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Observer · Constellations

Le Serpent

Une seule constellation, en deux morceaux séparés dans le ciel : la Tête à l'ouest, la Queue à l'est, tenues chacune d'une main par le Serpentaire. Entre les deux se cachent un amas globulaire vieux comme la Galaxie et les Piliers de la Création. Voici où regarder, avec quoi, et ce qui apparaît vraiment à l'oculaire.

23
au classement des 88 constellations par surface (637 deg²)
2
tronçons séparés : Serpens Caput et Serpens Cauda
1
seule constellation du ciel coupée en deux
13 Ga
d'âge pour l'amas M5, parmi les plus vieux connus
4 mois
de visibilité, de juin à septembre

Une figure unique

La constellation en deux morceaux

Aucune autre des 88 constellations n'est bâtie ainsi. Le Serpent existe en deux tronçons physiquement disjoints : Serpens Caput, la Tête, du côté ouest vers la Couronne boréale ; Serpens Cauda, la Queue, du côté est vers l'Aigle. Entre les deux s'interpose une grande figure, Ophiuchus, le Serpentaire, qui empoigne l'animal à deux mains. Ptolémée traitait déjà les deux ensemble comme une seule scène ; l'Union astronomique internationale a fixé en 1930 deux polygones distincts qui portent le même nom. Résultat : pour suivre le Serpent d'un bout à l'autre, votre regard doit enjamber tout le corps du Serpentaire, sur près de 30° de ciel.

La Tête (Caput), à l'ouest

C'est le tronçon le plus facile. Il se lève sous l'arc de la Couronne boréale et se termine en un petit triangle d'étoiles qui figure la tête du reptile. On y trouve l'étoile phare, Unukalhai, et le plus beau des objets de la constellation, l'amas M5. Au méridien vers le 30 juin à 21 h, la Tête passe haut, autour de 51° de hauteur depuis le nord de la France — un placement confortable, loin des brumes de l'horizon.
Carte de Serpens Caput, la Tête du Serpent, avec Unukalhai et l'amas M5
Carte de la Tête (Caput) : IAU / Sky & Telescope (CC BY 3.0)

La Queue (Cauda), à l'est

Plus basse et plus discrète, la Queue plonge vers la Voie lactée en direction du Bouclier et de l'Aigle. Son étoile de pointe, Alya (θ Serpentis), marque l'extrémité de la queue. Mais tout l'intérêt du tronçon tient à un seul objet, posé à sa lisière : la nébuleuse de l'Aigle, M16, et ses Piliers de la Création. Au méridien vers le 21 août à 21 h, la Queue culmine plus bas, autour de 31° : elle réclame un horizon sud dégagé.
Carte de Serpens Cauda, la Queue du Serpent, contenant la nébuleuse de l'Aigle M16
Carte de la Queue (Cauda) : IAU / Sky & Telescope (CC BY 3.0)
  1. Partez d'Arcturus et de la Couronne

    En début de nuit d'été, repérez Arcturus, l'étoile orange du Bouvier, puis l'arc de la Couronne boréale juste à sa gauche. La Tête du Serpent s'étend sous cet arc, vers le sud-est.

  2. Posez-vous sur Unukalhai

    Sous la Couronne brille une étoile isolée de magnitude 2,6, légèrement orangée : c'est Unukalhai, le cœur de la Tête. Elle sert d'ancre pour tout le reste.

  3. Descendez 8° au sud-ouest vers M5

    Depuis Unukalhai, glissez d'environ 8° — la largeur d'un poing tendu — vers l'étoile 5 Serpentis. L'amas M5 est collé à elle, tache floue déjà nette aux jumelles.

  4. Traversez le Serpentaire pour la Queue

    Pour M16, franchissez tout le corps du Serpentaire vers l'est, jusqu'au bord de la Voie lactée, entre la queue du reptile et le petit Bouclier de Sobieski. La nébuleuse de l'Aigle est là.

