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Observer · Ciel profond

M40, la nébuleuse qui n'existe pas

Sous la queue de la Grande Ourse se cache l'objet le plus déroutant du catalogue Messier : ni amas, ni nébuleuse, mais deux petites étoiles côte à côte, sans le moindre lien entre elles. En 1764, Charles Messier cherchait une nébuleuse signalée un siècle plus tôt par Hevelius ; il ne l'a jamais trouvée, a noté ces deux astres à la place, et les a laissés au catalogue. C'est l'une des rares erreurs restées gravées dans la liste. Voici pourquoi ces deux points de lumière trompent l'œil, ce que vous en verrez dès 100 mm, et comment les retrouver au printemps.

2
étoiles sans aucun lien physique, l'une à 470, l'autre à 1013 années-lumière : une paire par pur alignement de perspective
1764
l'année où Messier, faute de trouver la nébuleuse annoncée, catalogue deux étoiles à sa place
53
d'écart apparent entre les deux astres aujourd'hui — un peu plus large qu'au temps de Winnecke
100 mm
le diamètre qui les dédouble sans le moindre effort ; de simples jumelles montrent déjà une tache double
110
objets au catalogue Messier ; M40 est celui qu'on ne pointe que pour les avoir tous cochés

Ce que c'est

Deux soleils qui n'ont rien à voir l'un avec l'autre

M40 — de son vrai nom Winnecke 4, ou WNC 4 — n'est ni une galaxie, ni un amas, ni une nébuleuse : c'est une étoile double optique, deux étoiles de faible éclat qui semblent se toucher parce qu'elles tombent presque sur la même ligne de visée. La plus brillante des deux luit à la magnitude 9,65, sa compagne à 10,10 ; ensemble elles atteignent à peine la magnitude 9, sous le seuil de l'œil nu. Rien ne les unit. L'astre qui paraît le plus vif, catalogué HD 238107, est une géante orange de type K0 III située à quelque 1013 années-lumière (311 parsecs). Sa voisine apparente, HD 238108, est une naine jaune de type G0 V, un soleil ordinaire, deux fois plus proche : à peine 470 années-lumière (144 parsecs). La plus « brillante » est donc en réalité la plus lointaine — le contraire de ce que l'œil déduit. Elles ne tournent pas l'une autour de l'autre ; elles se croisent sur le ciel comme deux passants sur une photo.
M40 (Winnecke 4) : deux étoiles blanches de 9e et 10e magnitude serrées côte à côte, sur un fond de ciel presque vide
M40 au télescope de 0,9 m du Kitt Peak (KPNO), février 1996 — NOIRLab/NSF/AURA (CC BY 4.0)

Le détail qui la distingue

Une double qui n'en est pas une : le piège de la perspective

Une vraie étoile double, comme Albireo ou Mizar, réunit deux astres liés par la gravité, nés ensemble et tournant l'un autour de l'autre. M40 n'est rien de tout cela : c'est une double optique, un simple effet de perspective. Les mesures de distance modernes — confirmées par le satellite Gaia vers 2016 — ont tranché sans appel : avec 543 années-lumière de différence entre les deux composantes, elles n'ont jamais interagi et ne le feront jamais. Ce qui les rapproche n'est qu'un hasard de ligne de visée. Autour d'elles, le champ n'offre presque rien : deux galaxies lointaines de 12e magnitude, NGC 4290 et NGC 4284, traînent à droite (visibles sur l'image), hors de portée d'un petit instrument, et une étoile orange bien plus vive, 70 Ursae Majoris, brille en bas de cadre. M40, elle, reste ce qu'elle est : deux étincelles anonymes que seul le catalogue de Messier a rendues célèbres.
Le champ de M40 : la paire d'étoiles au centre, deux petites galaxies (NGC 4290 et NGC 4284) à droite et l'étoile orange 70 Ursae Majoris en bas
Champ de M40 (relevé DSS2 couleur) — POSS-II / STScI / CDS-Aladin (domaine public)

