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Observer · Ciel profond

L'Amérique du Nord et le Pélican

Un nuage de gaz posé à trois degrés de Deneb dessine, à s'y méprendre, le continent nord-américain — golfe du Mexique compris, creusé par une bande de poussière. Juste à côté, la même bande découpe un pélican. C'est immense : plus de dix pleines Lunes. C'est aussi l'un des pièges du ciel : géant en photo, presque fantôme à l'oculaire. Voici ce que vous verrez vraiment, avec quel matériel, et pourquoi un télescope est ici le mauvais outil.

2590
années-lumière : la distance révisée par le satellite Gaia en 2020
120
d'un bout à l'autre — plus de dix fois la surface de la pleine Lune
4
de magnitude intégrée, mais trompeuse : la surface descend jusqu'à la magnitude 12
30 ×
de grossissement à ne pas dépasser — au-delà, la nébuleuse déborde du champ
2 °
de champ réel minimum pour l'embrasser : jumelles ou lunette courte

Comprendre

Un continent de gaz, et son oiseau voisin

NGC 7000 est une vaste nébuleuse en émission — un nuage d'hydrogène ionisé, une région HII — dans la constellation du Cygne. Son intérêt tient d'abord à sa forme : les côtes découpées d'un gaz brillant reproduisent le contour de l'Amérique du Nord, avec un « golfe du Mexique » creusé non pas dans le gaz, mais devant lui, par une bande de poussière obscure (le nuage sombre LDN 935) qui absorbe la lumière des étoiles situées derrière. Cette même bande sépare le continent de son voisin, le Pélican (IC 5070) : les deux nébuleuses ne sont pas deux objets distincts mais deux morceaux d'un seul et même nuage géant, catalogué W80, qu'une coulée de poussière au premier plan découpe en deux figures reconnaissables.
Le complexe de l'Amérique du Nord (NGC 7000) à gauche et de la nébuleuse du Pélican (IC 5070) à droite, séparées par une bande de poussière sombre
NGC 7000 et IC 5070 — Wesley Chang (CC BY-SA 4.0)

Repérer

Partez de Deneb, et ne cherchez pas trop petit

  1. Trouvez Deneb, tout en haut du Triangle d'été

    De juillet à octobre, trois étoiles vives dominent le ciel : Véga, Altaïr et Deneb. Deneb est la plus au nord, à la queue du Cygne. C'est votre point d'ancrage, et il passe presque au zénith en France — l'idéal pour traverser le minimum d'atmosphère.

  2. Glissez de trois degrés vers l'est

    Depuis Deneb, décalez-vous d'environ 3° (la largeur de deux doigts à bout de bras) vers l'est. Vous entrez dans une zone plus laiteuse de la Voie lactée : c'est là que se cache le nuage, aux coordonnées 20h59m / +44°32′.

  3. Cherchez un renflement, pas un objet net

    Sous un ciel vraiment noir, à l'œil nu ou aux jumelles, l'Amérique du Nord n'apparaît pas comme une tache tranchée mais comme un léger épaississement de la Voie lactée. C'est normal : sa lumière est étalée sur près de deux degrés.

  4. Élargissez le champ, n'agrandissez pas

    Montez l'oculaire le plus faible que vous ayez (30 mm ou plus, en coulant 2"), visez moins de 30× et un champ réel supérieur à 2°. La forme se révèle en reculant, jamais en zoomant.

Détail

Le continent, le mur, et l'oiseau

Le continent et son golfe

L'Amérique du Nord s'étend sur 120′ × 100′, soit près de deux degrés — quatre pleines Lunes alignées, et plus de dix fois sa surface. À la distance mesurée par Gaia, 2 590 années-lumière, cela représente environ 90 années-lumière du nord au sud de gaz réel. Le « golfe du Mexique », lui, est un vide apparent : la bande de poussière LDN 935 masque le gaz derrière elle, sculptant la côte du Texas et de l'Amérique centrale.

Le Mur du Cygne, là où naissent les étoiles

La portion la plus dense et la plus contrastée — le « Mexique et l'Amérique centrale » de la carte — porte un nom propre : le Mur du Cygne (Cygnus Wall). C'est un front d'ionisation où le gaz froid est en train d'être allumé et sculpté, une véritable pouponnière d'étoiles en formation. C'est aussi le détail que les photographes cadrent le plus volontiers, car sa structure y est la plus riche.

Le Pélican, plus discret

De l'autre côté de la bande sombre, le Pélican (IC 5070, magnitude 8, 60′ × 50′) est plus ténu encore. On y suit un front d'ionisation qui avance dans le gaz froid, avec des filaments denses et au moins un jet d'étoile jeune, l'objet Herbig-Haro HH 555. Dans quelques millions d'années, l'équilibre du gaz aura tant changé que la forme d'oiseau aura disparu — le Pélican est une figure de passage.