Les étoiles

Un cœur orange et une pointe de queue triple

Unukalhai, le cœur de la Tête

Unukalhai (α Serpentis, magnitude 2,63) est une géante orange de type K2, à environ 74 années-lumière. Son nom vient de l'arabe ʿunuq al-ḥayya, « le cou du serpent » — la place exacte qu'elle occupe sur la figure. C'est une étoile déjà évoluée, gonflée à une douzaine de fois le diamètre du Soleil, dont la teinte cuivrée se devine à l'œil nu sous un ciel correct. Elle est le point de départ de toute soirée sur la Tête.

Le second rang de la Tête

Eta Serpentis (magnitude 3,26) est une autre géante orange, à seulement 60 années-lumière ; on y a mesuré des oscillations comparables à celles du Soleil. Mu et Beta Serpentis (magnitudes 3,5 et 3,7), toutes deux blanches de type A, dessinent le triangle de la tête proprement dite. Aucune n'est éclatante, mais leur alignement rend le petit museau reconnaissable une fois Unukalhai posée.

Alya, la pointe de la Queue

Alya (θ Serpentis) ferme la Queue, tout à l'est. C'est un système triple à environ 130 années-lumière : deux étoiles blanches presque jumelles, de magnitudes 4,6 et 5,0, séparées de 22 secondes d'arc — un écart large, que tout petit télescope à 40× dédouble sans peine. C'est la double la plus commode du Serpent, et une jolie cible pour finir la traversée vers la Queue.

Des mondes autour d'étoiles discrètes

Le Serpent héberge plus de quinze étoiles à planètes confirmées. HD 168443 porte deux compagnons massifs — une planète de près de 8 masses de Jupiter et une naine brune de 17 masses joviennes — invisibles dans un télescope, mais rappelant que ces champs d'étoiles anonymes cachent des systèmes entiers.
Les étoiles du Serpent d'un coup d'œil
Étoile Magnitude Distance Ce qu'elle est Ce que vous verrez
Unukalhai (α) 2,63 ~74 al géante orange K2 le cœur de la Tête, teinte cuivrée à l'œil nu
Eta (η) 3,26 ~60 al géante orange point d'appui vers la Queue
Mu (μ) 3,54 ~156 al étoile blanche A0 sommet du triangle de la tête
Beta (β) 3,67 ~153 al étoile blanche A3 côté du museau
Alya (θ) 4,6 + 5,0 ~130 al double blanche dédoublée dès 40× au télescope

Le ciel profond

Un amas, une pouponnière et des galaxies bizarres

M5, un ancien de la Galaxie

M5 (NGC 5904, magnitude 5,6) est l'un des plus beaux amas globulaires du ciel boréal, et l'un des plus âgés : autour de 13 milliards d'années, presque aussi vieux que la Galaxie elle-même. Il rassemble des centaines de milliers d'étoiles dans une boule de 80 années-lumière de rayon, à quelque 24 500 années-lumière de nous. Aux jumelles, il apparaît comme une étoile floue ; un télescope de 114 à 150 mm commence à en grener le pourtour en étoiles individuelles, et le spectacle gagne à chaque millimètre d'ouverture supplémentaire. Il abrite 105 étoiles variables et deux pulsars milliseconde.

M16, la nébuleuse de l'Aigle

M16 (NGC 6611, magnitude 6,0) mêle un amas ouvert jeune et le gaz qui l'a engendré, à environ 7 000 années-lumière, dans la Queue. L'amas d'étoiles se voit aux jumelles, semé sur la Voie lactée. La nébuleuse qui l'entoure — et les fameux Piliers en son centre — demande un ciel noir et un filtre UHC ou OIII pour se détacher : c'est le sujet de la section suivante.

Hoag's Object, l'anneau parfait

À près de 600 millions d'années-lumière, Hoag's Object (magnitude 16) est l'une des galaxies les plus étranges connues : un noyau d'étoiles jaunes vieilles, ceinturé d'un anneau presque parfait d'étoiles bleues jeunes, avec du vide entre les deux. L'ensemble mesure environ 120 000 années-lumière. Elle reste hors de portée d'un instrument amateur, mais son image Hubble figure parmi les plus déroutantes du ciel.

