Dixième constellation du ciel par la taille, et l'une des plus effacées : pas une étoile ne dépasse la magnitude 2,9. On ne la retient pas pour ses étoiles. On y va pour l'Hélice, la nébuleuse planétaire la plus proche de nous, pour la petite nébuleuse de Saturne et ses anses, et pour deux pluies d'étoiles nées de la comète de Halley.
10
au classement des 88 constellations par surface (980 deg²)
650 al
années-lumière : l'Hélice, la nébuleuse planétaire la plus proche
3
objets à viser : l'Hélice, la nébuleuse de Saturne, l'amas M2
66 km/s
vitesse des Êta Aquarides, filantes rasantes de Halley
43°
hauteur maximale de la tête du Verseau depuis Paris
Repérer
Sans le Grand Carré, on ne la trouve pas
Le Verseau n'a pas de forme qui saute aux yeux : c'est une nappe d'étoiles faibles étalée sur un large morceau de ciel d'automne, au sud du zodiaque. On ne le débusque pas en le fixant, on l'atteint depuis un voisin bien plus voyant, le Grand Carré de Pégase. Repérez ce quadrilatère haut dans le ciel de soirée en octobre. Prenez son côté ouest, Markab, et prolongez-le vers le bas, en direction de l'horizon sud. Vous tombez sur une petite figure en Y qui est, elle, franchement identifiable : c'est la Jarre, le seau d'où le Verseau déverse son eau.
Cette Jarre — les astronomes anglophones disent le Water Jar — est le vrai point d'entrée. Elle rassemble quatre étoiles, γ, η, ζ et π du Verseau, dont ζ, une double serrée. Juste au-dessus veille Sadalmelik (α), et un peu à l'ouest Sadalsuud (β), les deux phares discrets de la constellation. Une fois la Jarre tenue, tout le reste du Verseau se déplie autour d'elle, vers le sud et l'est.
Carte : IAU / Sky & Telescope (CC BY 3.0)
Partez du Grand Carré de Pégase
En octobre vers 22 h, le grand quadrilatère de Pégase domine le sud-est. C'est le repère le plus solide de la saison : quatre étoiles de magnitude 2 à 3 formant un carré large comme deux mains à bout de bras.
Descendez de Markab vers le sud
Depuis Markab, l'angle inférieur droit du Carré, glissez vers le bas d'une vingtaine de degrés. Vous quittez Pégase pour entrer dans le haut du Verseau, moins peuplé, plus sombre.
Accrochez la Jarre en Y
Cherchez un petit groupe de quatre étoiles serrées en forme de Y renversé : c'est l'astérisme de la Jarre, la seule figure nette du Verseau. Sadalmelik la surplombe.
Choisissez une nuit sans Lune et un horizon sud dégagé
Toute la constellation reste basse depuis la France : la tête culmine vers 43° depuis Paris, et l'Hélice grimpe à peine à 22°. La moindre brume ou lueur urbaine côté sud la noie. Visez la campagne, autour du méridien, en début de nuit d'automne.
Les étoiles
Deux « astres chanceux », et pas grand-chose de plus
Sadalsuud, la plus brillante des faibles
Curiosité de nomenclature : dans le Verseau, c'est Sadalsuud, la β, qui l'emporte de justesse sur α, avec une magnitude de 2,90. Son nom vient de l'arabe sa'd al-su'ud, « la plus chanceuse des chances » — les astronomes arabes la voyaient se lever à l'aube au moment où l'hiver rendait les armes et où revenaient les pluies douces. Derrière cet éclat modeste se cache une supergéante jaune posée à quelque 612 années-lumière : intrinsèquement, elle brille comme deux mille soleils. C'est la distance, encore, qui la rabaisse dans notre ciel.
Sadalmelik, l'étoile du roi
À côté, Sadalmelik (α, magnitude 2,97) porte un nom du même registre : sa'd al-malik, « l'astre chanceux du roi ». Autre supergéante jaune lointaine, elle marque l'épaule du porteur d'eau et sert de jalon au-dessus de la Jarre. Les deux « chanceuses » se ressemblent à l'œil nu : deux points jaunes tranquilles, sans rien de spectaculaire — ce qui, précisément, résume le Verseau. On ne vient pas ici admirer des étoiles.
Skat, Sadachbia et les seconds rôles
Plus bas, Skat (δ, magnitude 3,27) tient le pied du personnage ; son nom pourrait signifier « la jambe » ou « le souhait ». Sadachbia (γ, 3,8) appartient à la Jarre : son nom arabe évoque « la chance des tentes », l'image d'un campement dressé au retour du beau temps. Toutes tournent autour de la magnitude 3 ou en dessous — sous un ciel de ville, la plupart disparaissent, et le Verseau se réduit alors à deux ou trois lucioles isolées.
