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Photographier une éclipse solaire, phase par phase

Une éclipse ne se photographie pas comme le Soleil d'un jour ordinaire : c'est une pièce en deux actes qui réclame deux appareils réglés à l'opposé. Pendant les longues phases partielles, un croissant de photosphère aveuglant impose un filtre solaire dense, vissé sur l'objectif. Puis, le temps d'une totalité, la Lune masque le disque, on retire ce filtre, et surgit une couronne nacrée un million de fois plus faible, des protubérances rose vif et l'éclair de l'anneau de diamant. Ce tutoriel vous donne la mécanique complète : la focale à monter, la bascule de réglages entre partielle et totalité, la formule de pose, le bracketing qui dompte une dynamique gigantesque, et la chorégraphie minute par minute pour ne rien manquer de ces quelques instants.

32
le diamètre apparent du Soleil (0,5°) que votre cadrage doit contenir, couronne déployée comprise
100000 ×
l'atténuation d'un filtre solaire ND 5.0 sur les phases partielles — obligatoire tant que le disque brille
1000 mm
la focale idéale pour saisir la couronne en plein format ; 700 mm sur un capteur APS-C
2
jeux de réglages opposés : AVEC filtre sur la partielle, SANS filtre pendant la totalité
2027
la prochaine totalité accessible depuis l'Europe : le 2 août 2027, sur le sud de l'Espagne

Le défi

Une éclipse, ce sont deux photos radicalement différentes

Le matériel courant couvre les deux scènes ; ce qui se prépare d'avance, c'est le basculement de l'une à l'autre.

Deux luminosités séparées par un facteur d'un million

Rien, dans le ciel, ne présente un tel écart d'éclat en si peu de temps. Le disque du Soleil — sa photosphère — est si violent qu'il faut l'étouffer d'un filtre ND 5.0 qui n'en laisse passer qu'un cent-millième (100 000× d'atténuation). Sa couronne, elle, cette chevelure de plasma qui ne se dévoile que pendant la totalité, brille environ un million de fois plus faiblement — de la luminosité de la pleine Lune. Photographier une éclipse, c'est donc gérer ce grand écart : un réglage pour le croissant partiel, un tout autre pour la couronne, et le retrait du filtre pile au bon instant. Confondre les deux, c'est repartir avec un capteur ébloui ou une couronne noyée dans le noir.

Tout se joue avec ce que vous avez déjà

Pas besoin d'un instrument dédié : un boîtier hybride ou reflex, un téléobjectif et un trépied stable suffisent. La focale décide du cadrage — de 300 mm pour un petit Soleil dans un paysage à 2000 mm pour un gros plan de protubérances. La difficulté n'est ni le prix ni la rareté du matériel, mais la préparation : une totalité dure de quelques dizaines de secondes à un peu plus de 4′ selon le lieu, et l'on n'a pas droit à la reprise. Le geste doit être répété à blanc, l'intervallomètre programmé, la mise au point verrouillée d'avance.

Acte 1

La phase partielle : le croissant, derrière le filtre

Du premier contact à l'entrée en totalité, la Lune grignote le disque. On photographie exactement comme le Soleil ordinaire — mais en suivant la progression, croissant après croissant.

Filtre pleine ouverture, pose courte, ISO bas

Le filtre se pose devant l'objectif, jamais derrière l'oculaire (la chaleur concentrée fait éclater un filtre arrière). Un film solaire ND 5.0 taillé au diamètre coûte de 25 à 40 € ; une cellule vissante en verre monte à 50 à 150 € selon le diamètre. Derrière lui, le disque redevient une source ordinaire : cadrez en manuel, ouvrez modérément vers f/8, restez à basse sensibilité et laissez la pose courte — de l'ordre de 1/500 à 1/2000 s selon la densité exacte du filtre. Faites un test dès le premier contact et vérifiez l'histogramme : le croissant doit être franc, jamais cramé. Les taches solaires encore visibles donnent l'échelle et signent une belle image.
Phase partielle d'une éclipse de Soleil : un croissant lumineux orangé sur fond noir, le disque solaire mordu par la Lune, photographié à travers un filtre solaire
Éclipse partielle du 25 octobre 2022 photographiée au filtre solaire — Astroclubkosova (CC0, Wikimedia Commons)

Le geste qui fait ou défait la photo : retirer le filtre

L'instant décisif tient en un mouvement. Quand le dernier fil de photosphère s'éteint et que le ciel plonge dans une pénombre bleu nuit, la totalité commence : on retire le filtre d'un geste net, sans toucher la mise au point ni le cadrage. La couronne apparaît alors, invisible une seconde plus tôt. À cet instant, tout change : on passe de 1/1000 s filtré à des poses qui vont, sans filtre, de la fraction de seconde à plusieurs secondes. C'est le seul moment où l'on vise un astre plus faible que la Lune, et il ne revient pas.

