Une petite constellation d'hiver qui rase l'horizon sud, sous le Lièvre et le Grand Chien. Discrète à l'œil, mais elle abrite une étoile en fuite arrachée à Orion il y a des millions d'années, et un amas globulaire serré. Voici comment la débusquer, avec quoi, et ce que vous verrez vraiment.
54
au classement des 88 constellations, par surface (270 deg²)
12 °
hauteur maximale de Phact au-dessus de l'horizon sud, depuis Nice
200 km/s
vitesse de fuite de μ Columbae par rapport à AE Aurigae
3
étoiles éjectées ensemble de la région d'Orion, il y a ~2,5 millions d'années
1
amas globulaire à portée d'un petit télescope : NGC 1851
Repérer
Descendez de Sirius vers l'horizon
La Colombe n'a pas de figure évidente : c'est un petit quadrilatère lâche d'étoiles de magnitude 3, coincé sous le Lièvre et à l'ouest du Grand Chien. Depuis la France, elle ne monte jamais haut. Son étoile principale, Phact, culmine à peine 7° au-dessus de l'horizon sud à Paris, une douzaine de degrés depuis Nice — la largeur d'un poing tendu à bout de bras. Il vous faut donc un horizon sud dégagé, sans arbres ni immeubles, et une nuit d'hiver limpide. Le meilleur créneau est février, vers 21 h, quand elle passe plein sud.
Carte : IAU / Sky & Telescope (CC BY 3.0)
Partez de Sirius, l'étoile la plus brillante du ciel
En janvier-février, Sirius domine le sud-est. C'est le point de départ le plus sûr : impossible de la confondre, magnitude −1,4, elle scintille en bas à gauche d'Orion.
Repérez le Lièvre sous les pieds d'Orion
Juste sous le rectangle d'Orion, entre Rigel et Sirius, se blottit le Lièvre, un petit groupe compact. La Colombe est encore plus bas, sous le Lièvre, vers l'horizon.
Cherchez Phact et Wazn près de l'horizon
Deux étoiles de magnitude 2,6 et 3,1 marquent le corps de l'oiseau. Elles sont ternes parce que basses : leur lumière traverse une épaisse tranche d'atmosphère qui les rougit et les affaiblit.
Descendez vers le sud pour NGC 1851
L'amas globulaire se trouve à mi-chemin entre Phact et l'horizon, du côté du Burin. À moins de 8° de hauteur, ne l'espérez pas sans jumelles ni petit télescope, et jamais depuis le nord de la France.
Les étoiles
Une Be, une géante orange, et une fugitive
Phact, une étoile à disque de gaz
Phact (α Columbae, magnitude 2,65) est une étoile chaude de type B, à environ 265 années-lumière. C'est une étoile Be : elle tourne si vite sur elle-même — près de 176 km/s à l'équateur — qu'elle éjecte de la matière et s'entoure d'un disque de gaz. Ce disque se forme, se dissipe, se reforme, et son éclat oscille légèrement, entre magnitude 2,62 et 2,66. À l'œil nu, vous ne verrez pas ces variations ; ce que vous verrez, c'est un point bleu-blanc bas sur l'horizon. Son nom vient de l'arabe al-fākhitah, « la tourterelle » — il désignait d'abord une étoile du Cygne avant d'être transféré ici.
Wazn, la géante orange voisine
Wazn (β Columbae, magnitude 3,1) est bien plus proche, à seulement 86 années-lumière. C'est une géante orange de type K1, une étoile vieillissante qui a quitté la séquence principale et gonflé. Sa teinte chaude ressort aux jumelles, un contraste discret avec le bleu de Phact. Les deux forment le repère central de la constellation.
Le quadrilatère complet
Autour d'elles gravitent des étoiles plus ternes qui ferment la figure : δ Columbae (magnitude 3,85), géante jaune à 237 années-lumière, en réalité une binaire spectroscopique dont le compagnon boucle son orbite en 2,4 ans ; ε Columbae (3,87) et η Columbae (3,95), deux géantes orangées à environ 530 années-lumière ; et γ Columbae (4,35), une sous-géante bleue lointaine, à 850 années-lumière. Aucune n'est spectaculaire, mais ensemble elles dessinent l'oiseau.
μ Columbae, l'étoile qui fuit Orion
La plus intéressante ne se voit presque pas : μ Columbae, magnitude 5,15, à la limite de l'œil nu. C'est une étoile bleue très chaude — 33 400 K en surface, près de 19 masses solaires, 44 000 fois plus lumineuse que le Soleil. Et c'est l'une des trois « étoiles en fuite » les plus célèbres du ciel : elle file dans l'espace à grande vitesse, en ligne droite, comme éjectée d'un canon. En remontant sa trajectoire, on tombe sur la Nébuleuse d'Orion. Toute l'histoire est plus bas.