Le Sextet de Seyfert

Le Sextet de Seyfert (autour de NGC 6027, magnitude 14,7) est un groupe compact de galaxies à environ 190 millions d'années-lumière, resserrées dans un mouchoir de 100 000 années-lumière. Quatre d'entre elles s'attirent et se déforment mutuellement ; elles finiront par fusionner en une seule galaxie elliptique. C'est un objet de grande ouverture et de photographie, pas de coup d'œil rapide.

L'image d'un télescope

Les Piliers de la Création

Faites glisser le curseur : à gauche, les Piliers en lumière visible (Hubble, 2014). À droite, les mêmes colonnes en infrarouge (JWST, 2022), qui transperce la poussière et révèle les jeunes étoiles.

Les Piliers de la Création : Hubble en visible, puis JWST en infrarouge — vue Hubble 2014 : NASA, ESA/Hubble et l'équipe Hubble Heritage (CC BY 4.0, ESA/Hubble heic1501a) ; vue JWST 2022 : NASA, ESA, CSA, STScI ; J. DePasquale, A. Koekemoer, A. Pagan (STScI) (CC BY 4.0, ESA/Webb weic2216a)
Les Piliers de la Création en lumière visible, image Hubble de 2014 : trois colonnes de gaz sombre opaques Les Piliers de la Création en infrarouge, image JWST de 2022 : la poussière devient translucide et des étoiles apparaissent à travers

Ce que sont vraiment ces colonnes

Les Piliers sont trois colonnes d'hydrogène moléculaire froid et de poussière, au cœur de la nébuleuse de l'Aigle. La plus longue s'étire sur près de 4 années-lumière — de quoi loger tout l'espace entre le Soleil et l'étoile la plus proche, et le dépasser. Le rayonnement brutal des jeunes étoiles voisines ronge leur surface et met à nu des globules denses où d'autres étoiles achèvent de naître. Ce sont, littéralement, des pouponnières stellaires en train de s'évaporer.

L'image de 1995, puis 2014, puis le JWST

La photographie originale date du 1er avril 1995 : les astronomes Jeff Hester et Paul Scowen la composent depuis Hubble, et elle devient aussitôt l'une des images les plus reproduites de l'astronomie. Hubble y revient en 2014 avec une version plus fine. Puis, en octobre 2022, le télescope spatial James-Webb rejoue la scène en infrarouge : sa lumière traverse la poussière opaque et fait surgir, à travers les colonnes, des étoiles naissantes invisibles pour Hubble. Le comparateur ci-dessus met les deux regards côte à côte.

Peut-être déjà détruits

Une donnée du télescope Spitzer suggère qu'une onde de choc de supernova aurait balayé les Piliers il y a quelque 6 000 ans. Comme la scène se trouve à 7 000 années-lumière, sa lumière met tout ce temps à nous parvenir : nous contemplerions donc des structures peut-être disparues, dont la fin ne nous sera visible que dans un millier d'années. L'hypothèse reste discutée — mais elle donne à l'image une saveur de fantôme.

À l'oculaire, soyons honnêtes

Il faut le dire clairement : les Piliers ne se voient pas dans un télescope amateur. La photo Hubble est une pose longue, gorgée de couleurs et de détails qu'aucun œil ne capte. Ce que vous atteignez réellement, c'est l'amas d'étoiles de M16 aux jumelles, et — sous un ciel noir, avec un filtre UHC ou OIII sur un instrument de 150 mm et plus — une lueur diffuse à l'emplacement de la nébuleuse. Le reste appartient aux télescopes spatiaux.
Le Serpent selon votre instrument
Avec quoi Budget Ce que vous atteignez
À l'œil nu Unukalhai, le triangle de la tête, M5 en tache limite sous ciel noir
Jumelles 10×50 60 à 100 € M5 en boule floue, l'amas de M16, Alya à peine élargie
Télescope 114–150 mm 200 à 400 € M5 grené en étoiles, Alya dédoublée, cœur de la nébuleuse de l'Aigle
150–200 mm + filtre UHC/OIII + 60 à 120 € (filtre) la nébuleuse de l'Aigle détachée, autour de l'amas de M16

Un peu d'histoire

Trois siècles à percer le Serpent

  1. 1702

    Gottfried Kirch repère une tache floue dans la Tête du Serpent : c'est la première observation de l'amas M5, prise pour une simple nébulosité.