Deux réglages, un seul basculement à répéter

Répétez ce passage à blanc, de jour, jusqu'à l'automatisme : main sur le filtre, retrait, changement de vitesse mémorisé sur une molette, déclenchement. Beaucoup d'observateurs mémorisent deux réglages personnalisés sur le boîtier (C1 = partielle filtrée, C2 = totalité) pour basculer d'un cran. On regagne ainsi les précieuses secondes que la couronne n'accorde qu'une fois.

Acte 2

La totalité : la couronne, et une dynamique énorme

Bracketez large : chaque pose révèle une couche

La couronne s'étend sur plusieurs rayons solaires, et sa brillance chute vertigineusement du bord vers l'extérieur. Aucune pose unique ne la saisit entière : la couronne interne, collée au disque, réclame une vitesse rapide comme 1/400 s à f/8 ; les panaches externes, dix fois plus ténus, demandent près d'une seconde au même diaphragme. D'où le principe cardinal : bracketer. Fixez f/8 et ISO 200, puis balayez toute la gamme de vitesses, de 1/2000 s à 2 s, par paliers d'un ou deux crans. Vous obtiendrez une pile d'images que l'on assemble ensuite en une couronne complète, du liseré rose de la chromosphère aux plus longs jets. Ne changez ni l'ouverture ni la sensibilité en cours de route : seule la vitesse varie, sinon l'assemblage devient un casse-tête.
Totalité d'une éclipse de Soleil : le disque noir de la Lune entouré de la couronne solaire, longs panaches blancs de plasma rayonnant dans toutes les directions sur un ciel noir
Couronne solaire, éclipse totale du 11 août 1999 — Luc Viatour / Lucnix.be (CC BY-SA 3.0, Wikimedia Commons)

La formule de pose, pour ne rien laisser au hasard

Les photographes d'éclipse s'appuient sur une formule éprouvée, popularisée par Fred Espenak : temps de pose = f² / (ISO × 2Q), où Q est un « facteur de brillance » propre à chaque détail de l'éclipse. Plus le sujet est faible, plus Q est bas, plus la pose s'allonge. Un anneau de diamant éclatant porte un Q élevé (pose brève) ; les panaches lointains de la couronne un Q proche de zéro (pose longue). Le tableau ci-dessous traduit ces facteurs en vitesses concrètes à f/8 et ISO 200 — votre feuille de route pour préprogrammer le bracketing avant le jour J.
Réglages de la totalité — filtre RETIRÉ, à f/8 et ISO 200 (temps de pose issu de t = f²/(ISO·2^Q))
Ce que vous visez Facteur Q Temps de pose indicatif
Grains de Baily (perles de photosphère) 11 ≈ 1/6400 s
Anneau de diamant 8 ≈ 1/800 s
Protubérances et chromosphère (liseré rose) 9 ≈ 1/1600 s
Couronne interne (0,1 rayon solaire) 7 ≈ 1/400 s
Couronne moyenne (0,5 rayon) 5 ≈ 1/100 s
Couronne externe (1 rayon) 3 ≈ 1/25 s
Panaches lointains (2 rayons et au-delà) 1 ≈ 1/6 s

Les instants fugaces

L'anneau de diamant et les grains de Baily

Aux frontières de la totalité — deuxième et troisième contacts — se jouent les images les plus spectaculaires, et les plus brèves : une poignée de secondes, filtre déjà retiré ou pas encore remis.

