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Observer · Ciel profond

Les étoiles doubles à observer

Deux soleils accolés dans le champ de l'oculaire, l'un doré, l'autre bleu : les étoiles doubles sont la seule famille du ciel qui ne craint ni les lampadaires ni la pleine Lune. Albireo, Mizar, Almach, la « double-double » de la Lyre — voici le parcours des plus belles, avec quel instrument les séparer et ce que vous verrez vraiment.

34
séparent l'or et le bleu d'Albireo : une double facile à la moindre lunette
60 mm
de diamètre suffisent déjà à dédoubler la plupart des belles doubles du ciel
6
étoiles dans le système Mizar-Alcor, le deuxième sextuplet stellaire le plus proche
12
d'écart entre Mizar et Alcor : le « cavalier » se sépare à l'œil nu
2
paires serrées cachées dans ε Lyrae, la « double-double » — deux doubles en une

Ce que c'est

Deux étoiles pour le prix d'une — liées, ou seulement alignées

Une étoile double, c'est deux étoiles qui se touchent presque dans le champ de l'oculaire. Le ciel en cache deux sortes, et la nuance est le cœur du sujet. La binaire physique est un vrai couple : deux astres liés par la gravité, tournant l'un autour de l'autre sur des siècles ou des millénaires — les deux étoiles d'Almach mettent environ 5 000 ans à boucler une orbite. La double optique, elle, est une illusion de perspective : deux étoiles sans lien, l'une bien plus lointaine que l'autre, que notre ligne de visée aligne par hasard. À l'oculaire, rien ne les distingue — il faut mesurer leur mouvement sur des années pour trancher. On repère chaque couple par deux nombres : la séparation en secondes d'arc, et l'angle de position (le cap de la seconde étoile, le nord valant 0°). Au moins une étoile sur deux vit en couple ou en groupe : le Soleil, célibataire, fait presque figure d'exception.

L'objet qui se moque de la pollution lumineuse

Voici l'atout que rien d'autre n'offre. Une nébuleuse, une galaxie, un amas lointain : tout cela s'efface dès qu'un lampadaire ou la Lune éclaircissent le fond du ciel — leur lumière est diffuse, et le moindre voile la noie. Une étoile double est ponctuelle et brillante : Albireo culmine à la magnitude 3,1, on la sépare depuis un balcon de banlieue, sous la pleine Lune, sans rien perdre. C'est la cible reine des soirs où le ciel profond est condamné : ville, périphérie, nuit lunaire. Là où l'observateur urbain croit ne rien pouvoir viser, les doubles restent intactes.

La couleur, ce que la photo trahit et l'œil révèle

Sur les objets diffus, la pose longue montre mille fois plus que l'œil. Sur les doubles, c'est presque l'inverse : les couleurs sont plus franches à l'oculaire que sur bien des photos, où le capteur sature les étoiles vives en blanc. L'or d'Albireo, le bleu d'Almach, ne demandent aucun filtre ni aucun ciel noir — juste une mise au point nette et un grossissement modéré. Le plaisir tient à deux choses : le contraste de teinte entre les deux astres, et le défi de la séparation, quand la paire est serrée sous la seconde d'arc.

La reine des débutants

Albireo, le contraste de couleur le plus net du ciel

Albireo (β Cygni) marque le bec du Cygne, tout au bout de la Croix du Nord. À l'œil nu, une simple étoile de magnitude 3,1. Mais dès 20 à 30× dans une petite lunette — parfois aux grosses jumelles bien calées — elle éclate en deux : une composante ambre doré (magnitude 3,1, une géante orangée de type K3) et une composante bleu-saphir (magnitude 5,1, une étoile chaude de type B8). Les 34″ qui les séparent en font l'une des doubles les plus faciles du ciel, et le contraste chromatique le plus spectaculaire accessible à l'amateur. Le secret : grossir peu. Trop de grossissement écarte les deux points et dilue l'effet — c'est en champ serré que l'or et le bleu se répondent.
Détail savoureux : on ne sait plus si Albireo est un vrai couple. Longtemps donnée pour binaire, elle a été rouverte par le satellite Gaia : ses mesures de 2018 montrent que les deux étoiles filent dans le ciel à des vitesses différentes, à des distances de ~400 et ~120 années-lumière environ. Le plus beau couple du ciel ne serait donc qu'un alignement de perspective — une double optique. Le débat n'est pas clos, mais l'ironie est délicieuse.
Albireo dans le bec du Cygne : la double dorée et bleue au grand champ
Albireo — Bruce Waters, Killarney Observatory (CC BY 4.0)

