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Observer · Constellations

Le Phénix

La plus grande des constellations d'oiseaux du ciel austral, presque invisible depuis la France métropolitaine — et pourtant elle cache l'un des amas de galaxies les plus démesurés jamais mesurés, un trou noir de cent milliards de soleils et une fabrique d'étoiles qui bat tous les records. Voici ce que vous verrez vraiment, depuis où, et pourquoi cet oiseau qui renaît de ses cendres porte l'un des coins de ciel les plus violents connus.

37
au classement des 88 constellations par surface (469 deg²)
4
la plus grande des « oiseaux du sud » : Phénix, Grue, Paon, Toucan
740 par an
étoiles nées chaque année au cœur de l'amas du Phénix
100 milliards
masses solaires du trou noir central, en milliards
3 ° de haut
de visibilité, extrême sud métropolitain seulement

Repérer

Un oiseau que la métropole ne lève jamais

Autant l'annoncer sans détour : le Phénix appartient au ciel austral, et vous ne le dresserez jamais vraiment depuis Paris, Lyon ou Strasbourg. Son étoile principale, Ankaa, culmine à peine 2 à 3° au-dessus de l'horizon sud depuis le sud de la France, noyée dans la brume et les lumières basses — assez pour cocher la case, pas pour observer. Il faut descendre : depuis les Antilles, la Guyane, et surtout La Réunion et Mayotte, le Phénix grimpe haut dans le ciel de décembre et devient une vraie cible. C'est là qu'il prend son sens.
La bonne nouvelle : deux phares du ciel entier l'encadrent et servent de repères. À l'ouest brille Achernar (α Éridan, magnitude 0,5), le bout du long fleuve de l'Éridan ; au nord-ouest, Fomalhaut (magnitude 1,2), l'« étoile solitaire » du Poisson austral. Le Phénix se tient entre les deux, juste au-dessus de la Grue. Trouvez ces deux vives, et vous tenez l'oiseau, même si son dessin — une modeste ligne brisée d'étoiles de troisième grandeur — n'a jamais évoqué d'oiseau à personne.
Carte de la constellation du Phénix : Ankaa, entre Achernar de l'Éridan et Fomalhaut
Carte : IAU / Sky & Telescope, Roger Sinnott & Rick Fienberg (CC BY 3.0)
  1. Vérifiez d'abord votre latitude

    Sous 40° de latitude nord, le Phénix reste sous l'horizon ou le rase sans jamais se dégager. C'est une constellation de l'hémisphère sud et de l'Outre-mer tropical : la latitude prime sur tout le reste, aucun instrument n'y changera quoi que ce soit.

  2. Accrochez Achernar et Fomalhaut

    Ces deux étoiles vives, de part et d'autre du Phénix, se repèrent à l'œil nu par une nuit de novembre à janvier. Elles bornent la région : Achernar au sud-ouest, Fomalhaut plus haut au nord-ouest.

  3. Descendez sur Ankaa

    Entre ces deux repères, cherchez une étoile orangée isolée de magnitude 2,4 : c'est Ankaa, le corps de l'oiseau. Autour d'elle, quelques étoiles plus faibles esquissent une figure en Y allongé.

  4. Visez décembre depuis le sud

    Le Phénix culmine en soirée autour du début décembre. Depuis La Réunion ou les Antilles, c'est le moment où il passe le plus haut, à travers le minimum d'atmosphère : profitez-en pour chasser ses galaxies, hors de portée de tout ciel de métropole.

Les étoiles

Une géante orange et une éclipse toutes les 40 heures

Ankaa, la géante qui porte le nom de l'oiseau

Ankaa (α Phoenicis, magnitude 2,40) est de loin la plus brillante de la constellation, sans être éblouissante — ses voisines Achernar et Fomalhaut l'écrasent. C'est une géante orange de type K0, à environ 82 années-lumière, dix fois plus large que le Soleil et brillant comme 83 Soleils. Elle cache une compagne : c'est une binaire spectroscopique dont l'orbite de 10,5 ans (3 849 jours) ne se lit que dans les décalages du spectre, pas au télescope. Son nom vient de l'arabe al-ʿanqāʾ, « le phénix » — l'oiseau mythique lui-même. On l'a aussi appelée Nair al Zaurak, « l'étoile brillante de la barque ».