  2. 1764

    Charles Messier inscrit l'amas dans son catalogue sous le numéro 5, toujours sans y distinguer d'étoiles — un objet à ne pas confondre avec une comète.

  3. 1791

    William Herschel, avec un miroir bien plus grand, résout enfin M5 en étoiles individuelles et en compte environ 200. L'amas cesse d'être une brume.

  4. 1er avril 1995

    Hubble dévoile les Piliers de la Création dans la nébuleuse de l'Aigle. L'image devient l'une des plus célèbres jamais prises depuis l'espace.

  5. octobre 2022

    Le télescope James-Webb rejoue les Piliers en infrarouge et fait apparaître, à travers la poussière, les étoiles en train d'y naître.

Mythologie

Le serpent de la médecine

Le reptile d'Asclépios

Le Serpent ne se raconte jamais seul : il forme une scène avec le Serpentaire, Ophiuchus, qui n'est autre qu'Asclépios, le dieu grec de la médecine. La figure montre le guérisseur tenant fermement le reptile enroulé autour de lui, la Tête d'un côté, la Queue de l'autre. C'est cette prise à deux mains qui, sur la sphère céleste, coupe l'animal en deux tronçons — la particularité qui rend le Serpent unique parmi les 88 constellations.

La mue, symbole de renaissance

Une légende raconte qu'Asclépios vit un serpent en soigner un autre en posant sur lui une herbe. Il en tira le secret pour ramener les morts à la vie — au point d'inquiéter les dieux. Le serpent est associé à la guérison précisément parce qu'il mue : en abandonnant sa vieille peau, il paraît renaître. De là vient le bâton d'Asclépios, une baguette entourée d'un serpent, encore aujourd'hui l'emblème de la médecine et des pharmacies.

Une constellation d'été à apprendre en deux temps

Sur le ciel, le Serpent accompagne toute la belle saison. La Tête se travaille dès la fin juin, haut sous la Couronne boréale ; la Queue attend le cœur de l'été et un horizon sud propre, vers la Voie lactée. En apprenant à passer de l'une à l'autre par-dessus le Serpentaire, vous tenez un fil qui relie la Couronne, Hercule, le Bouclier et l'Aigle — soit une large tranche du ciel de juillet et d'août.

Un objet pour chaque niveau

Peu de constellations offrent une gamme aussi complète en si peu d'étoiles. Le débutant vise Unukalhai puis M5 aux jumelles ; l'observateur équipé dédouble Alya et grène M5 au télescope ; le passionné du ciel noir traque la nébuleuse de l'Aigle au filtre ; et l'imageur pointe Hoag's Object ou le Sextet de Seyfert. Le Serpent récompense chaque marche de la progression.
L'avis de Luc

L'avis de Luc

Deux soirées valent mieux qu'une pour cette constellation coupée en deux. La première reste sur la Tête : Unukalhai, puis 8° au sud-ouest pour poser M5 dans un 150 mm — la boule grise se met à grener sur les bords à 120×, et c'est là qu'est le plaisir, pas dans la photographie. La seconde attend une nuit sans lune, un filtre OIII vissé, et la nébuleuse de l'Aigle bas sur l'horizon sud. Un avertissement d'entrée évite la déception : les Piliers ne se voient dans aucun oculaire, ce qui rend l'amas d'étoiles d'autant plus précieux.

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À explorer autour du Serpent

L'amas globulaire M5 M5, pas à pas L'un des plus vieux amas globulaires du ciel, et comment le grener au télescope. Les Piliers de la Création dans la nébuleuse de l'Aigle La nébuleuse de l'Aigle M16, ses Piliers de la Création, et le ciel qu'il faut pour la voir vraiment. Deux silhouettes sur une crête désertique, sous la bande verticale de la Voie lactée Se repérer dans le ciel d'été Le Bouvier, la Couronne, la Voie lactée : naviguer d'une constellation à l'autre.

Jumelles ou télescope pour le Serpent ?

Les jumelles posent M5 et l'amas de l'Aigle en tache floue ; le télescope grène l'amas et dédouble Alya. Nos choix par usage et par budget.

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