Le cavalier et sa monture

Mizar et Alcor, la double que l'œil sépare tout seul

Regardez la deuxième étoile du timon de la Grande Ourse — l'étoile du milieu du manche. C'est Mizar (magnitude 2,2). Collée à elle, à 12′ (environ 720″), une compagne plus discrète : Alcor (magnitude 4,0). Les Arabes en avaient fait un test de vue : savoir séparer « le cheval et le cavalier » à l'œil nu prouvait une bonne acuité. C'est l'une des rares doubles que l'on résout sans instrument, et le plus simple des jeux à montrer sous un ciel de ville.
Pointez une petite lunette, et Mizar se dédouble à son tour : Mizar A et Mizar B, écartées de 14,4″. Poussez plus loin, et le compte s'affole : chacune de ces étoiles est elle-même double au spectroscope. Mizar seule compte quatre soleils ; avec Alcor, qui partage son mouvement dans l'espace, le groupe forme un sextuplet — le deuxième plus proche de nous après Castor, à environ 83 années-lumière. Entre Mizar et Alcor se glisse une faible étoile sans lien, Sidus Ludovicianum, prise un temps pour une planète en 1722.
Mizar, Alcor et la faible Sidus Ludovicianum, dans la queue de la Grande Ourse
Mizar, Alcor et Sidus Ludovicianum — Giuseppe Donatiello (CC0)
  1. 1617

    À la demande de Benedetto Castelli, Galilée pointe sa lunette sur Mizar : les deux composantes se devinent déjà. La première double jamais examinée à l'instrument.

  2. 1650

    Giovanni Riccioli publie Mizar comme étoile double : la première double reconnue et cataloguée au télescope.

  3. 1857

    George Bond photographie Mizar à l'observatoire de Harvard — la toute première étoile double immortalisée sur une plaque.

  4. 1889

    Le spectre de Mizar A se dédouble périodiquement : Pickering et Antonia Maury identifient la première binaire spectroscopique de l'histoire.

Le parcours

Huit doubles à viser, du plus facile au plus exigeant

Les plus belles étoiles doubles pour l'observateur
Étoile Constellation Écart Magnitudes Couleurs Instrument
Albireo (β Cyg) Cygne 34″ 3,1 et 5,1 or & bleu-saphir lunette 60 mm, 30×
Mizar (ζ UMa) Grande Ourse 14,4″ 2,2 et 3,9 blanc & blanc 60 mm ; Alcor à l'œil nu (12′)
Almach (γ And) Andromède 10″ 2,3 et 5,5 doré & bleu 60–80 mm, 50×
Cor Caroli (α CVn) Chiens de chasse 19″ 2,9 et 5,6 blanc & bleuté 60 mm, facile
ε Lyrae Lyre 208″ puis 2,4″ 4,7 à 6,2 blanches jumelles + 100 mm à 150×
Castor (α Gem) Gémeaux 6″ 1,9 et 3,0 blanc & blanc 80–100 mm, 100×
Polaris (α UMi) Petite Ourse 18″ 2,0 et 8,7 jaune & faible 60–70 mm, 80×
Rigel (β Ori) Orion 9,5″ 0,1 et 6,7 bleu-blanc & faible 100–150 mm (éclat écrasant)

Almach, le jumeau d'Albireo

Almach (γ Andromedae) est le pendant automnal d'Albireo : une géante dorée de magnitude 2,3 accolée à une compagne bleue de magnitude 5,5, séparées de 10″. Un contraste presque aussi franc, dans une étoile plus haute dans le ciel d'Andromède. La compagne bleue est elle-même triple : Almach est en réalité un système de quatre soleils, à quelque 390 années-lumière.

