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Observer · Ciel profond

M19, l'amas globulaire que la Galaxie a écrasé en ovale

Presque tous les amas globulaires sont des sphères parfaites. M19, lui, ressemble à un œuf. C'est le plus aplati des globulaires connus : on y compte près de deux fois plus d'étoiles le long de son grand axe que de son petit, une déformation que sa proximité avec le renflement central de la Voie lactée explique en partie — il n'en est qu'à 5 200 années-lumière. Un voile de poussière posé sur son flanc oriental accentue encore cette allure ovale. Cet essaim de plusieurs centaines de milliers de vieux soleils se cueille à huit degrés d'Antarès, bas sur l'horizon sud au cœur de l'été.

28700 al
nous séparent de M19, dans le sud du Serpentaire
5200 al
seulement entre l'amas et le centre galactique, dont les marées le déforment
2 ×
plus d'étoiles le long du grand axe que du petit : le globulaire le plus ovale connu
17
de diamètre apparent, pour un cœur brillant de 3′ à 4′
150 mm
le diamètre à partir duquel son pourtour commence à se grener

Ce que c'est

Un essaim de vieux soleils, mais en forme d'œuf

M19 (NGC 6273) est un amas globulaire — un peloton sphérique de plusieurs centaines de milliers d'étoiles très anciennes, tenues serrées par leur propre gravité depuis près de 12 milliards d'années. Il brille à la magnitude 6,8, à quelque 28 700 années-lumière de nous (soit 8,8 kiloparsecs), et sa boule d'étoiles mesure environ 140 années-lumière de bout en bout pour une taille apparente de 17′. Jusque-là, un globulaire comme un autre. Sa singularité tient à sa forme : là où presque tous ses semblables sont ronds, M19 est nettement ovale, aplati au point d'être le plus elliptique des globulaires connus de la Voie lactée. Pour couronner le tout, c'est un amas « à fer complexe » — les spectrographes y ont mesuré une dispersion interne de composition chimique rare, indice qu'il pourrait être le noyau survivant d'une petite galaxie avalée par la nôtre. Un essaim d'étoiles, donc, mais un essaim au passé mouvementé.
M19 (NGC 6273) photographié par le télescope spatial Hubble : un cœur dense d'étoiles résolues aux teintes orangées, rouges, jaunes et bleues sur fond noir
M19 par le télescope Hubble (WFC3) — NASA, ESA et C. Johnson (STScI) ; traitement Gladys Kober

Le détail qui le distingue

Le plus ovale des globulaires : deux forces conjuguées

Posez l'œil sur une pose longue de M19 : la boule n'est pas ronde, elle est étirée, comme un ballon de rugby vu de trois quarts. Dès les années 1920, l'astronome Harlow Shapley l'avait mesuré : il rangeait M19 à l'ellipticité E3–E4, avec un grand axe orienté à un angle de position d'environ 15°, et estimait qu'on pouvait compter deux fois plus d'étoiles le long du grand axe que du petit. Aucun autre globulaire du catalogue n'atteint ce degré d'aplatissement. Deux causes se conjuguent. D'abord une cause réelle : à seulement 5 200 années-lumière du centre galactique, M19 baigne dans les marées gravitationnelles du bulbe, ce renflement d'étoiles qui étire et cisaille les amas passant trop près — le même voisinage encombré que celui de son cousin M9, décrit à part. Ensuite une cause trompeuse : un rideau de poussière interstellaire mange la lumière sur son flanc oriental et creuse artificiellement ce côté, si bien qu'en infrarouge — qui traverse la poussière — l'amas retrouve une silhouette presque ronde. L'œuf est donc à moitié vrai, à moitié illusion d'optique cosmique.
M19 (NGC 6273) en pose longue au sol : la boule d'étoiles y paraît franchement ovale, plus étirée dans un sens que dans l'autre, avec un flanc oriental appauvri en étoiles de fond
M19 depuis Kitt Peak — Doug Williams, REU Program / NOIRLab / NSF / AURA (CC BY 4.0)

Comprendre

L'ovale au sol, la fourmilière vue par Hubble

Faites glisser le curseur : à gauche, M19 en pose longue au sol, où l'amas se montre franchement ovale et son flanc est appauvri par la poussière ; à droite, le zoom du télescope Hubble sur le cœur, qui sépare les vieilles étoiles une à une et trahit leurs couleurs.

