Huitième constellation du ciel par la surface, et l'une des plus discrètes : pas une seule étoile vive, mais un long ruban qui serpente entre la Grande et la Petite Ourse. On ne la voit pas, on la déduit. Voici comment la suivre, et pourquoi ce dragon terne a marqué trois fois l'histoire des sciences.
8
au classement des 88 constellations par surface (1 083 deg²)
12 mois
de visibilité : circumpolaire, présent toute l'année depuis la France
4
étoiles dessinent la tête du Dragon, aux confins d'Hercule
1
seul objet de Messier — et son identité même fait débat
154
années-lumière jusqu'à Eltanin, l'œil du monstre
Repérer
Un chemin, pas une figure
Le Dragon ne se repère pas d'un coup d'œil : aucune de ses étoiles ne dépasse la magnitude 2,2, et sa forme n'est pas un dessin franc mais un long S qui s'enroule autour de la Petite Ourse. On le prend donc par un bout. Le plus commode est la Grande Ourse : le fond de son chaudron sert de tremplin, et de là on remonte le corps du Dragon anneau par anneau jusqu'à sa tête, un petit quadrilatère posé aux portes d'Hercule. C'est une constellation qui se lit lentement, à la jumelle autant qu'à l'œil nu.
Carte : IAU / Sky & Telescope (CC BY 3.0)
Partez du fond du chaudron de la Grande Ourse
Repérez Phecda et Megrez, les deux étoiles qui ferment le fond de la casserole, séparées d'environ 4,5°. Elles vont vous servir de flèche.
Prolongez la ligne jusqu'à Thuban
Tirez le trait Phecda–Megrez et poussez-le de 15° au-delà : vous tombez sur Thuban, une étoile discrète de magnitude 3,65. C'est le départ de la queue du Dragon.
Remontez le corps qui serpente
Depuis Thuban, le ruban s'enroule autour de la Petite Ourse, passe entre les deux Ourses, puis fait volte-face vers l'est. Chaque coude est marqué par une étoile de 3ᵉ magnitude : suivez-les à la jumelle.
Terminez sur la tête, face à Véga
Quatre étoiles serrées — Eltanin, Rastaban, Grumium et Kuma — forment un trapèze : c'est la tête, tournée vers Véga et Hercule. Le Dragon culmine le 20 juillet vers 21 h, au plus haut du ciel.
Les étoiles
Des étoiles ternes, une histoire des sciences
Eltanin, l'œil qui a prouvé que la Terre bouge
Malgré sa lettre grecque γ, Eltanin (magnitude 2,24) est l'étoile la plus brillante du Dragon : une géante orange de type K5 III, à 154 années-lumière. Son nom vient de l'arabe at-tinnin, « le grand serpent ». En 1728, James Bradley pointe cette étoile depuis Londres pour tenter d'en mesurer la parallaxe. Il échoue — mais découvre autre chose : un minuscule déplacement annuel qu'il finit par attribuer à la vitesse de la Terre sur son orbite. C'est l'aberration de la lumière, et c'est la première preuve physique directe que la Terre se déplace. Dans 1,5 million d'années, Eltanin passera à 28 années-lumière de nous et deviendra l'étoile la plus brillante du ciel.
Thuban, la polaire des pyramides
Thuban (Alpha Draconis, magnitude 3,65) est aujourd'hui si effacée qu'on la cherche. Elle n'a pas toujours été si modeste dans nos usages : par le jeu de la précession, elle marquait le pôle nord céleste autour de 2787 av. J.-C. — l'époque exacte où s'élevait la grande pyramide de Khéops. Le couloir descendant de la pyramide est orienté pile sur la position qu'occupait alors Thuban : les bâtisseurs visaient cette étoile depuis le fond du conduit. En 2019, le satellite TESS a révélé que Thuban est aussi une binaire à éclipses : ses deux composantes, séparées de fractions de degré, s'occultent l'une l'autre pendant six heures, un creux de luminosité de 9 %.
Rastaban et Grumium, le reste de la tête
Rastaban (Beta Draconis, magnitude 2,8), la seconde étoile de la tête, est une géante jaune lointaine. Avec Eltanin, elle forme les « yeux du Dragon » — deux points qu'on suit facilement l'été. Grumium (Xi Draconis) et Kuma complètent le trapèze. C'est le seul endroit de la constellation où quatre étoiles se serrent : partout ailleurs, le Dragon est étiré et lâche.
