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Observer · Ciel profond

M14, l'amas globulaire à nova du Serpentaire

Cent cinquante mille étoiles à trente mille années-lumière, dans un coin d'Ophiuchus presque vide de repères. M14 est le plus lointain et le plus dur à résoudre d'un trio de globulaires — mais il porte une rareté : une nova y a flambé en 1938, l'un des seuls éclats de ce genre jamais surpris au sein d'un amas globulaire. Voici comment le débusquer, ce que chaque diamètre en tire, et pourquoi ses étoiles refusent longtemps de se séparer.

30300
années-lumière : sa distance, près du double de celle de ses voisins M10 et M12
150000
étoiles rassemblées dans une sphère de 100 années-lumière
70
étoiles variables recensées — une richesse peu commune pour un globulaire
1938
l'année où une nova y a été photographiée, cas rarissime dans un amas globulaire
1764
sa découverte, par Charles Messier lui-même

Ce que c'est

Un globulaire riche, lâche et lointain

M14 porte le numéro 14 chez Charles Messier et NGC 6402 au New General Catalogue. C'est un amas globulaire : un essaim sphérique de très vieilles étoiles, tenues ensemble par leur seule gravité, en orbite dans le halo de la Voie lactée. Il rassemble quelque 150 000 soleils pour une masse d'environ 1 million de masses solaires, étalés sur près de 100 années-lumière. À 30 300 années-lumière du Soleil et à peu près 13 000 du centre galactique, c'est un objet massif que l'éloignement seul rapetisse à 11 minutes d'arc dans notre ciel — un tiers de la pleine lune.
L'amas globulaire M14 (NGC 6402) dans Ophiuchus, boule d'étoiles dense et légèrement ovale sur fond noir
M14 — NOIRLab / NSF / AURA (CC BY 4.0)

Une concentration lâche, classe VIII

Les globulaires se rangent sur une échelle de concentration de I (le plus tassé) à XII (le plus diffus). M14 est classé VIII : un amas peu concentré, sans le noyau aveuglant d'un M2 ou d'un M15. Ses étoiles sont réparties de façon plus régulière, du centre aux bords. On pourrait croire qu'un amas ainsi dilué se résout facilement — c'est l'inverse : privé de gros astres brillants (les plus lumineux plafonnent à la magnitude 14), M14 offre une granulation fine mais fuyante, sans point d'accroche pour l'œil.

Deux fois plus loin que M10 et M12

M14 forme un trio de globulaires avec M10 et M12, ses voisins d'Ophiuchus. Mais là où ces deux-là se tiennent vers 14 000 à 16 000 années-lumière, M14 siège à 30 300 — presque le double. Il paraît donc plus petit et plus discret, alors qu'en taille réelle il est en fait le plus grand des trois. Cette distance est la clé de tout : elle explique pourquoi M14 résiste au diamètre quand ses voisins cèdent, et pourquoi il faut viser plus gros pour l'ouvrir en étoiles.

Une boule un peu aplatie

M14 n'est pas une bille parfaite : il est sensiblement elliptique, avec un aplatissement mesuré d'environ 0,11 — la forme d'un ballon vu de trois quarts plutôt qu'une sphère nette. Ce léger ovale, imperceptible aux jumelles, se devine dès qu'un instrument moyen détache la nébulosité du fond de ciel : l'amas semble « couché » dans une direction, plus étiré qu'arrondi.

Une métallicité intermédiaire

Ses étoiles sont modérément pauvres en éléments lourds : une métallicité [Fe/H] ≈ −1,28, soit de l'ordre de 5 % du fer du Soleil. C'est une valeur intermédiaire pour un globulaire — ni les astres presque vierges des amas du halo profond, ni les populations plus enrichies. Comme la plupart de ses pairs, M14 est un fossile : ses étoiles ont quelque 13 milliards d'années et datent de la formation même de la Galaxie.

Ce qui le rend unique

La nova de 1938, retrouvée vingt-six ans après

Un éclat presque jamais vu ailleurs

Les novae — le sursaut soudain d'une naine blanche qui vole de la matière à une étoile compagne — sont banales dans le disque de la Galaxie, mais rarissimes dans un amas globulaire. On en compte à peine une poignée dans toute l'histoire de l'observation. M14 en abrite l'une des plus fameuses : en 1938, une étoile de l'amas s'est brusquement éclaircie jusqu'à la magnitude 9,2, brillant un temps comme les plus lumineuses de tout l'amas réunies.

