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Observer · Ciel profond

M12, le globulaire qu'on a délesté d'un million d'étoiles

À un peu plus de seize mille années-lumière, dans le corps du Serpentaire, M12 est un amas globulaire à la maille étonnamment large — si peu tassé qu'on l'a longtemps pris pour un amas ouvert dense. Cette allure a une histoire violente : en tournant autour de la Galaxie, M12 a traversé le plan du disque des dizaines de fois, et la marée lui a arraché près d'un million d'étoiles de faible masse. Il forme avec M10, à 3° de là, la paire de globulaires la plus facile d'Ophiuchus. Voici ce que chaque diamètre en tire l'été, et comment le débusquer.

1000000
d'étoiles de faible masse arrachées à M12 par la marée galactique — quatre fois plus qu'il n'en garde
16440
années-lumière : la distance de M12, un peu au-delà de son voisin M10
75 al
de diamètre réel pour cette sphère de deux cent mille soleils
3 °
séparent M12 de M10 : la paire de globulaires la plus facile d'Ophiuchus
200 mm
le diamètre qui commence à ouvrir M12 en étoiles individuelles

Ce que c'est

Deux cent mille soleils à la maille large

M12 est le douzième objet du catalogue de Charles Messier et porte le numéro NGC 6218 au New General Catalogue. C'est un amas globulaire : un essaim sphérique de très vieilles étoiles — quelque 200 000 soleils pour une masse d'environ 87 000 masses solaires — que la seule gravité tient rassemblé dans le halo de la Voie lactée. Il siège à 16 440 années-lumière du Soleil, soit 5,04 kiloparsecs, dans le corps du Serpentaire (Ophiuchus). Sa sphère mesure environ 75 années-lumière de bord à bord, rétrécie par l'éloignement à 16 minutes d'arc dans notre ciel — la moitié du disque de la pleine lune. Ses étoiles, forgées voici près de 13,8 milliards d'années, sont modérément pauvres en métaux (une abondance de fer autour de [Fe/H] ≈ −1,14) : M12 est un fossile de la jeunesse de la Galaxie.
L'amas globulaire M12 en entier : une boule d'étoiles ronde et grenue dont la densité décroît doucement vers les bords, sur un fond de ciel semé d'étoiles isolées
M12 (NGC 6218) — REU Program/NOIRLab/NSF/AURA (CC BY 4.0)

Une concentration de classe IX

Les globulaires se rangent sur l'échelle de Shapley-Sawyer, de I (le plus tassé) à XII (le plus diffus). M12 est classé IX : un amas nettement peu concentré, sans le cœur éblouissant d'un M2 ou d'un M15. Ses étoiles s'égrènent du centre aux bords sans surdensité brutale, ce qui donne à l'amas cette allure aérée, presque poreuse, qui le rend si reconnaissable.

Longtemps pris pour un amas dense d'un autre genre

Cette maille large a trompé les observateurs anciens : avec son grain lâche et l'absence de noyau condensé, M12 a longtemps été décrit comme un objet intermédiaire, presque un amas ouvert riche plutôt qu'un vrai globulaire. Les instruments modernes ont tranché — la population de vieilles étoiles et la forme sphérique ne laissent aucun doute — mais l'impression d'un amas « ouvert de l'intérieur » persiste à l'oculaire.

Le détail qui le distingue

Un million d'étoiles volées par la Voie lactée

En 2006, une équipe a pointé le Very Large Telescope de l'ESO sur M12 et a compté ses étoiles palier de masse par palier de masse. Le verdict a surpris : l'amas manque cruellement de petites étoiles, celles de moins d'un tiers de masse solaire, qui devraient normalement pulluler. La conclusion tient en une phrase : M12 a perdu quatre fois plus d'étoiles qu'il n'en garde — de l'ordre d'un million, soit près de 80 % de sa masse d'origine, essentiellement les astres les plus légers. Le coupable est la Galaxie elle-même : sur son orbite étirée, M12 replonge périodiquement dans le plan dense du disque, et chaque passage exerce une marée qui déloge d'abord les étoiles les moins liées — les plus petites, en périphérie. Elles rejoignent alors le halo de la Voie lactée en un long courant. M12 nous montre donc un globulaire en cours de démantèlement, sa maille lâche étant la trace même de ce délestage.
Le centre de M12 résolu en une multitude d'étoiles par le Very Large Telescope de l'ESO : c'est sur ce type de champ qu'a été mesuré son déficit en petites étoiles
Le cœur de M12 par le VLT de l'ESO — ESO (CC BY 3.0)
Le budget de masse de M12, hier et aujourd'hui
Aspect Valeur
Masse conservée aujourd'hui ≈ 87 000 masses solaires (environ 200 000 étoiles)
Fraction perdue ≈ 80 % de la masse d'origine, surtout des étoiles de faible masse
Étoiles éjectées ≈ 1 million — quatre fois (×4) plus qu'il n'en reste
Cible du délestage les astres de moins d'un tiers de masse solaire, les moins liés
Mécanisme marée galactique, aux passages répétés dans le plan du disque
Mesure Very Large Telescope de l'ESO (Cerro Paranal), publiée en 2006

