C'est la treizième figure que le Soleil traverse chaque année, celle que le zodiaque a laissée de côté. Immense, posée à cheval sur l'équateur céleste, elle offre une tête bien haute au sud et un ventre semé d'amas globulaires qui, eux, rasent l'horizon. Voici comment la lire, avec quoi, et ce que vous verrez vraiment.
11
au classement des 88 constellations, par surface (948 deg²)
7
amas globulaires au catalogue de Messier, un record
18 jours
le Soleil traverse le Serpentaire, plus longtemps que le Scorpion
56°
la hauteur de Rasalhague au méridien, vers 47° N
6 al
l'étoile de Barnard, deuxième système stellaire le plus proche
Repérer
Un grand pentagone entre l'Aigle et le Scorpion
Ne cherchez pas un homme tenant un serpent : à l'œil nu, le Serpentaire se résume à un vaste pentagone d'étoiles moyennes, coiffé par une pointe plus vive, Rasalhague. Cette pointe se repère à mi-chemin entre Véga, du côté de la Lyre, et Antarès, le cœur rouge du Scorpion, plus bas. Le pentagone dessine la tête et les épaules ; sous lui, deux jambes d'étoiles descendent vers l'horizon sud, jusqu'à frôler le Scorpion. Toute la figure enjambe l'équateur céleste : c'est pour cela que sa tête grimpe correctement — Rasalhague atteint 56° de hauteur au méridien depuis le centre de la France — tandis que ses pieds, eux, restent scotchés au sud. Retenez cette dissymétrie : elle commande tout ce que vous pourrez observer ici.
Carte : IAU / Sky & Telescope (CC BY 3.0)
Partez de Véga et d'Antarès
En juillet, deux repères encadrent la région : Véga, très haute à l'est, et Antarès, basse et rouge au sud. Rasalhague se tient à peu près à mi-distance, un peu à l'ouest de la ligne qui les joint.
Fixez le pentagone de la tête
Autour de Rasalhague, cinq étoiles de magnitude 2 à 3 tracent un grand pentagone un peu écrasé. C'est la seule partie franchement lisible de la constellation ; le reste demande un ciel de campagne.
Repérez la « main », Yed Prior et Yed Posterior
Sur le flanc ouest du pentagone, deux étoiles serrées — Yed Prior et Yed Posterior — marquent la main qui saisit le serpent. Leur nom vient de l'arabe yad, la main. C'est votre point d'entrée vers les amas.
Guettez la fin juillet, plein sud
Le Serpentaire passe au méridien vers le 25 juillet en début de nuit. C'est le seul créneau où ses amas du bas remontent un peu ; ailleurs dans l'année, ils restent noyés dans la brume de l'horizon.
Les étoiles
Rasalhague en tête, et une étoile qui fuit
Rasalhague, la tête du porteur
Rasalhague (α Ophiuchi, magnitude 2,07) porte un nom arabe limpide : ras al-hawwa, « la tête du charmeur de serpents ». C'est une étoile blanche de type A5 relativement proche, à 48,6 années-lumière, et c'est un couple : une compagne bien plus discrète tourne autour d'elle en huit ans. Rasalhague tourne aussi très vite sur elle-même — assez pour être nettement aplatie aux pôles. À l'œil nu, elle n'a l'air que d'une belle étoile de la voûte d'été ; sa vraie signature, c'est sa position, en pointe du pentagone.
Sabik et Cebalrai, les seconds rôles
Sabik (η Ophiuchi, magnitude 2,43, ~88 al) est la deuxième plus brillante ; son nom, resté flou, dériverait d'un mot arabe pour « le précédent ». C'est une double serrée, difficile à séparer. Cebalrai (β Ophiuchi, magnitude 2,77, ~82 al) est une géante orangée de type K2 dont le nom signifie « le chien du berger ». Ni l'une ni l'autre ne réclame d'instrument : elles servent à fermer le pentagone et à tendre la ligne vers les amas.
Yed Prior, la main rouge
Yed Prior (δ Ophiuchi, magnitude 2,74, ~171 al) est une géante rouge de type M, sensiblement plus froide et plus cuivrée que ses voisines : à côté d'elle, Yed Posterior (ε Ophiuchi, magnitude 3,2), une géante jaune-orangé, paraît presque blanche. Le contraste de teinte entre les deux, séparées de 1,5°, se saisit à l'œil nu sous un bon ciel — un petit exercice de perception des couleurs stellaires qui ne coûte rien.
Zeta, l'étoile en fuite
Zeta Ophiuchi (magnitude 2,57) est la plus chaude et la plus massive de la constellation : une étoile bleue de type O, une vingtaine de fois plus lourde que le Soleil. Sa particularité ne se voit pas à l'oculaire : c'est une étoile en fuite, éjectée de son berceau à quelque 24 km/s quand sa compagne a explosé en supernova, il y a un à deux millions d'années. En fonçant dans les poussières, elle sculpte devant elle une onde de choc en arc — magnifique en infrarouge, invisible en lumière ordinaire. À l'œil, c'est juste une étoile de plus ; la savoir en cavale change le regard qu'on lui porte.