Découverte sur des plaques, en 1964

Personne ne l'a vue flamber en direct. La nova dormait sur d'anciennes plaques photographiques, jusqu'à ce que l'astronome Amelia Wehlau l'y débusque en 1964, en réexaminant des clichés vieux de vingt-six ans. On a ensuite cherché, sans certitude, un possible reste de cette nova parmi les étoiles de l'amas — la trace ténue de l'astre qui avait explosé. M14 doit à cet épisode une bonne part de sa célébrité : c'est l'un des très rares amas globulaires où une nova a été formellement enregistrée.

Repérer

Dans un désert d'étoiles, à l'est de M10 et M12

  1. Situez Ophiuchus, plein sud l'été

    De juin à août, vers 23 h, cherchez au sud le vaste pentagone d'Ophiuchus, le Serpentaire, coincé entre les têtes du Serpent et l'Écu. C'est une région pauvre en étoiles brillantes — le principal obstacle n'est pas la magnitude de l'amas, mais le vide qui l'entoure.

  2. Trouvez d'abord M10 et M12

    Les deux globulaires-frères, M10 et M12, sont plus faciles et plus hauts : repérez-les d'abord au centre d'Ophiuchus. Ils vous servent de tremplin — M14 se tient à leur est.

  3. Décalez d'environ 10° vers l'est

    Depuis M10, glissez d'à peu près 10° vers l'est le long de la carte : c'est deux champs de chercheur. M14 se trahit par une petite tache ronde et cotonneuse, plus terne et plus menue que ses voisins, sans étoile-guide brillante à ses côtés.

  4. Prenez-le au méridien, jamais bas sur l'horizon

    Avec une déclinaison de −3°, M14 ne culmine qu'à environ 40° de hauteur depuis le nord de la France. Attrapez-le au passage au méridien, plein sud, aux nuits de juin et juillet, pour le sortir au maximum de la brume basse et de la pollution lumineuse.

M14 — carte d'identité
Repère Valeur
Type d'objet amas globulaire (NGC 6402), concentration classe VIII
Constellation Ophiuchus, le Serpentaire — à ~10° à l'est de M10
Magnitude 7,6 (hors de portée de l'œil nu)
Distance ≈ 30 300 années-lumière, dans le halo galactique
Taille apparente ≈ 11′ (un tiers de la pleine lune)
Saison été — de juin à juillet, plein sud au méridien
Hauteur au méridien ≈ 40° depuis le nord de la France (déclinaison −3°)
Instrument minimal des jumelles 50 mm le montrent en tache floue ; il faut ~300 mm pour le résoudre en étoiles

À l'oculaire

Le plus coriace du trio à résoudre

M14 est plus difficile à résoudre que ses voisins M10 et M12 : à distance presque double et sans grosse étoile pour accrocher l'œil, il reste longtemps une boule ronde et granuleuse dont les bords commencent seulement à se piquer d'astres. Là où un 150 mm ouvre M10 en poussière d'étoiles, il ne fait qu'effleurer M14. C'est le prix de son éloignement — et ce qui en fait un bon test pour un instrument et un ciel.
M14 vu dans un télescope d'amateur : boule ronde et granuleuse dont les bords se piquent d'étoiles
M14 au télescope d'amateur — Hunter Wilson (CC BY-SA 3.0)
M14 selon votre instrument
Avec quoi Ce que vous atteignez
À l'œil nu invisible : à magnitude 7,6, il passe sous le seuil même sous un ciel de campagne
Jumelles 10×50 une petite tache floue et faible, comme une étoile hors mise au point, sans grain — nette mais discrète
Lunette / télescope 80 mm un rond nébuleux à centre à peine plus dense, dans un champ presque vide d'étoiles brillantes
100 à 150 mm une boule ronde et granuleuse dont les tout premiers bords commencent à peine à se résoudre — nettement plus coriace que M10 ou M12
200 à 250 mm une belle granulation générale, la forme légèrement ovale se devine, quelques étoiles fines se détachent du pourtour
300 mm et plus l'amas s'ouvre enfin en étoiles individuelles d'un bord à l'autre, jusqu'aux astres de magnitude 14