Bêta et Gamma, pour compléter la figure

Bêta Phoenicis (magnitude 3,32) est une géante jaune de type G à 198 années-lumière ; c'est en réalité une binaire dont les deux composantes, presque jumelles, se dédoublent dans un télescope moyen sous bon ciel. Gamma Phoenicis (magnitude 3,41), une géante rouge de type M à 234 années-lumière, ferme le dessin. Ce sont des cibles secondaires : dans le Phénix, ce ne sont pas les étoiles qui commandent, mais ce qu'elles encadrent.

Zêta Phoenicis, l'éclipse d'Algol du sud

La plus intéressante est Zêta Phoenicis (Wurren), une binaire à éclipses du type d'Algol, à quelque 300 années-lumière. Deux étoiles chaudes bleu-blanc (types B6 et B9) tournent l'une autour de l'autre en 1,67 jour : quand l'une passe devant l'autre, l'éclat chute de la magnitude 3,9 à 4,4 en quelques heures, puis remonte. Un troisième soleil complète le système, à 600 unités astronomiques. À l'œil ou aux jumelles, sur deux ou trois nuits, on peut suivre ce clignotement lent — l'un des rares phénomènes du Phénix accessibles sans grand instrument, pour qui vit sous le bon ciel.

Les discrètes, pour qui creuse

Nu Phoenicis (magnitude 4,96) est une naine jaune de type F à seulement 49 années-lumière, proche cousine du Soleil et entourée d'un disque de poussière. La constellation abrite aussi SX Phoenicis, prototype d'une classe de variables pulsantes : une vieille étoile pauvre en métaux du halo galactique, qui file à grande vitesse et dont l'éclat oscille en moins de deux heures. Enfin, trois de ses étoiles — HD 142, HD 2039, HD 6434 — sont connues pour héberger des exoplanètes.
Les étoiles du Phénix d'un coup d'œil
Étoile Magnitude Distance Ce qu'elle est Ce que vous verrez
Ankaa (α) 2,40 82 al géante orange, binaire l'astre le plus vif, teinte orangée nette
Bêta (β) 3,32 198 al géante jaune double dédoublée au télescope moyen
Gamma (γ) 3,41 234 al géante rouge (M) point rougeâtre, ferme la figure
Zêta (ζ, Wurren) 3,9 à 4,4 300 al binaire à éclipses (Algol) clignote sur 1,67 jour, suivable à l'œil
Nu (ν) 4,96 49 al naine jaune type solaire point banal, voisine proche du Soleil

Le ciel profond

Des galaxies, des records, et rien pour l'œil nu

Le Quatuor de Robert, quatre galaxies qui se déchirent

Le Quatuor de Robert réunit quatre galaxies — NGC 87, 88, 89 et 92 — enfermées dans un cercle de 1,6 minute d'arc de rayon, à environ 160 millions d'années-lumière. John Herschel les a repérées le 30 septembre 1834 ; le nom vient d'Arp et Madore, qui l'ont baptisé en 1987. Ce n'est pas un simple alignement : elles s'interpénètrent vraiment. Leur gravité mutuelle a déclenché près de 200 régions de formation d'étoiles et arraché un filament de gaz de 100 000 années-lumière de long. C'est un cas d'école de galaxies en collision — mais leurs magnitudes individuelles (14 à 15) le réservent à un télescope de 250 mm et plus, sous un ciel austral noir.

La galaxie naine du Phénix, une voisine du Groupe local

La galaxie naine du Phénix est l'une de nos voisines immédiates : une petite galaxie du Groupe local, à seulement 1,44 million d'années-lumière. Hans-Emil Schuster et Richard West l'ont trouvée en 1976, la prenant d'abord pour un amas globulaire. De magnitude 13 et large de 4,9 minutes d'arc, elle mêle des étoiles jeunes en son centre et de vieilles étoiles en périphérie — une naine à mi-chemin entre les types irrégulier et sphéroïdal. Un objet pour grand télescope et longue pose, pas pour l'oculaire.