Le duo d'Ophiuchus

M12 et M10, les jumeaux dépareillés

M12 ne s'observe jamais tout à fait seul : à au sud-est, son sosie M10 occupe le même coin de ciel — assez proche pour qu'on les enchaîne dans la même soirée, assez comparables pour qu'on les compare d'un même coup d'œil (M10 a sa propre fiche, et le trio complet avec M14 s'y raconte). Vus côte à côte, ils se ressemblent : même magnitude à un dixième près, mêmes 15 à 16 minutes d'arc, deux globulaires « moyens » du corps du Serpentaire. Mais l'œil attentif les départage : M10 est un cran plus concentré — classe VII, un cœur mieux marqué — quand M12, classe IX, étale un grain plus large et plus régulier. Paradoxe utile : cette maille lâche fait de M12 le plus facile à commencer à résoudre des deux, ses étoiles de bordure se détachant plus tôt sur le fond de ciel. C'est le meilleur atelier du ciel d'été pour apprendre à lire la concentration d'un amas — la mettre en mots, la comparer, la reconnaître.
M12 et M10 comparés
Critère M12 M10
Désignation NGC NGC 6218 NGC 6254
Magnitude 6,7 6,6
Distance ≈ 16 440 al ≈ 14 300 al
Concentration classe IX (lâche) classe VII (plus dense)
Taille apparente 16′ 15′ à 20′
À l'oculaire grain large, se résout tôt cœur plus marqué, plus granuleux
Position au nord-ouest du couple à 3° au sud-est de M12

À l'oculaire

Un grain plus facile à ouvrir que son voisin

Aux jumelles 10×50, M12 se donne pour une petite tache ronde et cotonneuse, plus évidente sous un ciel bien noir, mais sans grain. Le premier vrai plaisir vient dès 100 à 130 mm : la boule prend du corps et, grâce à sa maille lâche, ses bords se piquent déjà de quelques étoiles là où un amas plus tassé resterait uniformément laiteux. À 200 mm, M12 s'ouvre franchement — une pluie fine d'astres sur tout le pourtour, un centre encore empâté mais grenu ; c'est là qu'il devance nettement M10, plus concentré, pour la facilité de résolution. À 250 à 300 mm sous un bon ciel, l'amas se dissout d'un bord à l'autre en une constellation miniature, les étoiles les plus brillantes plafonnant vers la magnitude 12. Sa magnitude intégrée de 6,7 le place tout juste hors de portée de l'œil nu ; c'est un ciel sans lune, bien plus que le grossissement, qui fait la différence.
Champ Hubble de milliers d'étoiles résolues au cœur de l'amas, très majoritairement blanches et bleues, parmi quelques géantes orangées
Le cœur de M12 par le télescope spatial Hubble — ESA/Hubble & NASA (domaine public)
M12 selon votre instrument
Avec quoi Ce que vous atteignez sur M12
À l'œil nu invisible : à magnitude 6,7, il reste tout juste sous le seuil, même sous un ciel de campagne
Jumelles 10×50 une petite tache ronde et floue, nette sous un ciel noir mais sans grain — repérable près de M10
Lunette / télescope 80 mm un rond nébuleux à peine plus dense au centre, une nébulosité douce sans étoiles résolues
100 à 130 mm une boule granuleuse dont les bords commencent déjà à se piquer d'étoiles — l'avantage de sa maille lâche
200 mm une résolution franche du pourtour, un centre grenu ; nettement plus facile à ouvrir que M10 au même diamètre
250 à 300 mm + ciel noir l'amas se dissout d'un bord à l'autre en étoiles fines, jusqu'aux astres de magnitude 12

Repérer

Entre Yed Prior et M10, dans le corps du Serpentaire

M12 loge dans le corps du Serpentaire, une région pauvre en étoiles vives où le vrai obstacle n'est pas l'éclat de l'amas mais le vide qui l'entoure. Deux repères l'encadrent : à l'ouest, l'étoile orangée Yed Prior (δ Ophiuchi, magnitude 2,7), et à environ 5,6° de Marfik (λ Ophiuchi). Le plus sûr des jalons fins reste toutefois son propre voisin M10 : les deux amas se tiennent à , et M12 est celui du nord-ouest. La bonne fenêtre est l'été : de juin à août, le Serpentaire passe plein sud en soirée, et M12 culmine alors à environ 37° de hauteur depuis le nord de la France — assez pour le sortir de la brume de l'horizon.
Carte du Serpentaire (Ophiuchus) : M12 se niche dans le corps de la figure, à l'est de Yed Prior et à 5,6° de Marfik, au nord-ouest de M10
Carte du Serpentaire — IAU / Sky & Telescope (CC BY 4.0)
  1. Repérez Yed Prior, à l'ouest du Serpentaire

    Cherchez plein sud, en soirée d'été, l'étoile orangée Yed Prior (δ Ophiuchi, magnitude 2,7), sur le flanc ouest de la grande figure d'Ophiuchus. C'est votre point de départ, visible à l'œil nu.

