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Observer · Constellations

La Règle

Aucune de ses étoiles ne dépasse la magnitude 4, et depuis la France elle ne se lève jamais. Pourtant, dans cette petite figure australe posée sur une portion dense de la Voie lactée se cachent deux des plus beaux amas ouverts du ciel — et la direction du Grand Attracteur, la masse colossale vers laquelle file toute notre galaxie. Voici ce qu'il y a à comprendre, et d'où on peut la chercher.

165
deg² de ciel austral — 74ᵉ des 88 constellations par surface
4
magnitude de γ² Normae, l'étoile la plus brillante : rien d'éclatant
600
km/s : la vitesse à laquelle notre galaxie fonce vers le Grand Attracteur, dans cette direction
2
amas ouverts superbes : NGC 6087 et NGC 6067, parmi les plus riches du ciel
0
étoile visible depuis la France métropolitaine — il faut descendre sous les tropiques

Repérer

Une constellation sans α ni β, coincée sous le Scorpion

Première chose à savoir : la Règle ne se lève jamais depuis la métropole. Son étoile-repère, γ² Normae, siège vers −50° de déclinaison, sous l'horizon de tout le territoire hexagonal et corse. Depuis la Guyane elle grimpe à une trentaine de degrés, depuis les Antilles à une vingtaine, et depuis La Réunion ou Mayotte elle passe haut, dégagée, entre juin et août — l'hiver austral. Deuxième singularité : cette constellation n'a ni étoile α ni étoile β. Lacaille les avait bien nommées, mais des révisions ultérieures des frontières célestes les ont rattachées au Scorpion voisin. Ce qui reste tient dans un petit quadrilatère d'étoiles de magnitude 4, à peine 5° de côté, noyé dans une des régions les plus riches de la Voie lactée, entre le dard du Scorpion et le Centaure.
Carte de la constellation de la Règle (Norma) : γ, ε, η et δ Normae, l'amas NGC 6087, entre le Scorpion et le Centaure
Carte : IAU / Sky & Telescope, Roger Sinnott & Rick Fienberg (CC BY 3.0)
  1. Trouvez d'abord la queue du Scorpion

    Depuis l'hémisphère sud, le crochet du Scorpion et son étoile la plus basse sont vos repères de départ. La Règle est juste au sud-est, dans le prolongement de la traînée laiteuse, vers le pied du Centaure.

  2. Cherchez un petit carré, pas une équerre

    γ², ε, η et δ Normae dessinent un quadrilatère serré de magnitude 4,0 à 4,7, large de 5° environ. Aucune n'attire l'œil : c'est un repère discret qu'on identifie par sa position, pas par son éclat.

  3. Repérez le Nuage stellaire de la Règle

    Juste au sud du carré, la Voie lactée s'épaissit en une tache laiteuse plus brillante, le Nuage de la Règle. C'est là que se cachent les deux amas ouverts, et c'est votre terrain de chasse aux jumelles.

  4. Visez juin et juillet, sans lune

    La Règle culmine en début de nuit au cœur de l'hiver austral. Loin des lampadaires et par nuit noire, un balayage aux jumelles 10×50 y fait défiler des grumeaux d'étoiles à n'en plus finir.

Les étoiles

Des points modestes, mais une fausse jumelle instructive

γ² Normae, la plus brillante — de justesse

Faute d'α et de β, c'est γ² Normae (magnitude 4,01) qui hérite du titre d'étoile principale. C'est une géante jaune de type G8 III, à seulement 128 années-lumière : une étoile déjà sortie de sa jeunesse, gonflée et refroidie, cousine de ce que deviendra le Soleil dans quelques milliards d'années. À l'œil nu, sous un ciel austral noir, elle se laisse deviner ; mais rien, dans son éclat, ne trahit la richesse de son voisinage.