M19 au sol (l'ovale) puis son cœur résolu par Hubble
M19 en pose longue depuis le sol : une boule d'étoiles nettement ovale, plus étirée dans un sens Le cœur de M19 résolu en étoiles individuelles par le télescope Hubble, aux teintes orangées, jaunes, rouges et bleues

Un passé chargé

Un globulaire « à fer complexe », peut-être le cœur d'une galaxie disparue

Un amas globulaire ordinaire est chimiquement uniforme : toutes ses étoiles sont nées ensemble, du même nuage, avec la même dose de métaux. M19 fait exception. En sondant ses géantes à haute résolution spectrale (travaux publiés vers 2015-2016), les astronomes y ont trouvé une dispersion interne du fer — certaines étoiles en contiennent nettement plus que d'autres, autour d'une valeur moyenne pauvre de [Fe/H] ≈ −1,53. Ce trait le range parmi la poignée d'amas dits « à fer complexe », aux côtés d'Oméga du Centaure, de M22 ou de M54. L'interprétation dominante est spectaculaire : ces objets seraient les noyaux dénudés d'anciennes galaxies naines, capturées et dépecées par la Voie lactée, dont il ne reste que le cœur stellaire le plus dense. L'aplatissement de M19 et son voisinage immédiat du bulbe cadrent avec ce récit d'un survivant malmené. Côté masse, l'amas pèse plus d'un million de masses solaires et abrite quelques étoiles variables — des céphéides et au moins une RR Lyrae — servant à jauger sa distance.
M19 (NGC 6273) — sa forme et sa nature
Grandeur Valeur
Ellipticité (Shapley) E3–E4 — la plus forte de tous les globulaires connus
Angle du grand axe ≈ 15° (position angle)
Rapport des étoiles ≈ 2× plus le long du grand axe
Distance au Soleil ≈ 28 700 al (8,8 kpc)
Distance au centre galactique ≈ 5 200 al
Diamètre réel ≈ 140 al (rayon ≈ 70 al)
Classe de concentration VIII (Shapley-Sawyer)
Métallicité moyenne [Fe/H] ≈ −1,53, avec dispersion interne

À l'oculaire

Une boule bien concentrée, mais rasant l'horizon sud

Sur le papier, M19 est brillant : sa magnitude de 6,8 le met à la portée de jumelles. En pratique, c'est un objet du sud profond qui ne monte jamais haut depuis la France, et l'épaisseur d'atmosphère près de l'horizon lui coûte cher. Aux jumelles 50 mm, il se devine en petit point cotonneux, à condition d'avoir un horizon sud parfaitement dégagé — mer, plaine ou colline. Un télescope de 100 mm montre une boule ronde à cœur marqué d'environ 3′ à 4′, encore laiteuse ; il faut 150 mm pour commencer à en résoudre le pourtour en poussière d'étoiles, la vision décalée aidant. À 200 mm, le halo s'ouvre sur 5′ à 7′ et les astres se piquent sur les bords tandis que le noyau reste compact ; à 250 – 300 mm sous un bon ciel, la résolution devient franche, et un œil exercé, en le prenant pile au méridien, peut soupçonner que la boule est un rien allongée. Comme tout globulaire dense, M19 encaisse bien le grossissement : à l'inverse d'une galaxie diffuse, monter à 150× voire 200× sépare mieux ses étoiles.
M19 selon votre instrument
Avec quoi Ce que vous atteignez sur M19
Jumelles 10×50 un petit point cotonneux, à débusquer avec un horizon sud dégagé et l'amas pile au méridien
Télescope 100 mm une boule ronde et laiteuse de 3′ à 4′, à cœur marqué, non résolue
150 mm les premières étoiles du pourtour se détachent en vision décalée ; le centre reste une lueur granuleuse
200 mm un halo de 5′ à 7′ grené sur les bords, un noyau compact ; supporte 150× à 200×
250 – 300 mm + ciel sombre résolution franche jusque près du cœur, et l'impression fugace d'une boule légèrement ovale

Repérer

À huit degrés à l'est d'Antarès

M19 se cache tout au sud d'Ophiuchus, dans une région de ciel écrasée sur l'horizon et frottée à la frontière du Scorpion. Le meilleur point de départ n'est pas dans le Serpentaire lui-même mais dans le Scorpion voisin : Antarès, l'étoile rouge de magnitude 1,0, impossible à manquer. De là, glissez d'environ 8° vers l'est pour tomber sur l'amas. On peut aussi l'encadrer par le haut : M19 se tient à quelque 4,5° au sud-ouest de θ Ophiuchi (magnitude 3,3). La bonne fenêtre est le plein été, de juin à août, quand cette portion du ciel passe au sud en soirée. À une déclinaison de −26°, M19 reste bas depuis nos latitudes : c'est un objet qu'on cueille au méridien, sans traîner, avant qu'il ne se noie dans les brumes de l'horizon.
Carte d'Ophiuchus (le Serpentaire) : M19 se loge dans le sud de la constellation, à l'est d'Antarès et au sud-ouest de θ Ophiuchi, près de la frontière du Scorpion
Carte : IAU / Sky & Telescope (CC BY 4.0)
  1. Accrochez Antarès, le cœur du Scorpion

    Antarès (magnitude 1,0), l'étoile rouge-orangée qui bat au centre du Scorpion, domine le sud en été. C'est le phare de départ, visible même sous un ciel médiocre.