Un dernier éclat de photosphère, à saisir vite

Juste avant que le disque disparaisse, un ultime point de photosphère brille au bord de la Lune tandis que l'anneau coronal se dessine déjà : c'est l'anneau de diamant. Il porte un Q élevé (autour de 8) car ce point reste très lumineux — une pose de l'ordre de 1/800 s à f/8 le fige sans le cramer. Quelques secondes plus tard, ce point se fragmente en un chapelet de perles lumineuses qui filtrent entre les montagnes lunaires : les grains de Baily, plus vifs encore (Q ≈ 11, soit près de 1/6400 s). Ces deux phénomènes surviennent au 2ᵉ contact (entrée) et se rejouent en miroir au 3ᵉ contact (sortie) — deux occasions par éclipse.
Anneau de diamant : un point de lumière solaire éclatant sur le bord du disque lunaire noir, prolongé d'un fin anneau de couronne, juste avant ou après la totalité
Anneau de diamant, éclipse totale du 8 avril 2024 — Brucewaters (CC BY 4.0, Wikimedia Commons)

Les protubérances : le liseré rose du bord

Contre le noir du disque lunaire, des protubérances rose-magenta jaillissent parfois du limbe — d'immenses arches de plasma ancrées dans la chromosphère, cette fine couche colorée juste au-dessus de la photosphère. Elles brillent bien plus que la couronne : une pose courte (Q ≈ 9, environ 1/1600 s) les rend piquées et vivement colorées, quand une pose longue les noierait dans le blanc de la couronne interne. C'est justement pourquoi le bracketing est roi : la même salve qui capte les panaches lointains contient forcément l'image rapide qui isole ces flammes roses.
Protubérances solaires roses jaillissant du bord du disque lunaire noir pendant la totalité, entourées de la base blanche de la couronne interne
Protubérances et chromosphère, éclipse totale du 21 août 2017 — Anand Muralidharan (CC BY-SA 4.0, Wikimedia Commons)

Le déroulé

La chorégraphie de l'éclipse, contact par contact

Une éclipse totale se lit en quatre contacts. Voici la séquence à répéter jusqu'à ce qu'elle devienne un réflexe — chaque moment a son réglage.

  1. 1er contact (C1) — la Lune mord le disque

    Filtre en place. Vous déclenchez une image toutes les quelques minutes pour documenter la progression du croissant. Réglage partielle : f/8, pose courte de l'ordre de 1/1000 s, sensibilité basse. C'est le moment de vérifier cadrage et mise au point à tête reposée.

  2. 2ᵉ contact (C2) — filtre retiré, l'anneau de diamant

    Le croissant se réduit à un fil. Dès l'extinction du disque, retirez le filtre et déclenchez vite : anneau de diamant puis grains de Baily surgissent en quelques secondes. Basculez sur le réglage totalité et lancez le bracketing.

  3. Totalité — la couronne, en bracketing continu

    Filtre ôté. L'intervallomètre balaie toute la gamme de vitesses, de 1/2000 s à 2 s à f/8 et ISO 200, pour empiler couronne interne, panaches externes et protubérances. Levez les yeux : vivez l'instant pendant que le boîtier travaille.

  4. 3ᵉ contact (C3) — l'anneau de diamant, en miroir

    Le bord opposé s'illumine : anneau de diamant et grains de Baily se rejouent. Saisissez-les, puis remettez immédiatement le filtre dès la première étincelle de photosphère — pour vos yeux comme pour le capteur.

  5. 4ᵉ contact (C4) — la partielle inverse

    Le croissant réapparaît et grandit jusqu'à la sortie complète. Retour au réglage partielle filtrée ; quelques clichés d'espacement referment la séquence, symétrique de l'entrée.

Choisir sa focale selon le cadrage voulu (capteur plein format)
Focale Ce que vous obtenez
200–300 mm un petit Soleil dans le ciel, place pour un premier plan de paysage et l'ambiance de la totalité
500 mm un bon compromis : la couronne déployée tient dans le champ avec ses panaches
1000 mm gros plan idéal de la couronne interne et des protubérances, cadrage confortable
1500–2000 mm très gros plan des protubérances et du limbe ; au-delà, la couronne externe déborde du capteur

Aller plus loin

Composite, lumière cendrée et planètes de la totalité

Trois raffinements qui séparent le cliché réussi de l'image mémorable — et de quoi occuper l'œil au-delà du seul disque.