NGC 625, une petite fabrique d'étoiles proche

NGC 625 (magnitude ~11,7) est une galaxie naine à flambée d'étoiles, à 12,7 millions d'années-lumière, en bordure du groupe du Sculpteur voisin. Son gaz s'embrase de naissances stellaires, sans doute réveillé par une rencontre passée. C'est, avec NGC 7689, l'une des rares galaxies du Phénix qu'un télescope de 200 mm montre — comme une tache pâle et allongée, loin de l'éclat des photos.

Le piège du Phénix « pauvre »

Sur les cartes d'observateur, le Phénix passe pour vide : aucun objet de Messier, rien à l'œil nu, rien aux jumelles. C'est vrai pour le visuel d'amateur — et faux pour ce que ce coin de ciel est. Le Phénix cache, dans le prolongement invisible de ses galaxies faibles, l'un des objets les plus extrêmes de l'Univers connu. C'est là que la page bascule.

Comprendre

L'amas du Phénix, un monstre à huit milliards d'années-lumière

Un des amas de galaxies les plus massifs connus, un trou noir démesuré et une flambée d'étoiles record — dans une direction du ciel où l'œil ne voit rien.

Découvert en 2010 par le télescope du pôle Sud (South Pole Telescope), l'amas du Phénix (SPT-CL J2344-4243) est un des amas de galaxies les plus massifs jamais mesurés : 1015 masses solaires, mille fois la masse de notre Voie lactée, à un décalage vers le rouge de 0,60 — soit près de 8,6 milliards d'années-lumière. C'est aussi l'amas le plus lumineux du ciel en rayons X.
En son centre trône une galaxie géante, Phénix A, large de 360 000 années-lumière, qui abrite un trou noir supermassif parmi les plus lourds connus : autour de 100 milliards de masses solaires, vingt mille fois celui de notre Galaxie.
Vue d'artiste du cœur de l'amas du Phénix : gaz refroidissant tombant vers le trou noir central
Cœur de l'amas du Phénix, vue d'artiste — Bill Saxton (NRAO/AUI/NSF) (CC BY 4.0)

Le « courant de refroidissement » qui s'emballe

Au cœur des grands amas, le gaz chaud devrait se refroidir et retomber, formant des étoiles à un rythme fou — un « cooling flow ». Dans presque tous les amas connus, le trou noir central chauffe ce gaz et étouffe le processus : les étoiles ne naissent quasiment plus. L'amas du Phénix est l'exception spectaculaire. Là, le refroidissement classique atteindrait 3 820 masses solaires de gaz par an, et le processus n'est pas éteint.

740 étoiles par an, un record

Résultat : la galaxie centrale fabrique des étoiles à un rythme de ~740 masses solaires par an — Hubble a mesuré jusqu'à 798. À titre de comparaison, notre Voie lactée en produit une ou deux par an. C'est la flambée de formation stellaire la plus intense jamais observée au centre d'un amas : plusieurs centaines de fois le rythme normal, dans une galaxie déjà vieille où tout aurait dû s'arrêter. Le Phénix montre un cœur d'amas pris en flagrant délit de renaissance.

Pourquoi le nom colle si bien

Le hasard des catalogues a placé ce monstre dans la constellation du Phénix — et le symbole tombe juste. L'oiseau mythique renaît de ses cendres ; l'amas du Phénix est le seul grand amas connu où le gaz mort ne reste pas mort, où la matière retombe et rallume la formation d'étoiles à un rythme record. Une renaissance cosmique, dans la constellation de la renaissance.

Ce que vous, vous en verrez

Rien, à l'oculaire. Aucun télescope d'amateur ne montre l'amas du Phénix : il faut Chandra en rayons X, Hubble dans le visible, le VLA en radio. La photo de cette page combine ces trois regards. Mais savoir, en pointant cette portion de ciel banale, qu'on regarde vers un trou noir de cent milliards de soleils et la plus grande pouponnière stellaire connue, vaut mieux que n'importe quel détail qu'un instrument de jardin pourrait offrir.
Le Phénix selon votre instrument (depuis l'hémisphère sud ou l'Outre-mer)
Avec quoi Budget Ce que vous atteignez
À l'œil nu Ankaa orangée, la figure de l'oiseau, l'éclipse lente de Zêta
Jumelles 10×50 35 à 80 € les étoiles de la figure, le champ — aucune galaxie
Télescope 200 mm à partir de ~450 € NGC 625 et NGC 7689 en taches pâles, sous ciel austral noir
250 mm et plus à partir de ~700 € le Quatuor de Robert deviné, la naine du Phénix à la limite