ε Lyrae, la double-double

Tout près de Véga, ε Lyrae se dédouble déjà aux jumelles : deux étoiles écartées de 208″ (3,5′). Le prodige vient ensuite — un télescope de 100 mm à 150× montre que chacune de ces deux étoiles est elle-même une paire serrée, séparée de 2,4″. Quatre soleils rangés deux par deux, à 162 années-lumière : le test classique de la finesse optique d'un instrument.

Castor, six soleils en un point

Castor (α Geminorum), la tête nord des Gémeaux, paraît unique à l'œil nu. Une lunette de 80 mm la scinde en deux astres blancs de magnitude 1,9 et 3,0, dont l'écart passe de 2″ dans les années 1970 à environ 6″ aujourd'hui, l'orbite les écartant peu à peu. Au spectroscope, chaque composante est double, et un couple de naines rouges lointain complète le tableau : six étoiles, à seulement 49 années-lumière.

Cor Caroli, Polaris, Rigel

Cor Caroli (α CVn), sous la queue de la Grande Ourse, offre une paire large et facile (19″, magnitudes 2,9 et 5,6). Polaris, l'étoile polaire, cache une compagne de magnitude 8,7 à 18″ — un joli défi de contraste qu'une lunette de 60 mm résout ; Hubble a isolé sa troisième composante en 2006. Rigel enfin, la supergéante bleue d'Orion (magnitude 0,1), garde une compagne de magnitude 6,7 à 9,5″ : facile sur le papier, ardue en pratique tant l'étoile principale éblouit — un 150 mm est bienvenu.

La technique

Séparer une double : diamètre, grossissement, turbulence

Le diamètre fixe la limite

La finesse à laquelle un instrument sépare deux points dépend de son diamètre, pas de son grossissement. La règle de Dawes le chiffre : le pouvoir séparateur en secondes d'arc vaut à peu près 116 divisé par le diamètre en millimètres. Une lunette de 60 mm descend ainsi vers 1,9″, un 100 mm vers 1,2″, un 150 mm vers 0,8″. C'est pourquoi les paires serrées de ε Lyrae (2,4″) passent dès 100 mm, tandis que Castor à 6″ ou Albireo à 34″ ne réclament presque rien.

Grossir juste ce qu'il faut

Une fois le diamètre suffisant, le grossissement sert à écarter visuellement les deux points. Pour une paire serrée, on monte à 150× ou plus ; pour Albireo au contraire, on reste bas — 30× — car le charme est dans le contraste de couleur en champ compact, que le grossissement dilue. Chaque double a son grossissement idéal, et c'est la moitié du jeu que de le trouver.

Le seeing, l'arbitre de la nuit

Reste l'atmosphère. La turbulence — les astronomes disent le seeing — fait grelotter les étoiles et fond les paires serrées en une bouillie. Une nuit calme, les points sont piqués et se séparent jusqu'à la limite de l'instrument ; une nuit agitée, même un gros télescope échoue sous la seconde d'arc. Les doubles larges (Albireo, Mizar, Almach) ignorent le seeing ; les doubles serrées (ε Lyrae, Castor) attendent une nuit stable.

La méthode qui marche

Centrez l'étoile, faites une mise au point irréprochable sur les astres du champ, puis montez le grossissement palier par palier. Laissez l'œil s'habituer : une paire limite se révèle par éclipses, quand l'air se calme une seconde. Et commencez large — Albireo, Mizar, Almach — avant d'attaquer les couples serrés : on apprend l'œil sur les faciles.
Ce que vous séparez selon l'instrument
Avec quoi Les doubles à votre portée
À l'œil nu Mizar et Alcor (12′), ε Lyrae en deux (208″) sous un ciel transparent
Jumelles 10×50 Mizar-Alcor net, ε Lyrae dédoublée, Albireo à la limite du champ
Lunette 60–70 mm, 30–50× Albireo, Almach, Cor Caroli, Polaris, Mizar A/B : la plupart des doubles larges
Télescope 100 mm, 150× les paires serrées de ε Lyrae (2,4″), Castor (6″)
150 mm et plus Rigel malgré l'éblouissement, les couples sous la seconde d'arc si le seeing le permet