Les étoiles de la Colombe d'un coup d'œil
Étoile
Magnitude
Distance
Ce qu'elle est
Ce que vous verrez
Phact (α)
2,65
~265 al
étoile Be, disque de gaz
point bleu-blanc bas sur l'horizon sud
Wazn (β)
3,1
~86 al
géante orange K1
teinte chaude aux jumelles, près de Phact
δ Col
3,85
~237 al
géante jaune, binaire
à l'œil nu par bon ciel, ferme la figure
η Col
3,95
~530 al
géante orange K0
faible, aux jumelles
μ Col
5,15
1 300 à 1 900 al
étoile en fuite, bleue O9.5
limite de l'œil nu sous très bon ciel
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Comprendre
L'étoile en fuite : μ Columbae et le coup de billard d'Orion
Trois étoiles projetées dans trois directions
μ Columbae, dans la Colombe, AE Aurigae, dans le Cocher, et 53 Arietis, dans le Bélier, sont aujourd'hui aux quatre coins du ciel. Pourtant, quand on projette leurs mouvements en arrière dans le temps, leurs trois trajectoires se recoupent en un même point, au même moment : dans la région de la Nébuleuse d'Orion, il y a environ 2,5 millions d'années. Elles s'écartent depuis à des vitesses énormes — μ Columbae et AE Aurigae s'éloignent l'une de l'autre à plus de 200 km/s.
Une collision de deux couples d'étoiles
Le scénario le plus probable est une rencontre entre deux systèmes binaires dans le jeune amas de la Nébuleuse d'Orion (l'amas du Trapèze). Quand deux couples d'étoiles se croisent de très près, la mécanique gravitationnelle peut catapulter des membres dans des directions opposées, comme des boules de billard. μ Columbae et AE Aurigae, deux étoiles massives, sont reparties chacune de leur côté ; le point de départ commun pointe vers ι Orionis, au cœur du Trapèze.
Ce que ça vous dit du ciel
μ Columbae ne restera pas dans la Colombe : à cette vitesse, elle traverse une constellation en quelques centaines de milliers d'années. Les figures du ciel ne sont pas éternelles — elles se déforment lentement, et certaines étoiles voyagent d'un bout à l'autre. Quand vous pointez cette étoile faible bas sur l'horizon, vous regardez une fugitive qui vient d'Orion, à un jet de pierre de la nébuleuse la plus photographiée du ciel d'hiver.
La voir, elle et sa parente d'Orion
μ Columbae est à la limite de l'œil nu (magnitude 5,15) : il faut un ciel bien noir et l'horizon sud dégagé. Elle n'a rien de spectaculaire dans l'oculaire — un point bleuté de plus. Son intérêt est ce qu'elle raconte. Pour la relier à son origine, remontez le même soir vers Orion, haut au sud : l'épée d'Orion et sa Grande Nébuleuse sont d'où elle est partie.
il y a ~2,5 M d'années
Dans l'amas du Trapèze, deux systèmes binaires se croisent de trop près. La rencontre gravitationnelle éjecte μ Columbae, AE Aurigae et 53 Arietis dans des directions divergentes.
Depuis
Les trois étoiles filent en ligne droite à travers la Galaxie. μ Columbae et AE Aurigae s'écartent à plus de 200 km/s l'une de l'autre.
1892–1985
Les astronomes mesurent les mouvements propres et vitesses radiales des trois étoiles ; leurs trajectoires inversées convergent vers ι Orionis.
Aujourd'hui
μ Columbae brille faiblement (mag 5,15) dans la Colombe, à 1 300–1 900 al. Elle poursuit sa route et quittera la constellation dans un futur lointain.
Le ciel profond
Un amas dense et deux galaxies discrètes
NGC 1851, l'amas globulaire vedette
NGC 1851 (magnitude 7,3, Caldwell 73) est le seul objet du ciel profond de la Colombe réellement à portée d'un amateur. C'est un amas globulaire dense — classe de concentration II — massif de quelque 550 000 masses solaires, à environ 39 500 années-lumière. Aux jumelles, il ressemble à une étoile un peu floue ; il faut un télescope de 100 à 150 mm pour commencer à deviner sa granulation, et beaucoup plus pour le résoudre, tant sa hauteur ridicule sur l'horizon brouille l'image. Vieux de 9 milliards d'années, il intrigue les chercheurs : il contient deux populations d'étoiles distinctes et pourrait être le noyau dépouillé d'une petite galaxie avalée par la nôtre.