  2. Balayez environ 8° vers l'est et 2° au nord

    Depuis Yed Prior, glissez le chercheur vers l'est en remontant légèrement : M12 se trouve à quelque 8° à l'est et 2° au nord de l'étoile, dans un champ presque vide de repères brillants.

  3. Cueillez M12, la boule ronde et cotonneuse

    L'amas se trahit par une petite tache ronde et floue, sans étoile-guide vive à ses côtés. Centrez-la : c'est le membre nord-ouest de la paire, plus haut et un rien plus lâche que son voisin.

  4. Enchaînez sur M10, 3° au sud-est

    Une fois M12 tenu, décalez de 3° vers le sud-est pour tomber sur M10, son jumeau plus concentré. Prenez les deux au méridien, jamais bas sur l'horizon, pour les sortir au maximum de la pollution lumineuse.

M12 (NGC 6218) — l'essentiel
Repère Valeur
Type d'objet amas globulaire (NGC 6218), concentration de classe IX — l'un des plus lâches du catalogue Messier
Constellation Ophiuchus, le Serpentaire — dans le corps, à l'est de Yed Prior et au nord-ouest de M10
Magnitude 6,7 (tout juste hors de portée de l'œil nu)
Distance ≈ 16 440 années-lumière (5,04 kpc), un peu au-delà de M10
Taille apparente 16′ (≈ 75 années-lumière de diamètre réel)
Saison été — de juin à août, plein sud au passage au méridien
Hauteur au méridien ≈ 37° depuis le nord de la France (déclinaison −2°)
Instrument minimal 80 mm pour la voir en tache ; 200 mm pour l'ouvrir franchement en étoiles

Un peu d'histoire

De la « nébuleuse sans étoiles » au vol d'un million de soleils

  1. 30 mai 1764

    Charles Messier découvre M12 et l'inscrit comme douzième entrée de son catalogue. Sa petite lunette n'y montre aucun astre : il le note « nébuleuse sans étoiles », un leurre de plus dans sa chasse aux comètes. Il ne soupçonne pas la maille d'étoiles ni le jumeau M10 tout proche.

  2. 1783

    William Herschel, avec ses grands miroirs, résout M12 en étoiles individuelles. La « nébuleuse » se révèle un essaim de dizaines de milliers de soleils — mais si lâche qu'on hésitera encore longtemps à le ranger parmi les vrais amas globulaires.

  3. 2006

    Une équipe pointe le Very Large Telescope de l'ESO sur M12 et dénombre ses étoiles par tranche de masse. Le déficit criant en petites étoiles conduit à un constat retentissant : l'amas a perdu près d'un million d'astres, quatre fois plus qu'il n'en garde, délogés par la marée galactique.

  4. 2010

    Le télescope spatial Hubble livre un portrait détaillé du cœur de M12, résolu jusqu'au centre en milliers d'étoiles où dominent les teintes orangées des géantes rouges — une vue qu'aucun oculaire ne restituera jamais depuis le sol.

L'avis de Luc

L'avis de Luc

Pointé en tandem avec M10, à trois degrés de là, M12 montre mieux qu'un manuel ce que « faible concentration » signifie : à 100× dans un 200 mm, ses bords crépitent d'étoiles quand son voisin, plus dense, reste encore laiteux au centre. Le million d'étoiles qu'il a perdues ne se voit évidemment pas — mais savoir que ce grain si aéré est la cicatrice d'un délestage par la Galaxie donne une autre épaisseur à cette boule grise. À 37° de hauteur, il ne pardonne pas la brume basse : c'est au méridien qu'il se prend.

Continuer

À explorer autour de M12

L'amas globulaire M10 dans Ophiuchus M10, le jumeau plus concentré À 3° au sud-est, l'autre globulaire de la paire : classe VII, un cœur mieux marqué. Le compagnon idéal pour comparer deux concentrations dans la même soirée. L'amas globulaire M14 dans Ophiuchus M14, le troisième globulaire d'Ophiuchus Le membre le plus lointain et le plus coriace du trio M10/M12/M14, à l'est, avec sa nova rarissime de 1938 — le degré au-dessus une fois M12 et M10 maîtrisés. Carte du Serpentaire Trouver le Serpentaire, plein sud l'été La vaste figure d'Ophiuchus, ses étoiles-jalons Yed Prior et Marfik, et la région à balayer pour retrouver M12 d'une soirée à l'autre.

Quel diamètre pour ouvrir M12 en étoiles ?

Sa maille lâche laisse un 100 mm en piquer les bords, mais c'est à 200 mm que M12 se résout franchement, et 300 mm le dissolvent d'un bord à l'autre. Nos choix de télescopes par usage et par budget.

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