  2. Glissez de 8° vers l'est

    Depuis Antarès, poussez d'environ huit degrés — une largeur de poing tendu à bras — vers l'est, en franchissant la frontière vers Ophiuchus. Vous entrez dans une zone pauvre en étoiles vives.

  3. Recoupez avec θ Ophiuchi

    Pour confirmer, repérez θ Ophiuchi (magnitude 3,3) plus haut : M19 se tient à environ 4,5° au sud-ouest d'elle. L'amas forme le troisième sommet d'un triangle très ouvert avec ces deux étoiles.

  4. Cueillez-le au méridien, sans attendre

    À −26° de déclinaison, M19 reste bas. Observez-le à son passage plein sud, le plus haut qu'il atteindra, depuis un site à l'horizon sud dégagé.

M19 (NGC 6273) — carte d'identité
Repère Valeur
Type d'objet amas globulaire, classe de concentration VIII — le plus aplati (E3–E4) des globulaires connus
Constellation Ophiuchus (le Serpentaire), au sud, à 8° à l'est d'Antarès et 4,5° au SO de θ Ophiuchi
Magnitude 6,8 (mais rabaissé par sa faible hauteur sur l'horizon)
Distance ≈ 28 700 al (8,8 kpc) ; ≈ 5 200 al du centre galactique
Taille apparente 17′ (cœur de 3′ à 4′, halo jusqu'à 5′ × 7′ ; ≈ 140 al réels)
Saison été, de juin à août, au passage au méridien plein sud
Instrument minimal 50 mm aux jumelles pour le deviner ; 150 à 300 mm pour le résoudre

Un peu d'histoire

De la « nébuleuse sans étoiles » de Messier aux spectrographes

  1. 5 juin 1764

    Charles Messier découvre l'amas et l'inscrit à son catalogue sous le numéro 19. Sa lunette ne montre qu'une lueur ronde sans étoiles : il ne soupçonne ni le peuple de soleils qu'il regarde, ni son étrange forme ovale.

  2. 1784

    William Herschel, avec un miroir bien plus puissant, résout M19 en étoiles individuelles. L'amas cesse d'être une tache pour devenir une fourmilière — et sa silhouette allongée commence à intriguer les observateurs.

  3. années 1920

    Harlow Shapley mesure l'aplatissement de M19 et le classe à l'ellipticité E3–E4, la plus forte de tous les globulaires. Il note qu'on compte environ deux fois plus d'étoiles sur son grand axe que sur son petit.

  4. 1999

    Le télescope spatial Hubble sonde le cœur de plusieurs globulaires dont NGC 6273, cartographiant sa branche horizontale d'étoiles et affinant la mesure de sa population dense.

  5. vers 2016

    Des relevés spectroscopiques à haute résolution révèlent une dispersion interne du fer dans M19 : l'amas rejoint le club fermé des globulaires « à fer complexe », candidats au titre de noyaux de galaxies naines disparues.

L'avis de Luc

L'avis de Luc

Le globulaire le plus déformé du ciel : c'est le titre de M19, et il tient à ce qui lui arrive — les marées du centre galactique l'écrasent, et il est peut-être le dernier morceau d'une galaxie naine engloutie. À l'oculaire, cette déformation reste douteuse ; une ou deux fois sous un ciel de montagne, la boule a semblé tirer dans un sens, sans qu'on puisse l'affirmer. Ce qui s'obtient à coup sûr, à 150× dans un 200 mm pris au méridien, c'est une belle sphère qui se grène bien sur les bords — à condition d'un horizon sud vraiment propre, faute de quoi elle se dilue dans la crasse.

Continuer

À explorer autour de M19

L'amas globulaire M9 dans Ophiuchus M9, le globulaire voilé de poussière du Serpentaire Autre amas coincé au bord du bulbe galactique, mais assombri d'une magnitude entière par le nuage sombre Barnard 64 : le pendant idéal de M19 à observer dans la foulée. L'amas globulaire M12 M12, le globulaire au cœur lâche Plus haut dans le Serpentaire et bien plus facile à pointer, M12 offre une concentration presque relâchée : le contraste parfait avec la boule dense et aplatie de M19. Se repérer dans le ciel d'été, plein sud Antarès, le Scorpion et le sud du Serpentaire : la carte pour naviguer au ras de l'horizon et retrouver M19 d'une soirée à l'autre.

Quel diamètre pour résoudre M19 malgré sa faible hauteur ?

M19 se devine aux jumelles 50 mm, mais grener ses étoiles et soupçonner son ovale demande 150 à 300 mm et un horizon sud dégagé. Nos choix de télescopes par usage et par budget.

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