Ce que le Verseau n'offre pas
Autant le dire tout de suite : ici, pas de belle double colorée à dédoubler d'un coup d'oculaire, pas d'amas visible à l'œil nu, pas de rivière d'étoiles comme dans la Voie lactée d'été. Le Verseau est une constellation de patience et de carte. Son intérêt ne tient pas à ce qu'on voit du premier regard, mais à trois taches floues qu'il faut aller chercher — et qui, elles, valent le détour.
Les étoiles repères du Verseau
Étoile
Magnitude
Distance
Ce que dit son nom
Son rôle au ciel
Sadalsuud (β)
2,90
~612 al
la plus chanceuse des chances
la plus brillante, malgré la lettre bêta
Sadalmelik (α)
2,97
~520 al
l'astre chanceux du roi
au-dessus de la Jarre, jalon de repérage
Sadachbia (γ)
3,8
~160 al
la chance des tentes
sommet de la Jarre en Y
Skat (δ)
3,27
~113 al
la jambe / le souhait
marque le pied, guide vers l'Hélice
Aucune ligne ne correspond au filtre.
Le ciel profond
Trois taches floues qui rachètent tout le reste
L'Hélice (NGC 7293), l'Œil de Dieu
C'est la vedette. La nébuleuse de l'Hélice est une étoile mourante qui a soufflé ses couches externes : le Soleil finira ainsi. À environ 650 années-lumière, c'est la nébuleuse planétaire la plus proche de la Terre, et l'une des plus grandes du ciel — près de 25 minutes d'arc, la moitié d'une pleine Lune. Son double anneau lui a valu le surnom d'« Œil de Dieu ». Le paradoxe : cette taille énorme dilue sa lumière (magnitude 7,6 étalée sur tout ce disque), au point qu'elle est plus difficile qu'une planétaire minuscule. Aux jumelles, sous un ciel vraiment noir, ce n'est qu'un rond pâle à peine détaché du fond. Le secret tient en un mot : faible grossissement et grand champ, jamais l'inverse.
La nébuleuse de Saturne (NGC 7009)
Tout l'opposé de l'Hélice. NGC 7009 est minuscule — 41 secondes d'arc — mais concentrée, donc facile à trouver et brillante (magnitude 8,0). Dans un télescope de 100 mm, elle se montre comme un petit ovale bleu-vert qui tranche sur les étoiles blanches autour. Poussez le grossissement au-delà de 150× : le disque s'allonge. Lord Rosse, en la scrutant dans son télescope géant des années 1840, y a vu deux fines extensions latérales — les anses, en latin ansae — qui la font ressembler à Saturne inclinée. Ces anses demandent 200 mm et une nuit stable, mais le petit disque coloré, lui, est à la portée d'un débutant.
M2, l'amas globulaire discret
À 5° au nord de la Jarre, M2 (NGC 7089) est une boule de 150 000 étoiles vieilles de 13 milliards d'années, à quelque 37 500 années-lumière. Magnitude 6,5, taille 16′ : aux jumelles, une tache ronde et cotonneuse, à peine perceptible à l'œil nu sous un ciel parfait. Il faut un télescope de 150 mm et plus pour commencer à en grener le pourtour en étoiles individuelles — c'est l'un des globulaires les plus compacts et les plus concentrés du catalogue, ce qui le rend plus dur à résoudre que ses cousins de l'été.
Les seconds couteaux : M72, M73, et un fantôme
Pour l'observateur qui veut cocher le catalogue Messier, le Verseau réserve deux pièges instructifs. M72 (NGC 6981) est un globulaire lointain (magnitude 9,3, 55 000 années-lumière) qui reste une petite tache fade même à 200 mm. Juste à côté, M73 (NGC 6994) n'est pas un amas du tout : quatre étoiles en Y sans lien physique, distantes de 1 000 à 2 300 années-lumière les unes des autres, que Messier a cru nébuleuses. À l'oculaire, on ne voit que… quatre points. Et pour les mordus de défis : la galaxie naine du Verseau (DDO 210), à 3,2 millions d'années-lumière, membre de notre Groupe local — magnitude 14, un vrai fantôme réservé aux gros diamètres et aux ciels sans le moindre halo.
Comprendre
L'Hélice, ou la leçon du contraste
Une même nébuleuse peut être facile ou impossible selon le grossissement et le filtre. Voici ce qui change vraiment.
Le ciel profond du Verseau selon votre matériel
Avec quoi
Budget
Ce que vous atteignez
À l'œil nu
—
la Jarre en Y, Sadalmelik, M2 deviné sous un ciel noir parfait
Jumelles 10x50
35 à 80 €
M2 en tache floue, l'Hélice devinée en rond pâle, la Jarre nettement
Télescope 114–150 mm
150 à 350 €
le disque bleu-vert de la nébuleuse de Saturne, M2 qui commence à se résoudre
150–200 mm + filtre UHC/OIII
+ 60 à 130 € (filtre)
l'Hélice détachée du fond, le double anneau perceptible, les anses de NGC 7009
Aucune ligne ne correspond au filtre.