Kuma, la double la plus facile du ciel nord
Kuma (Nu Draconis) est le cadeau du Dragon aux débutants. À l'œil nu, une seule étoile de magnitude 4,9 ; mais ses deux composantes, presque jumelles, sont écartées de 62 secondes d'arc — plus d'une minute d'arc. C'est assez pour les séparer dans de simples jumelles 10×50, voire dans un chercheur. Deux petits phares blancs identiques, côte à côte : la double la plus commode de tout le ciel septentrional. Plus loin dans le corps, Edasich (Iota Draconis, magnitude 3,3) cache une exoplanète découverte en 2002 — la première jamais trouvée autour d'une étoile géante.
Les étoiles du Dragon d'un coup d'œil
Étoile
Magnitude
Distance
Ce qu'elle est
Ce que vous verrez
Eltanin (γ)
2,24
154 al
géante orange K5
l'œil du Dragon, la plus brillante, à l'œil nu
Rastaban (β)
2,8
~380 al
géante jaune
le second œil, tout près d'Eltanin
Thuban (α)
3,65
303 al
géante blanche, binaire à éclipses
discrète, à repérer au bout de la queue
Edasich (ι)
3,3
101 al
géante orange à exoplanète
un coude du corps, à l'œil nu
Kuma (ν)
4,9
99 al
double large
dédoublée aux jumelles 10×50
Aucune ligne ne correspond au filtre.
Le ciel profond
Peu d'objets, mais deux célèbres
Le Dragon n'a pas la Voie lactée pour lui : loin du plan galactique, il compte un seul Messier, mais il abrite une nébuleuse historique et des galaxies parmi les plus étudiées.
L'Œil de Chat, une première de la spectroscopie
NGC 6543, l'Œil de Chat, est la vraie vedette du Dragon. C'est une nébuleuse planétaire — le linceul de gaz éjecté par une étoile mourante — de magnitude 8,1, à quelque 4 400 années-lumière. William Herschel la découvre en 1786 ; mais son heure de gloire vient en 1864, quand l'astronome amateur William Huggins braque son spectroscope dessus. Au lieu d'un spectre d'étoiles, il voit une seule raie brillante : la preuve que ces objets sont du gaz, pas des amas d'étoiles lointaines. C'est la première nébuleuse planétaire dont on ait analysé le spectre.
Ce que vous en verrez vraiment
N'attendez pas les coquilles emboîtées des photos de Hubble. À la jumelle, l'Œil de Chat n'est qu'un point flou, à peine distinct d'une étoile. Il faut un télescope de 114 à 130 mm et un fort grossissement (au-delà de 150×) pour la voir comme un petit disque bleu-vert, dense, légèrement ovale. Son étoile centrale, de magnitude 11, apparaît dans les instruments de 200 mm. C'est une cible d'observateur patient, pas de premier soir.
Le Têtard, une galaxie à la queue arrachée
Arp 188, la galaxie du Têtard, traîne derrière elle une queue de 280 000 années-lumière de gaz et d'étoiles bleues — le sillage laissé par une petite galaxie qui l'a frôlée. Elle est à 420 millions d'années-lumière : hors de portée du visuel amateur, mais l'une des collisions galactiques les plus photographiées du ciel. On la cite ici pour ce qu'elle est, pas pour la pointer ce soir.
Le Fuseau, et l'énigme de M102
NGC 5866, le Fuseau, est une galaxie lenticulaire vue par la tranche (magnitude 10,7, à 50 millions d'années-lumière), fendue d'une nette bande de poussière. Elle porte le seul numéro de Messier du Dragon : M102. « Porte », car son collègue Pierre Méchain a écrit en 1783 qu'il s'était trompé et que M102 doublait M101. Le débat n'est jamais clos : la plupart des historiens rendent aujourd'hui le numéro à NGC 5866. Un télescope de 150 mm la montre comme un fuseau gris, allongé.
Le rendez-vous d'octobre
Les Draconides, la pluie qui vient de la tête
Une pluie née d'une comète
Chaque octobre, autour du 8, la Terre traverse la poussière semée par la comète 21P/Giacobini-Zinner — d'où l'autre nom des Draconides, les « Giacobinides ». Le radiant, le point d'où semblent jaillir les étoiles filantes, se situe pile sur la tête du Dragon, près d'Eltanin. Avantage rare : cette tête est haute dès la tombée de la nuit, si bien que les Draconides s'observent en début de soirée, quand la plupart des pluies attendent l'aube.