Les étoiles du Serpentaire d'un coup d'œil
Étoile
Magnitude
Distance
Ce qu'elle est
Ce que vous verrez
Rasalhague (α)
2,07
~49 al
blanche A5, couple
la pointe du pentagone, haute au sud
Sabik (η)
2,43
~88 al
double serrée
deuxième phare, au bas du pentagone
Zeta (ζ)
2,57
~366 al
géante bleue O, en fuite
étoile banale à l'œil, onde de choc en IR
Yed Prior (δ)
2,74
~171 al
géante rouge M
teinte cuivrée, la « main » à l'ouest
Cebalrai (β)
2,77
~82 al
géante orangée K2
ferme le pentagone à l'est
Aucune ligne ne correspond au filtre.
Une curiosité de tout premier plan
L'étoile de Barnard, la voisine qui file
À moins de 5° de Rasalhague se cache une étoile qu'aucun œil ne voit et qui bat pourtant deux records. L'étoile de Barnard est une petite naine rouge de magnitude 9,5, à seulement 6 années-lumière : après le trio d'Alpha du Centaure, c'est le système stellaire le plus proche du Soleil, et l'étoile individuelle la plus proche visible depuis nos latitudes. Surtout, elle détient le plus grand mouvement propre connu : elle glisse de 10,3 secondes d'arc par an sur le fond du ciel, de quoi parcourir un diamètre de pleine Lune en un peu moins de deux siècles. Edward Barnard l'a repérée à ce déplacement en 1916. En octobre 2024, le spectrographe ESPRESSO du Très Grand Télescope de l'ESO y a confirmé une exoplanète : un monde d'à peine la moitié de la masse de Vénus, bouclant son orbite en 3,15 jours, bien trop brûlant pour l'eau liquide. La voir demande un télescope de 80 mm et une carte précise ; mais on pointe alors la deuxième porte à côté de chez nous.
Étoile de Barnard — Steve Quirk (domaine public)
Le ciel profond
Sept amas globulaires, un record de Messier
M10 et M12, la paire des jumelles
Ce sont les deux plus faciles, et ils vont ensemble. M10 (NGC 6254, magnitude 6,6, ~14 300 al) et M12 (NGC 6218, magnitude 6,7, ~15 700 al) ne sont séparés que de 3,4° — ils tiennent presque dans le même champ de jumelles 10×50, deux boules cotonneuses posées près du centre de la figure, à l'écart de l'horizon. Aux jumelles, ce sont deux taches rondes et douces ; dès une lunette de 100 à 150 mm, leurs bords commencent à se piqueter d'étoiles. M12 est un peu plus lâche, M10 un peu plus concentré : les comparer dans la foulée est le meilleur exercice pour apprendre à « lire » un globulaire.
M9, M14 et les plus discrets
M9 (magnitude 7,8, ~25 800 al) se niche près de Sabik, en lisière d'un nuage de poussière sombre qui en mange une partie ; M14 (magnitude 7,6, ~30 300 al) est plus lointain et plus diffus. Tous deux restent des pastilles floues dans un petit instrument et ne se résolvent qu'à partir de 150 à 200 mm. Ce ne sont pas des cibles de premier soir, mais ils complètent la moisson d'une constellation qui, à elle seule, aligne sept entrées Messier — toutes des amas globulaires, un cas unique.
M19 et M62, superbes mais bas
M19 (magnitude 6,8, ~28 700 al) est l'un des globulaires les plus aplatis qu'on connaisse, déformé par sa proximité du centre galactique ; M62 (magnitude 6,5, ~22 200 al) a un noyau nettement décentré, une asymétrie rare. Sur le papier, ils sont assez brillants pour des jumelles. En pratique, ils plongent tout au sud : depuis le centre de la France, M62 ne monte qu'à une quinzaine de degrés, dans la brume et les lumières. Le sud du pays les rend bien plus accessibles — encore la dissymétrie de la constellation.
La nébuleuse de la Pipe, un trou dans la Voie lactée
Sous un ciel vraiment noir, cherchez non pas une lueur mais une absence : la nébuleuse de la Pipe est un long nuage de poussière sombre, à quelque 600 à 700 années-lumière, qui masque les étoiles de la Voie lactée derrière lui. Sa forme de pipe — un fourneau et un tuyau — s'étale sur près de 7° au sud de la constellation. À l'œil nu depuis la campagne, ou aux jumelles, elle se devine comme une déchirure d'encre dans le fourmillement stellaire. C'est le contraire d'une nébuleuse lumineuse : ici, c'est le vide apparent qui est l'objet.
Le Serpentaire selon votre instrument
Avec quoi
Budget
Ce que vous atteignez
À l'œil nu
—
le pentagone, les rouges de Yed Prior, la Pipe sous ciel noir
Jumelles 10×50
40 à 90 €
M10 et M12 dans le même champ, M9 en tache, la Pipe
Télescope 100–130 mm
180 à 300 €
bords de M10/M12 piquetés, M14 diffus, l'étoile de Barnard
150–200 mm, horizon sud dégagé
350 à 700 €
M9, M19 aplati, M62 depuis le sud, globulaires résolus
Aucune ligne ne correspond au filtre.