NGC 1808, une cousine de NGC 253
NGC 1808 (magnitude ~10) est une galaxie spirale barrée à 41 millions d'années-lumière, dont le noyau connaît une intense flambée de formation d'étoiles — un « starburst ». Des jets de gaz et des voies de poussière s'échappent de son centre. On la compare volontiers à NGC 253, la grande galaxie du Sculpteur, pour son cœur bouillonnant. En visuel, depuis la France, elle reste hors d'atteinte : trop faible, trop basse. C'est une cible d'astrophotographie ou d'hémisphère sud.
NGC 1792, la spirale voisine
Tout près, NGC 1792 (magnitude 10,2) est une autre spirale à flambée d'étoiles, plus riche en gaz. Comme NGC 1808, elle demande un ciel du sud et un instrument conséquent. Ces deux galaxies rappellent que même une petite constellation basse cache des mondes lointains — hors de portée de l'œil, mais bien réels.
Ce que vous n'atteindrez pas depuis la métropole
Soyons clairs pour ne pas décevoir : depuis le nord de la France, la Colombe est presque muette. Phact et Wazn se laissent voir bas sur l'horizon ; le reste — NGC 1851 compris — exige le sud du pays, un horizon parfaitement dégagé et une nuit sans lune. C'est une constellation qui prend tout son sens sous les cieux plus méridionaux, où elle grimpe enfin assez haut pour livrer son amas.
La Colombe selon votre instrument et votre latitude
Avec quoi
Budget
Ce que vous atteignez
À l'œil nu
—
Phact et Wazn bas sur l'horizon sud, par ciel très clair
Jumelles 10×50
40 à 90 €
le quadrilatère complet, NGC 1851 en tache floue depuis le sud
Télescope 100–130 mm
180 à 300 €
NGC 1851 granuleux, depuis le sud de la France seulement
150–200 mm, ciel du sud
à partir de 350 €
NGC 1851 partiellement résolu ; les galaxies restent difficiles
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Histoire
Une colombe posée près du navire Argo
Une constellation récente, née en 1592
La Colombe ne vient pas de l'Antiquité : c'est une constellation moderne, dessinée vers 1592 par l'astronome et cartographe néerlandais Petrus Plancius, à partir d'étoiles laissées libres derrière le Grand Chien et l'immense navire Argo. Il la nomma d'abord Columba Noachi, « la colombe de Noé ».
La colombe de Noé et le rameau d'olivier
Dans la première lecture, c'est l'oiseau que Noé lâcha depuis l'arche pour savoir si les eaux du Déluge se retiraient : elle revint tenant dans son bec un rameau d'olivier, signe que la terre réapparaissait. L'astronome Frederick de Houtman l'inscrivit d'ailleurs sous le nom « la colombe au rameau d'olivier ».
La colombe des Argonautes
Son emplacement n'est pas un hasard : Plancius l'a placée juste derrière le navire Argo, le vaisseau de Jason. La mythologie grecque offre une seconde lecture, en écho. Avant de franchir les Symplégades, ces rochers mouvants qui broyaient les navires, les Argonautes lâchèrent une colombe : si l'oiseau passait, le navire pouvait tenter le coup. La colombe passa, ne perdant que quelques plumes de la queue — et l'Argo suivit. Deux traditions, une même figure : l'oiseau messager qui ouvre la voie.
Ce qu'elle est aujourd'hui
Nicolas-Louis de Lacaille la fixa officiellement au XVIIIᵉ siècle parmi les constellations reconnues. Aujourd'hui, c'est la 54ᵉ constellation par la taille (270 degrés carrés), bordée par le Lièvre, le Grand Chien, le Burin, le Peintre et la Poupe — cette dernière étant l'un des morceaux du grand Argo démembré. La Colombe reste, à sa modeste place, la messagère posée à la poupe du navire.
L'avis de Luc
μ Columbae ne se montre pas pour le spectacle — c'est un point de magnitude 5 sans relief — mais pour son histoire : pointer l'étoile, remonter vers Orion, et expliquer qu'elle en est partie il y a 2,5 millions d'années. Le reste dépend entièrement de la latitude. Sous le ciel de Paris, à 7° de hauteur, Phact tremble et NGC 1851 se noie dans la brume ; depuis l'arrière-pays niçois, plein sud en février, un 150 mm en tire enfin un amas granuleux, tout juste.