γ¹, la vraie leçon de distance

Juste à côté brille γ¹ Normae (magnitude ~5). Aux jumelles, le couple γ¹–γ² a tout d'une double — mais c'en est une fausse, un simple alignement. γ¹ est une supergéante jaune (F9 Ia) située à quelque 1 400 années-lumière, plus de dix fois plus loin que γ². Qu'une supergéante réellement des centaines de fois plus lumineuse nous apparaisse plus faible qu'une modeste géante de banlieue solaire dit tout de la trahison des magnitudes apparentes : ce qu'on voit dépend d'abord de la distance.

ε, η, δ : les coins du carré

ε Normae (magnitude 4,53, ~400 années-lumière) est une étoile bleu-blanc chaude de type B, et une binaire serrée. η Normae (magnitude 4,65, ~218 années-lumière) est une géante jaune, et δ Normae (magnitude 4,73, ~123 années-lumière) une étoile blanche de type A. Avec γ², ces trois-là ferment le petit quadrilatère. Aucune ne demande d'instrument pour être « vue » — elles demandent surtout d'être situées.

μ Normae, le phare invisible

La curiosité se cache dans un point anodin. μ Normae (magnitude 4,91) est en réalité une supergéante bleue de type B0 Ia à près de 4 700 années-lumière : l'une des étoiles intrinsèquement les plus lumineuses qu'on puisse voir à l'œil nu, rayonnant des centaines de milliers de fois l'énergie du Soleil. Son éclat quelconque dans notre ciel ne tient, là encore, qu'à l'abîme qui nous en sépare.
Les étoiles de la Règle d'un coup d'œil
Étoile Magnitude Distance Ce qu'elle est Ce que vous verrez
γ² Normae 4,01 ~128 al géante jaune (G8 III) l'étoile-repère, point discret à l'œil nu
γ¹ Normae ~5,0 ~1 400 al supergéante jaune (F9 Ia) fausse jumelle de γ², aux jumelles
ε Normae 4,53 ~400 al binaire bleu-blanc (B) coin du carré, point bleuté
η Normae 4,65 ~218 al géante jaune (G8 III) coin du carré
μ Normae 4,91 ~4 700 al supergéante bleue (B0 Ia) point banal, phare caché par la distance

Le ciel profond

Deux amas magnifiques et deux anneaux de gaz

NGC 6087, l'amas et son horloge

C'est le plus beau de la Règle. NGC 6087 (magnitude 5,4, ~3 500 années-lumière) réunit une quarantaine d'étoiles étalées sur 12 minutes d'arc — presque le quart de la pleine Lune. Aux jumelles il forme un joli grumeau ; dès un télescope de 100 mm, il se détache en points épars. Mais son intérêt tient à l'étoile qui trône en son centre : S Normae, une céphéide classique. Son éclat monte et descend entre la magnitude 6,1 et 6,8 avec une régularité d'horloge, sur une période de 9,75 jours. Or les céphéides pulsent d'autant plus lentement qu'elles sont lumineuses : mesurer sa période, c'est connaître sa luminosité vraie, donc sa distance. S Normae, la plus brillante céphéide logée dans un amas, est l'un des étalons qui ont servi à graduer l'échelle des distances cosmiques.

NGC 6067, plus riche que les Pléiades

Un peu au nord, près de κ Normae, NGC 6067 (magnitude 5,6, ~4 600 années-lumière) est un amas d'une richesse rare : quelque 250 étoiles dans un télescope de 200 mm, soit quinze à vingt fois la densité des Pléiades, pour un âge comparable de l'ordre de 100 millions d'années. Il baigne dans le Nuage stellaire de la Règle, si dense qu'il faut de la patience pour dire où finit l'amas et où commence le fond de la Voie lactée. Deux autres céphéides y pulsent, V340 Normae (période 11,3 jours) et QZ Normae — un petit laboratoire d'étoiles-étalons dans un seul champ d'oculaire.