Un peu d'histoire
L'étoile de Kepler, la dernière supernova qu'on ait vue
Le 9 octobre 1604, une « étoile nouvelle » s'alluma dans le pied du Serpentaire. Elle grimpa jusqu'à la magnitude −2,5 environ — plus brillante que toute étoile du ciel, visible en plein jour pendant près de trois semaines, puis à l'œil nu dix-huit mois durant. Johannes Kepler l'observa et la décrivit dans un traité qui porte son nom : c'était une supernova de type Ia, l'explosion d'une naine blanche, à quelque 20 000 années-lumière. Elle reste, à ce jour, la dernière supernova de notre Galaxie observée à l'œil nu. Aujourd'hui, il ne subsiste qu'un rémanent en expansion de magnitude 19, réservé aux grands instruments et aux télescopes à rayons X. Mais la région où elle brilla, elle, se pointe encore — bas sur l'horizon sud, à la frontière du Scorpion.
Rémanent de SN 1604 — NASA/ESA/JHU/R. Sankrit & W. Blair (domaine public)
9 octobre 1604
Une étoile nouvelle apparaît dans le pied du Serpentaire. Plusieurs observateurs européens la notent avant que le ciel couvert n'ait laissé Kepler la voir.
17 octobre 1604
Kepler l'observe enfin depuis Prague et entame un suivi qui durera un an. Son traité De Stella Nova en fixe le nom pour la postérité.
1916
Edward Barnard remarque une petite étoile à l'énorme mouvement propre : 10,3 secondes d'arc par an, un record jamais battu depuis. On l'appellera l'étoile de Barnard.
1er octobre 2024
L'ESO annonce une exoplanète autour de l'étoile de Barnard, détectée par ESPRESSO au VLT : un monde de moins d'une demi-masse de Vénus, en orbite de 3,15 jours.
Mythologie
Asclépios, le médecin foudroyé, et le signe oublié
Le dieu de la médecine
La figure représente Asclépios (Esculape chez les Romains), le dieu grec de la médecine, tenant à bras-le-corps un serpent — la constellation voisine du Serpent, qu'il est le seul à couper en deux. Fils d'Apollon, élevé par le centaure Chiron, Asclépios avait appris à guérir toutes les maladies, et jusqu'à ramener les morts à la vie. Le serpent, animal qui mue et semble renaître, est resté son emblème : c'est lui qui s'enroule aujourd'hui autour du bâton des pharmacies et des professions de santé.
Foudroyé pour avoir vaincu la mort
Cette maîtrise inquiéta Hadès, maître des Enfers : si les hommes cessaient de mourir, son royaume se viderait. Il s'en plaignit à Zeus, qui foudroya le guérisseur pour rétablir l'ordre du monde. Mais Zeus, reconnaissant le bienfait d'Asclépios, plaça son image dans le ciel en hommage. C'est ainsi qu'un mortel devenu trop puissant se retrouve figé parmi les constellations, serpent en main, entre l'Aigle et le Scorpion.
Le treizième signe que le zodiaque a écarté
Le Soleil traverse bel et bien le Serpentaire chaque année, entre fin novembre et mi-décembre — et il y passe plus de temps que dans le Scorpion voisin. Par la géométrie, ce serait donc un treizième « signe ». S'il n'en est pas un, c'est que les astronomes babyloniens avaient bâti un zodiaque de douze cases pour le caler sur les douze lunaisons de l'année : ajouter une treizième figure aurait cassé ce compte rond. Le Serpentaire est resté une constellation à part entière, mais un intrus dans l'astrologie.
Une figure d'équateur, à cheval sur deux mondes
Sa position sur l'équateur céleste fait du Serpentaire une constellation d'entre-deux : sa tête appartient au ciel de l'hémisphère nord, ses pieds à celui du sud. C'est ce qui explique qu'on la voie presque partout sur Terre, mais jamais tout entière avec le même confort : sous nos latitudes, on hérite d'une belle tête haute et d'amas du bas qu'il faut aller chercher. La connaître, c'est apprendre à composer avec la hauteur d'un objet, cette donnée qu'on oublie et qui décide de tout.
L'avis de Luc
Deux boules floues d'un coup dans le même champ de jumelles : M10 et M12, écartées de 3,4° et assez hautes pour sortir de la brume, posent la leçon des globulaires en une minute. M62 demande davantage — horizon sud net, sans lune, vers minuit fin juillet — et à 15° de hauteur depuis la Bourgogne, mieux vaut le garder pour des vacances plus au sud. L'étoile de Barnard se réserve aux mordus : magnitude 9,5, un 150 mm et une carte, mais pointer la voisine la plus proche du ciel boréal vaut le détour.
Une paire de 10×50 suffit à poser les deux globulaires dans le même champ ; un 150 mm va chercher M9, M19 et l'étoile de Barnard. Nos choix par usage et par budget.