Rare, capricieuse, parfois torrentielle
En temps normal, comptez quelques météores par heure : c'est une pluie modeste. Mais quand la Terre croise un filament dense laissé par la comète, elle vire à la tempête. En 1933, des observateurs européens ont noté jusqu'à 500 météores par minute ; en 1946, 50 à 100 par minute au-dessus des États-Unis. Ces sursauts sont imprévisibles et liés au passage de la comète, tous les 6,6 ans. Aucun instrument : on s'allonge, on laisse l'œil s'adapter 20 minutes, et on regarde large autour de la tête du Dragon.
Un peu d'histoire
Ce que le Dragon a vu passer
≈ 2787 av. J.-C.
Thuban marque le pôle nord céleste. Le couloir descendant de la pyramide de Khéops est orienté sur elle : les bâtisseurs la visent depuis le fond du conduit.
1728
James Bradley, en pointant Eltanin, découvre l'aberration de la lumière — la première preuve physique directe du mouvement de la Terre autour du Soleil.
1786
William Herschel découvre l'Œil de Chat, NGC 6543, et y trouve l'une des premières « étoiles centrales » de nébuleuse.
1864
William Huggins analyse le spectre de l'Œil de Chat : une seule raie brillante prouve que les nébuleuses planétaires sont du gaz, non des amas d'étoiles.
1933 & 1946
Deux tempêtes de Draconides : des centaines de météores par minute, quand la Terre traverse un filament dense de la comète Giacobini-Zinner.
2002
Une exoplanète est détectée autour d'Edasich — la première jamais trouvée en orbite autour d'une étoile géante.
2019
Le satellite TESS révèle que Thuban, l'ancienne polaire, est aussi une binaire à éclipses.
Avec quoi
Le Dragon selon votre instrument
Ce que chaque instrument vous ouvre dans le Dragon
Avec quoi
Budget
Ce que vous atteignez
À l'œil nu
—
le tracé du corps entre les Ourses, la tête, les Draconides d'octobre
Jumelles 10×50
40 à 90 €
Kuma dédoublée, les coudes du corps, l'Œil de Chat en point flou
Télescope 114–130 mm
180 à 300 €
l'Œil de Chat en disque bleu-vert au-delà de 150×, le Fuseau en trait gris
200 mm ou plus
à partir de 500 €
l'étoile centrale de l'Œil de Chat (mag 11), la structure du Fuseau
Aucune ligne ne correspond au filtre.
Aller plus loin
Le gardien des pommes d'or
Ladon, enroulé autour de l'arbre
Pour les Grecs, ce ruban d'étoiles est Ladon, le dragon qui gardait le jardin des Hespérides. Héra y avait planté un pommier aux fruits d'or, cadeau de noces, et confié sa garde aux filles d'Atlas ; pour qu'elles n'y touchent pas, elle enroula le dragon autour du tronc. Certaines versions lui prêtent cent têtes. Lors de son onzième travail, Héraclès vient dérober les pommes et abat Ladon de ses flèches. Peinée par la mort de sa créature, Héra la place parmi les constellations — d'où ce dragon qui s'enroule encore, au pôle, autour d'un centre qu'il semble surveiller.
Une boussole plutôt qu'une cible
L'intérêt du Dragon n'est pas de le contempler d'un bloc — il est trop étiré pour ça — mais de s'en servir de fil. Comme il est circumpolaire depuis toute la France (sa déclinaison le tient au-dessus de l'horizon 12 mois sur 12), il fait le tour du pôle sans jamais se coucher. Une fois qu'on sait remonter de la Grande Ourse à Thuban puis à la tête, on a relié d'un même geste les deux Ourses, Céphée, le Cygne et Hercule. Le Dragon est la couture qui tient ensemble tout le ciel du nord.
L'avis de Luc
Viser le Dragon d'un coup, c'est s'y perdre : il se remonte coude par coude, en partant du chaudron de la Grande Ourse, en sautant à Thuban, jusqu'à la tête. Deux cibles paient ensuite le détour — Kuma se dédouble aux jumelles 10×50 en trente secondes, et l'Œil de Chat demande un 130 mm passé 150×, faute de quoi il se réduit à une étoile floue qui déçoit. Un dernier argument pour rester dehors début octobre : la tête du Dragon crache les Draconides dès la nuit tombée.