa Selenographia, décalque la géographie terrestre sur la Lune : Alpes, Apennins, Caucase, Carpates. Ses noms de reliefs ont tenu, ses noms de plaines ont disparu.

  4. 1651

    Giovanni Battista Riccioli et Francesco Maria Grimaldi baptisent les plaines d'après les humeurs et le temps qu'il fait — Tranquillité, Sérénité, Crises, Tempêtes — et les cirques d'après les savants. C'est ce système-là qui a gagné, et que vous lisez encore.

  5. 1935

    L'Union astronomique internationale adopte Named Lunar Formations, dressé par la Britannique Mary Adela Blagg et le Tchèque Karl Müller : 681 noms principaux et plus de 5 400 formations secondaires. La nomenclature cesse d'être une affaire d'auteur pour devenir un référentiel commun.

  6. 1966

    Lunar Orbiter 2 transmet la vue oblique de Copernic aussitôt surnommée « photo du siècle ». Pour la première fois, on voit les gradins et les monts centraux de profil, et le mécanisme de l'impact cesse d'être une hypothèse dessinée.

  7. 2020

    Chang'e 5 se pose dans l'océan des Tempêtes et rapporte 1,7 kg de basalte. Sa datation à 2 030 millions d'années rallonge d'un coup la durée du volcanisme lunaire — la carte prend une nouvelle profondeur de champ.

L'avis de Luc

L'avis de Luc

Nommer avant de grossir : dans l'ordre inverse, on agrandit dans le vide sans savoir où l'on se trouve. Une soirée de premier quartier suffit à poser les repères, avec des jumelles 10×50 sur une rambarde — cinq minutes pour les mers, puis Copernic et Tycho. Le télescope n'arrive qu'ensuite, pour compter les cratères sur le plancher de Clavius à 150×. Cette progression tient en une soirée et évite des mois de tâtonnement.

Une paire de jumelles, et la carte s'ouvre

Nommer les mers et repérer les grands cirques demande du champ, pas de la focale : un 10×50 tenu à deux mains fait le travail dès la première soirée. Nos choix, du modèle nomade au 70 mm sur trépied.

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