Un peu d'histoire

L'oiseau qui renaît, cousu au ciel par des marins

  1. Ve s. av. J.-C.

    Hérodote décrit le phénix d'après les prêtres égyptiens : un oiseau qui n'apparaît qu'une fois tous les 500 ans, renaissant de ses cendres. Le mythe circule déjà entre l'Égypte du Bennou et la Grèce du phoinix.

  2. ≈1598

    D'après les relevés des navigateurs néerlandais Pieter Keyser et Frederick de Houtman, le cartographe Petrus Plancius dessine le Phénix sur un globe céleste. C'est une constellation neuve, invisible des Anciens.

  3. 1603

    Johann Bayer grave le Phénix dans son atlas Uranometria, aux côtés de la Grue, du Paon et du Toucan : les « oiseaux du sud », dont le Phénix est le plus grand.

  4. 1834

    John Herschel, observant depuis Le Cap, repère quatre petites galaxies serrées : le futur Quatuor de Robert, un des premiers groupes de galaxies en interaction jamais notés.

  5. 2010

    Le télescope du pôle Sud détecte l'amas du Phénix. On y découvre bientôt le trou noir géant et la flambée d'étoiles record — la renaissance cosmique dans la constellation de la renaissance.

Un mythe universel de renaissance

Le phénix est l'oiseau qui meurt dans les flammes et renaît de ses cendres — un symbole de cycle et de résurrection qu'on retrouve, sous d'autres plumes, dans presque toutes les cultures. L'Égypte avait son Bennou, héron solaire lié au renouvellement ; la Grèce, son phoinix ; la Chine, le Fenghuang ; la Perse, le Simorgh ; l'Arabie, l'Anqa — ce dernier ayant donné son nom à l'étoile Ankaa. Hérodote lui prêtait un cycle de 500 ans, Pline de 540. C'est l'un des rares oiseaux du ciel austral à porter un mythe antique, alors même que la constellation, elle, est moderne.

Une figure inventée, pas héritée

Contrairement au Cygne ou à l'Aigle, le Phénix n'a pas de légende attachée à ces étoiles précises : les Grecs ne voyaient jamais ce coin de ciel, resté sous leur horizon. La figure fut plaquée vers 1598 par des cartographes européens en quête d'exotisme, sur des astres relevés par des marins dans l'océan Indien. Choisir le phénix pour le plus grand des oiseaux australs disait l'imaginaire d'une Europe en pleine expansion maritime — et, par chance, prêtait à ce ciel un nom que ses objets, quatre siècles plus tard, allaient rendre étrangement juste.
L'avis de Luc

L'avis de Luc

Deux degrés à peine au-dessus des toits plein sud, un soir de décembre transparent dans l'Aude, jumelles calées sur un muret : Ankaa se coche, elle ne se contemple pas. Le Phénix demande donc un voyage — mais même sous un ciel austral, ses galaxies restent hors de portée sans gros diamètre. On vient ici pour ce qu'on ne voit pas, et c'est assumé : droit derrière, à 8 milliards d'années-lumière, un trou noir de cent milliards de soleils rallume 740 étoiles par an.

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À explorer autour du Phénix

Le Quatuor de Robert Le Quatuor de Robert Quatre galaxies en collision à 160 millions d'années-lumière, et le ciel qu'il faut pour les deviner. Carte de la Grue : Al Na'ir, β et les étoiles du corps de l'oiseau reliées en vert, entre le Poisson austral au nord et le Phénix à l'ouest La Grue, l'oiseau voisin Juste sous le Phénix, la plus lumineuse des constellations d'oiseaux du sud. Champ large sur le Grand Nuage de Magellan : la barre stellaire pâle de la galaxie satellite, semée de traînées de gaz rougeoyant et de régions de formation d'étoiles Observer depuis l'hémisphère sud Nuages de Magellan, Croix du Sud, oiseaux australs : le ciel qu'on ne voit qu'en descendant.

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