Assembler la couronne en un composite HDR

La couronne « complète » que publient les grands photographes n'existe sur aucun cliché brut : c'est un composite. On empile la salve de bracketing dans un logiciel (Photoshop, ou des outils spécialisés comme ImagesPlus et les scripts de fusion), on aligne les images sur le limbe lunaire, puis on fond les couches — pose rapide pour la couronne interne piquée, poses longues pour les panaches — en une seule vue à la dynamique impossible à capter d'un coup. C'est la récompense d'un bracketing discipliné : sans la pile complète, pas de composite.

La lumière cendrée et le paysage à 360°

Un second boîtier à courte focale (un 14 à 24 mm grand-angle) capte tout autre chose : l'ombre de la Lune fonçant sur l'horizon, le crépuscule à 360° qui ceinture le ciel, et la Terre baignée d'une étrange pénombre. Certains saisissent aussi la lumière cendrée de la face lunaire, faiblement éclairée. Ce grand-angle demande peu : une pose de quelques secondes sur trépied, filtre inutile puisqu'on vise l'ambiance, pas le disque.

Les planètes qui sortent en plein jour

Pendant la totalité, le ciel s'assombrit assez pour révéler les astres brillants. Vénus (magnitude -4) éclate à côté du Soleil éteint, souvent accompagnée de Jupiter ou de Mercure selon la date. Un grand-angle les fixe dans le même cadre que la couronne : une composition rare, car ces planètes ne se photographient jamais aussi près du Soleil autrement. Repérez leur position à l'avance sur un logiciel de planétarium — vous saurez où pointer sans perdre une seconde.
  1. 11 août 1999

    La dernière grande éclipse totale traverse la France du nord. Elle offre à toute une génération sa première couronne — et à Luc Viatour l'image emblématique qui illustre cette page.

  2. 8 avril 2024

    La « grande éclipse américaine » balaie le Mexique, les États-Unis et le Canada, avec une totalité atteignant plus de 4′ : un festival d'anneaux de diamant et de protubérances immortalisés par des millions d'appareils.

  3. 12 août 2026

    Une éclipse totale frôle l'Islande et l'Espagne ; la France n'en voit qu'une partielle marquée (jusqu'à près de neuf dixièmes du disque au sud). Une répétition idéale pour roder son matériel — la logistique de cette date fait l'objet d'un guide à part.

  4. 2 août 2027

    La totalité revient tout près : sud de l'Espagne et Afrique du Nord, sous un ciel d'été souvent limpide. L'une des plus longues du siècle — l'occasion d'appliquer, enfin, toute cette préparation.

L'avis de Luc

L'avis de Luc

Un intervallomètre qui mitraille seul en bracketing large, une mise au point verrouillée, et les mains dans les poches : voilà tout le protocole photo d'une totalité. L'inverse — changer ses réglages pendant les deux minutes — donne des clichés tous surexposés au même endroit et des yeux qui n'ont rien vu, ce qu'aucune image ne rachète. Un seul geste reste actif : retirer le filtre à C2 et le remettre à C3, répété dix fois de jour dans le jardin jusqu'à ce qu'il vienne tout seul. Une couronne qui s'allume au-dessus de l'horizon ne dure pas ; l'appareil peut la garder, l'œil ne repassera pas.

Continuer

Pour préparer votre prochaine éclipse

Fin croissant de Lune en gris et blanc, cratères en relief le long du terminateur, sur fond noir Photographier la Lune Le même geste, sans l'urgence : cadrer un astre au téléobjectif, faire la mise au point, doser la pose. Le meilleur banc d'essai avant une éclipse. En plein jour, une lunette sur trépied projette le disque du Soleil partiellement éclipsé sur un écran blanc placé dans un carton, sans qu'on regarde dans l'instrument Observer le Soleil en sécurité Filtres, protection oculaire, gestes interdits : les règles à connaître avant de pointer le moindre objectif vers le Soleil, éclipse ou pas. Filtre solaire pleine ouverture : une cellule ronde en plastique noir tendue d'un film argenté, avec son étiquette d'avertissement Bien choisir ses filtres solaires Film polymère, verre, Astrosolar : quel filtre pleine ouverture pour la phase partielle, et comment l'installer sans risque.

Le bon matériel pour saisir une totalité

Téléobjectif, monture, intervallomètre, filtre pleine ouverture : le nécessaire pour photographier une éclipse de la partielle aux protubérances, sans se ruiner ni improviser.

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