Aux dates du calendrier
Deux pluies filées de la comète de Halley
Les Êta Aquarides, début mai
Chaque année autour du 5 et 6 mai, la Terre traverse un ruban de poussières laissé par la comète de Halley. Ces grains percutent l'atmosphère à 66 km/s et laissent des filantes rapides, souvent traçantes, dont le radiant se tient tout près de la Jarre du Verseau. C'est le meilleur des deux rendez-vous : le taux horaire peut approcher 50 météores sous un ciel parfait. Le hic depuis la France : le radiant se lève tard et reste bas, si bien qu'on n'en attrape qu'une fraction, dans la dernière heure avant l'aube. L'hémisphère sud est bien mieux servi.
Les Delta Aquarides, fin juillet
Un mois et demi plus tard, autour du 30 juillet, les Delta Aquarides du Sud prennent le relais, avec un radiant voisin de Skat. Plus modestes — une quinzaine à vingt filantes par heure au maximum — elles ont l'avantage de s'étaler sur plusieurs semaines et de chevaucher le début des Perséides début août. Leur comète mère n'est pas Halley mais la petite 96P/Machholz. Pour les deux pluies, la recette est la même : aucun instrument, une chaise longue, un horizon sud dégagé, une nuit sans Lune, et de la patience côté sud du ciel.
Un peu d'histoire
L'échanson des dieux, et quelques premières
1746
Jean-Dominique Maraldi découvre M2 en cherchant une comète. Charles Messier le recensera à son tour en 1760, comme une « nébuleuse sans étoile ».
1782
William Herschel découvre la nébuleuse de Saturne (NGC 7009) avec un réflecteur de 6 pouces — l'une des premières planétaires jamais notées.
années 1840
Lord Rosse, avec son télescope géant de 72 pouces, décrit les anses latérales de NGC 7009 et lui donne son nom de « nébuleuse de Saturne ».
1959
Sidney van den Bergh repère la galaxie naine du Verseau (DDO 210). On confirmera plus tard qu'elle appartient à notre Groupe local, à 3,2 millions d'années-lumière.
Ganymède, le plus bel échanson
Pour les Grecs, le Verseau figure Ganymède, un jeune prince troyen que Zeus, séduit par sa beauté, fit enlever par un aigle jusqu'à l'Olympe pour qu'il y serve d'échanson — celui qui verse le nectar des dieux. C'est de là que vient l'eau que la constellation déverse depuis sa Jarre. L'aigle qui l'emporta n'est pas loin dans le ciel : c'est la constellation voisine de l'Aigle. Une même scène, éclatée sur deux figures célestes.
Une eau qui coule vers le Poisson austral
Sur les vieilles cartes, le flot versé par le Verseau ne se perd pas : il descend en une longue traînée d'étoiles faibles jusqu'à la bouche de Fomalhaut, l'étoile solitaire du Poisson austral, basse sur l'horizon sud d'automne. C'est le seul astre vraiment brillant de cette région du ciel, et il sert souvent de point d'ancrage pour retrouver, au-dessus de lui, le territoire délavé du Verseau.
Une région du ciel, pas une carte postale
Le Verseau appartient à une portion du ciel que les anciens appelaient « la Mer » : le Verseau, les Poissons, le Capricorne-Poisson, le Poisson austral, le Dauphin, la Baleine. Des figures aquatiques rassemblées là où le Soleil passait jadis en saison des pluies. Ça se sent à l'observation : peu d'étoiles vives, un fond sombre, une impression d'espace vide et calme. C'est un ciel de patience, à l'inverse des feux d'artifice de l'hiver.
Pourquoi lui consacrer une nuit
On pourrait croire une constellation ingrate. Elle l'est pour qui cherche l'étoile brillante. Elle est généreuse pour qui vient chasser le ciel profond : là, dans la même soirée d'octobre, on tient la planétaire la plus proche de la Terre, une planétaire à anses unique en son genre, et un globulaire de cent cinquante mille soleils. Trois objets, trois natures, trois distances — de 650 à 37 500 années-lumière. Le Verseau récompense l'observateur méthodique, pas le pressé.
L'avis de Luc
Monter le grossissement sur l'Hélice l'efface : c'est l'erreur la plus répandue sur cet objet. Il lui faut au contraire 30 à 40×, un grand champ, un filtre OIII vissé, et un ciel sombre — à 22° de hauteur, chaque lueur au sud pèse. La nébuleuse de Saturne, dans la même constellation, exige exactement l'inverse : un 100 mm et 150× suffisent, et le petit ovale bleu-vert se tient en cinq minutes. Deux planétaires, deux méthodes opposées, et une leçon sur le choix du grossissement.