Ce que le spatial sépare

Ce que l'œil ne perce jamais dans M14

Là où l'œil, même dans un 300 mm, peine à séparer les astres de M14, le télescope spatial Hubble en résout des milliers jusqu'au centre. On y lit ce qu'aucun oculaire ne montre : la teinte orangée des géantes rouges en fin de vie, mêlée à des grains plus bleus, et la répartition étonnamment régulière propre à un amas de concentration lâche comme celui-ci. C'est aussi sur ce genre de champ que se traquent ses 70 étoiles variables, invisibles au sol dans un instrument d'amateur.
Le cœur de M14 résolu en une multitude d'étoiles par le télescope spatial Hubble
Cœur de M14 par Hubble, champ large depuis Cerro Tololo — NASA / ESA / STScI (domaine public)

Un peu d'histoire

De la nébuleuse ronde de Messier à la nova retrouvée

  1. 1764

    Le 1ᵉʳ juin, Charles Messier découvre lui-même l'objet et l'inscrit comme 14ᵉ entrée de son catalogue. Depuis Paris, il n'y distingue aucune étoile et le décrit comme une nébuleuse ronde sans éclat, un leurre de plus dans sa chasse aux comètes.

  2. 1783

    William Herschel, avec ses grands miroirs, est le premier à résoudre M14 en étoiles individuelles. La « nébuleuse ronde » se révèle enfin ce qu'elle est : un essaim de dizaines de milliers de soleils, dans une région d'Ophiuchus pauvre en repères.

  3. 1938

    Une nova flambe au sein de l'amas et atteint la magnitude 9,2 — un événement d'une rareté extrême dans un globulaire. Mais personne ne la remarque sur le moment : elle reste enregistrée sur des plaques photographiques, ignorée.

  4. 1964

    L'astronome Amelia Wehlau retrouve la trace de la nova de 1938 en réexaminant ces vieux clichés. On cherchera ensuite, sans certitude, un possible reste de l'explosion parmi les étoiles de l'amas — M14 entre au rang des rarissimes globulaires à nova avérée.

Ce que la pose longue tire de M14

Les images de cette page cumulent la lumière pendant de longues minutes : elles saturent le cœur en une masse éclatante, révèlent la teinte orangée des géantes rouges et rendent évidente la forme légèrement ovale de l'amas. Un capteur enregistre en quelques poses la couleur et les étoiles de magnitude 14 que la vision nocturne, aveugle aux teintes faibles, ne rassemblera jamais — et c'est sur de tels clichés qu'ont été traquées la nova de 1938 et les 70 variables.

Ce que l'œil gagne à 150×, un soir d'été

À l'oculaire, M14 reste gris : pas de couleur, pas de photo. Mais dans un 250 mm poussé à 150× par une nuit stable, la boule cotonneuse finit par se dissoudre en une fine granulation d'un bord à l'autre, et la forme ovale se confirme. Cette bascule — l'amas qui, après une minute d'attente, cède enfin étoile par étoile — récompense d'autant plus qu'il est le plus coriace de son trio. Elle se gagne au méridien, jamais quand il rase encore l'horizon.
L'avis de Luc

L'avis de Luc

M14 résiste là où M10 s'ouvre sans peine : même diamètre, même soirée, et il reste pourtant une boule granuleuse tenace qu'il faut pousser à 150× puis attendre, pour voir enfin sa forme ovale et les premiers points du pourtour. Aux jumelles 10×50, une petite tache floue et faible, sans grain, qu'il faut savoir avoir trouvée. Sa place dans la soirée découle de tout cela : après M10 et M12, l'œil bien habitué, 10° de décalage vers l'est, et le passage au méridien — quarante degrés de hauteur ne pardonnent pas l'impatience.

Continuer

À explorer autour de M14

L'amas globulaire M10 dans Ophiuchus M10, le voisin plus facile Le premier tremplin du trio d'Ophiuchus : plus proche, plus haut, il se résout dès 150 mm là où M14 résiste. Le point de départ du saut de 10°. L'amas globulaire M12 en entier : une boule d'étoiles ronde et grenue dont la densité décroît doucement vers les bords, sur un fond de ciel semé d'étoiles isolées M12, l'autre globulaire du trio Le compagnon de M10, à peine plus lâche, qui complète le trio de globulaires d'Ophiuchus dont M14 est le membre le plus lointain. L'amas globulaire M14 Résoudre un globulaire coriace À partir de quel diamètre un essaim sphérique se sépare en étoiles individuelles, et ce que M13, M22 ou M15 donnent à l'oculaire.

Quel télescope pour ouvrir M14 en étoiles ?

Des jumelles 10×50 ne montrent qu'une tache floue faible à l'est de M10 ; il faut 200 à 250 mm pour en gréner le pourtour, et 300 mm pour le résoudre franchement. Nos choix par usage et par budget.

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