La Fine Ring Nebula, un anneau presque parfait

Shapley 1, la Fine Ring Nebula, est une nébuleuse planétaire annulaire découverte par Harlow Shapley en 1936. Sa forme d'anneau quasi parfait n'est pas un hasard : c'est un tore de gaz qu'on regarde par le pôle, l'orbite du système central étant orientée face à nous. Fine et pâle (magnitude 12,6, à ~4 900 années-lumière, 1,1′ de diamètre soit un tiers d'année-lumière), elle reste l'affaire d'un télescope de 250 mm et d'un filtre. En son cœur veille une naine blanche de magnitude 14, le noyau nu de l'étoile morte qui a soufflé l'anneau il y a environ 8 700 ans.

Menzel 3, la Fourmi

Autre planétaire, tout autre visage : Menzel 3 (magnitude 13,8, ~8 000 années-lumière), surnommée la nébuleuse de la Fourmi pour ses deux lobes de gaz étirés qui évoquent la tête et le corps d'un insecte. Repérée par Donald Menzel en 1922, elle éjecte de la matière à des vitesses qui intriguent encore les astronomes. À sa magnitude, c'est une cible de grand instrument et de longue pose, pas de première soirée — mais elle rappelle que même une constellation aussi discrète abrite des objets qu'on étudie de près.

L'énigme

Derrière la Règle : le Grand Attracteur

Vous ne le verrez dans aucun télescope — mais c'est vers lui que fonce toute notre galaxie.

Dans les années 1980, une équipe d'astronomes surnommée les « Sept Samouraïs » mesure les mouvements de centaines de galaxies. Le résultat les stupéfie : notre Voie lactée, tout le Groupe local et des milliers de galaxies alentour ne se contentent pas de suivre l'expansion de l'Univers — elles foncent toutes dans la même direction, à près de 600 km/s, comme aspirées. Cette direction pointe droit vers la Règle et le Triangle austral.
Ce qui tire ainsi, on l'a baptisé le Grand Attracteur : une concentration de masse énorme, à 150 à 250 millions d'années-lumière, dont on estime l'influence à l'équivalent de quelque 1016 masses solaires. En son cœur siège l'amas de galaxies Abell 3627, dit amas de la Règle, à environ 220 millions d'années-lumière.
Champ de galaxies vers le Grand Attracteur, en direction de la Règle, à travers la poussière de la Voie lactée
En direction du Grand Attracteur — ESO (CC BY 4.0)

La Zone d'Évitement, le mur qui le cache

Pourquoi a-t-il fallu attendre les années 1980 pour repérer une masse pareille ? Parce qu'elle se tient juste derrière le plan de notre propre galaxie. Vue de la Terre, la direction du Grand Attracteur traverse la bande la plus dense de la Voie lactée — poussière, gaz et étoiles de premier plan y forment un rideau opaque que les astronomes appellent la Zone d'Évitement, parce que les catalogues de galaxies l'évitaient, faute d'y rien voir. Il a fallu les rayons X, la radio et l'infrarouge, qui percent la poussière, pour cartographier ce qui se cache derrière : un mur de galaxies dont on ignorait tout.

Laniakea, et une chute qui continue

En 2014, une cartographie des flux de galaxies a redessiné notre adresse cosmique : le Groupe local appartient à un immense superamas baptisé Laniakea — « horizon céleste immense » en hawaïen — et le Grand Attracteur en marque le fond de vallée gravitationnel, le point vers lequel tout converge. Mais l'histoire ne s'arrête pas là : au-delà encore, le superamas de Shapley, plus massif et plus lointain, continue de tirer l'ensemble. Le Grand Attracteur n'est pas la destination finale — juste l'étape la plus proche d'une chute à l'échelle de l'Univers, dont la porte d'entrée, dans notre ciel, porte le nom modeste de Règle.

Un peu d'histoire

L'équerre et la règle du dessinateur

  1. 1752

    Depuis le cap de Bonne-Espérance, Nicolas-Louis de Lacaille invente la constellation sous le nom « l'Équerre et la Règle » : les instruments du dessinateur et de l'architecte, à côté du Compas. Aucun mythe antique ne s'y attache — c'est une figure des Lumières.