L'étoile qui allume tout

Longtemps on a cru que c'était Deneb qui ionisait le nuage : Edwin Hubble l'avait proposé en 1922. Mais Deneb, à 8 500 K de surface, est bien trop tiède pour cela. La vraie coupable a été identifiée en 2004, cachée derrière la poussière : l'étoile J205551.3+435225, de type O3.5, dépassant les 40 000 K. Éteinte par la poussière, on la voit à la magnitude 13,2 ; sans ce voile, elle brillerait à la magnitude 3,6, à l'œil nu.
L'Amérique du Nord / Pélican en sept repères
Repère Valeur
Type d'objet nébuleuse en émission (région HII)
Constellation le Cygne, à 3° à l'est de Deneb
Magnitude ≈ 4 intégrée (mais surface jusqu'à 12)
Distance ≈ 2 590 années-lumière (795 pc, Gaia 2020)
Taille apparente 120′ × 100′ (plus de dix pleines Lunes)
Saison été et automne, au zénith en France
Matériel minimal jumelles ou lunette courte (cadrage photo dès 135 mm)

Voir vraiment

Le seul objet géant que le télescope dessert

À l'œil nu et aux jumelles

Sous un ciel vraiment noir, loin des villes, l'Amérique du Nord est visible à l'œil nu comme un renflement de la Voie lactée près de Deneb — l'un des rares nuages d'émission à l'être. Aux jumelles, c'est mieux encore : le grand champ et le faible grossissement lui rendent son contraste, et le « golfe du Mexique » commence à se deviner comme une échancrure sombre.

Pourquoi le télescope échoue

C'est le cas d'école inverse des autres nébuleuses : un télescope, ici, dessert. Il grossit trop, morcelle l'objet, et n'en montre qu'un fragment sans forme, noyé dans un fond gris. La cible fait près de deux degrés ; un oculaire classique en cadre un demi. On perd le tout pour un détail illisible. C'est un objet de jumelles et de grand champ, pas de tube long.

Ce que change un filtre

Un filtre UHC ou OIII, monté sur un oculaire grand champ à moins de 30×, éteint le fond du ciel et fait ressortir la forme : la côte du golfe du Mexique se détache, franche. C'est le geste décisif en visuel — sans lui, la nébuleuse reste noyée. Le Pélican, plus discret, demande davantage de patience et un ciel plus noir encore.

La photo, un autre objet

En pose longue, tout change. Le filtre H-alpha ou un duo-bande capte l'hydrogène et la nébuleuse explose de rouge, avec un relief que l'œil ne percevra jamais. Un objectif photo de 135 à 200 mm cadre le continent et l'oiseau dans le même champ ; comptez au moins trois à quatre heures de pose en H-alpha. Ne jugez jamais ce nuage sur une photo avant de l'avoir cherché vous-même : le visuel en donne la forme, la photo en donne la couleur, et ce sont deux objets différents.
L'Amérique du Nord selon votre matériel
Avec quoi Budget Ce que vous atteignez
À l'œil nu (ciel noir) un renflement laiteux près de Deneb, sous un ciel sans lune ni ville
Jumelles 10×50 40 à 90 € la masse du continent, le golfe du Mexique deviné, un grand champ tenu net
Lunette courte + oculaire 30–40 mm à partir de 200 € le champ de 2° complet, mais sans filtre le contraste reste faible
+ filtre UHC ou OIII + 70 à 160 € la côte du golfe du Mexique franche, la forme lisible à moins de 30×
Photo H-alpha (objectif 135–200 mm) capteur + filtre le rouge de l'hydrogène, le Mur du Cygne détaillé, le Pélican complet

Un peu d'histoire

De la « nébulosité laiteuse » au continent

  1. 24 octobre 1786

    William Herschel observe l'objet depuis Slough et n'y décrit qu'une « faible nébulosité laiteuse ». Personne, à l'oculaire, n'y voit encore un continent.

  2. 1890

    L'astrophotographe allemand Max Wolf photographie la région et remarque le premier que la forme du gaz évoque l'Amérique du Nord. Le nom est né de la pose longue, pas de l'œil.

  3. 1922

    Edwin Hubble propose que Deneb ionise le nuage. L'hypothèse tiendra des décennies avant d'être écartée : Deneb, à 8 500 K, est trop froide pour cela.

  4. 2004

    L'étoile ionisante réelle est enfin repérée derrière la poussière : J205551.3+435225, une géante O3.5 de plus de 40 000 K, invisible à l'œil car éteinte à la magnitude 13,2.

  5. 2020

    Les mesures du satellite Gaia fixent la distance à 2 590 années-lumière (795 parsecs), révisant les estimations antérieures.

L'avis de Luc

L'avis de Luc

La consigne déconcerte : ranger le télescope et prendre les jumelles 10×50. C'est pourtant la seule façon de voir cette nébuleuse, dont la masse continentale apparaît d'un coup près de Deneb — à condition d'observer loin des lampadaires. Un filtre UHC vissé sur une lunette courte à 25× ajoute le détail qui emporte l'adhésion : la côte du golfe du Mexique se détache, nette. La leçon vaut pour toutes les grandes nébuleuses — elles se regardent en reculant, jamais en zoomant.

Continuer

Autour de l'Amérique du Nord

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Un filtre UHC ou OIII pour sortir le continent du fond de ciel ?

Sur l'Amérique du Nord, le filtre à bande étroite fait apparaître le golfe du Mexique là où l'œil ne voyait rien. Nos choix d'UHC et d'OIII par budget et par usage.

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