Repérer

Deux routes sûres : le Triangle d'été et la Grande Ourse

  1. Albireo, par le Triangle d'été

    L'été, repérez les trois étoiles vives du Triangle d'été : Véga, Altaïr, Deneb. Depuis Deneb, la queue du Cygne, descendez la longue barre de la Croix du Nord jusqu'à son extrémité sud : l'étoile discrète du bec, c'est Albireo.

  2. Mizar, au milieu du manche de la Casserole

    Toute l'année au nord, retrouvez la Grande Ourse. La queue (le manche de la Casserole) compte trois étoiles : celle du milieu, c'est Mizar. Regardez-la fixement — la petite Alcor apparaît juste à côté, à l'œil nu.

  3. Almach, au bout de la chaîne d'Andromède

    L'automne, partez du grand carré de Pégase, suivez la double rangée d'étoiles d'Andromède vers le nord-est : la dernière étoile brillante de la chaîne, avant Persée, est Almach.

  4. ε Lyrae et Castor, les défis

    ε Lyrae est à un doigt de Véga, dans la Lyre, l'été. Castor est la tête nord des Gémeaux, haut dans le ciel d'hiver. Gardez-les pour une nuit stable : ce sont les couples serrés qui testent votre instrument.

Les étoiles doubles — repères d'un coup d'œil
Repère Valeur
Type d'objet étoiles doubles et multiples (couples liés par la gravité ou de simple perspective)
Constellations Cygne (Albireo), Grande Ourse (Mizar), Andromède, Lyre, Gémeaux, Orion…
Magnitude de 0,1 (Rigel) à 3,1 (Albireo) pour les têtes d'affiche
Distance de 49 al (Castor) à 850 al (Rigel)
Écartement de 34″ (Albireo) jusqu'à 12′ pour Mizar-Alcor, séparés à l'œil nu
Saison toute l'année selon la cible (Albireo l'été, Almach l'automne, Castor l'hiver)
Instrument minimal l'œil nu (Mizar-Alcor) ou une lunette de 60 mm pour la plupart
L'avis de Luc

L'avis de Luc

Voilà ce qui reste beau depuis la ville, les soirs de pleine Lune où tout le reste est noyé : sous un lampadaire, depuis un balcon de banlieue, Albireo à 30× donne son or et son bleu comme si de rien n'était. Aucune nébuleuse ne tiendrait dans ces conditions. Mizar suit dans la foulée, tout aussi facile. ε Lyrae se garde pour une nuit calme — un 100 mm décolle ses paires serrées de 2,4″ à 150×, mais seulement quand l'air ne tremble pas.

Continuer

Autour des étoiles doubles

Albireo dans le Cygne Le Cygne, où loge Albireo La Croix du Nord, la double dorée du bec, et les nébuleuses de la Voie lactée d'été. Carte du ciel de la Grande Ourse : les sept étoiles de la Casserole et le prolongement courbe de la queue vers Arcturus puis Spica Se repérer dans le ciel Le Triangle d'été, la Grande Ourse, la chaîne d'Andromède : les routes qui mènent à chaque double. Une paire de jumelles 10×50 noires posées sur fond blanc, objectifs tournés vers l'objectif, lanière repliée derrière Observer aux jumelles Mizar-Alcor et ε Lyrae se dédoublent déjà au grand champ : ce que les jumelles montrent avant le télescope.

Quelle lunette pour dédoubler Albireo et séparer ε Lyrae ?

Une lunette de 60 mm ouvre déjà Albireo, Almach et Cor Caroli ; il faut un 100 mm à 150× pour fendre les paires serrées de la double-double. Nos choix par usage et par budget.

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