  2. 1922

    Donald Menzel repère Menzel 3, la nébuleuse de la Fourmi, une planétaire aux lobes de gaz étirés qui reste aujourd'hui un objet d'étude.

  3. 1936

    Harlow Shapley découvre la Fine Ring Nebula (Shapley 1), l'anneau de gaz presque parfait vu par le pôle.

  4. années 1980

    Les « Sept Samouraïs » établissent que notre galaxie et ses voisines foncent à ~600 km/s vers une masse cachée dans cette direction : le Grand Attracteur entre dans l'histoire de la cosmologie.

  5. 2014

    La cartographie du superamas Laniakea place le Grand Attracteur au fond de la vallée gravitationnelle dont fait partie la Voie lactée.

Une constellation d'outils, pas de dieux

Là où le Scorpion ou le Centaure charrient des mythes millénaires, la Règle n'a aucune légende. Lacaille, mathématicien et cartographe, a peuplé le ciel austral de son atelier : le Compas, l'Équerre du peintre, le Burin, le Microscope, le Télescope. La Règle — Norma en latin, mot qui désigne l'équerre du charpentier et a donné notre adjectif « normal » — en est une pièce. Une figure sobre, utilitaire, à l'image du siècle qui l'a dessinée.

Une figure qui a rétréci

Si la Règle n'a ni α ni β, c'est le résultat de son histoire mouvementée. Lacaille avait nommé ces étoiles, mais lorsque l'Union astronomique internationale a fixé les frontières définitives des constellations en 1930, elles se sont retrouvées du côté du Scorpion. La Règle a ainsi perdu ses deux étoiles les mieux nommées, et se contente aujourd'hui de γ² pour tête d'affiche — une modestie qui lui va bien, pour une constellation qui pointe vers l'invisible.
La Règle selon votre instrument (sous un ciel austral dégagé)
Avec quoi Budget Ce que vous atteignez
À l'œil nu le carré γ–ε–η–δ et le Nuage stellaire, sous ciel noir seulement
Jumelles 10×50 40 à 90 € NGC 6087 et NGC 6067 en grumeaux, la fausse double γ¹–γ²
Télescope 100–150 mm 180 à 350 € les deux amas résolus en étoiles, la variation de S Normae d'une semaine à l'autre
250 mm + filtre 600 € et plus la Fine Ring Nebula en anneau, Menzel 3 en astrophoto
L'avis de Luc

L'avis de Luc

Le plus intéressant de la Règle est invisible : derrière γ², à 200 millions d'années-lumière, quelque chose tire tout notre voisinage à 600 km/s. Rien à voir dans l'oculaire, et c'est précisément ce qu'il faut raconter en pointant du doigt. Le reste s'observe sous les tropiques uniquement — NGC 6087 forme une petite poignée d'étoiles serrées aux jumelles 10×50, et à 60× dans un 150 mm, S Normae domine le centre : savoir qu'elle pulse tous les 9,75 jours change la façon de la regarder.

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À explorer autour de la Règle

L'amas ouvert NGC 6087 Les amas riches, un par un Ce que chaque amas montre selon l'instrument, et la saison où le viser : le catalogue complet du ciel profond. Le ciel austral depuis les DOM-TOM Ce que l'on gagne à observer depuis la Réunion, les Antilles ou la Guyane, là où la Règle se lève. Une paire de jumelles 10×50 bleu marine posée à plat, objectifs vers le haut, avec sa dragonne noire Des jumelles pour le voyage Le 10×50 qui balaie la Voie lactée sans mise en station : l'outil idéal pour un ciel qu'on ne voit qu'en voyage.

Quelles jumelles pour le ciel austral ?

Légères, lumineuses, sans réglage : les jumelles sont l'instrument à emporter pour la Règle et ses amas. Nos choix par usage et par budget.

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