Comprendre

Pourquoi Messier a catalogué deux étoiles au lieu d'une nébuleuse

L'affaire commence avec l'astronome polonais Johannes Hevelius, qui, dans son Prodromus Astronomiae publié après sa mort, signale une nébuleuse « au-dessus du dos » de la Grande Ourse. Un siècle plus tard, le 24 octobre 1764, Charles Messier balaie cette région pour vérifier. Il n'y trouve aucune nébulosité — seulement, écrit-il, « deux étoiles très proches l'une de l'autre et d'égale brillance, d'environ la 9e magnitude ». Plutôt que de laisser une case vide, il note leur position et les inscrit sous le numéro 40. Ce que Hevelius avait cru voir reste débattu : selon l'hypothèse la plus solide, il aurait aperçu à l'œil nu 74 et 75 Ursae Majoris, deux étoiles de 5e-6e magnitude séparées de 22′, un degré plus à l'est — une tache floue pour un œil sans instrument. La paire de Messier ne fut retrouvée et mesurée qu'en 1863 par Friedrich Winnecke, à l'observatoire de Poulkovo, qui lui donna son autre nom.
Les deux étoiles de M40, sans lien entre elles
Composante La « brillante » (HD 238107) La compagne (HD 238108)
Magnitude 9,65 10,10
Type spectral K0 III (géante orange) G0 V (naine jaune)
Distance ≈ 1013 al (311 pc) ≈ 470 al (144 pc)
Nature la plus lointaine, malgré son éclat la plus proche, deux fois moins loin

Un détail mesurable

L'écart entre les deux étoiles s'ouvre lentement

Puisque les deux étoiles sont indépendantes, elles dérivent chacune de son côté à travers la Galaxie, à des vitesses et dans des directions différentes. Résultat : leur écart apparent grandit, lentement mais mesurablement, d'une génération à l'autre. Quand Winnecke la mesure en 1863, la séparation est de 49,2″. Un siècle plus tard, en 1966, elle atteint 51,7″. Les relevés des années 1990 donnent environ 52,8″, soit près de 53″ aujourd'hui. Ce lent écartement — plus de trois secondes d'arc en un siècle et demi — est la preuve directe que M40 n'est pas un couple gravitationnel : deux étoiles liées resteraient à écart constant ou décriraient une orbite fermée, jamais cette fuite régulière. La double la plus décevante du catalogue est aussi, paradoxalement, un petit laboratoire de mouvement propre stellaire.
La séparation des deux étoiles au fil du temps
Mesure Par Écart
1863 F. Winnecke (Poulkovo) 49,2″
1966 relevés modernes 51,7″
années 1990 catalogues récents 52,8″

À l'oculaire

Ce que vous verrez vraiment : deux points, et c'est tout

Bonne nouvelle pour une fois : M40 est facile. Avec un écart de près de 53″ — presque une minute d'arc — les deux étoiles se dédoublent sans peine. De simples jumelles 10×50 montrent déjà une petite tache allongée, une étoile qui « bave » ; une paire montée sur trépied laisse deviner les deux composantes. Dès 60 à 100 mm et un grossissement modeste de 40 à 60×, la paire se sépare nettement en deux points blancs presque jumeaux, l'un très légèrement plus vif que l'autre. Et… c'est tout. Contrairement à une galaxie ou à un amas, rien ne se gagne à monter en diamètre : un 200 ou un 300 mm ne fera qu'assombrir le fond et écarter davantage les deux points. Aucun filtre, aucune vision décalée, aucun ciel de haute montagne n'y ajoutera quoi que ce soit. M40 se donne entière en trois secondes — reste à savourer l'idée qu'on regarde l'une des deux erreurs restées au catalogue.
Gros plan sur les deux étoiles de M40 dans un champ étoilé clairsemé, telles qu'un télescope les montre
La paire de M40 (relevé DSS2 couleur) — POSS-II / STScI / CDS-Aladin (domaine public)
M40 selon votre instrument
Avec quoi Ce que vous atteignez sur M40
Jumelles 10×50 une petite tache floue nettement allongée ; sur trépied, on devine deux perles collées
Lunette 60–80 mm les deux étoiles franchement séparées à 40×, presque égales — la paire est bouclée en une minute
Télescope 100–150 mm deux points blancs nets, l'un à peine plus vif ; le champ reste vide autour, sans surprise
200–300 mm exactement la même chose, en plus lumineux et plus écarté — le diamètre n'apporte rien de plus ici
Photo (pose longue) les deux étoiles, plus les galaxies NGC 4290 et NGC 4284 de 12e magnitude en arrière-plan

Repérer

Où pointer pour tomber sur M40

M40 profite du meilleur point de départ du ciel : la Grande Casserole, visible toute l'année depuis la France puisque la Grande Ourse ne se couche jamais sous nos latitudes. Le repère est Megrez (δ Ursae Majoris), l'étoile qui relie la casserole à sa queue. De là, on saute environ 1,5° vers le nord-est jusqu'à une petite étoile orange de magnitude 5,54, 70 Ursae Majoris : M40 se tient à seulement 17′ au nord-est de cette dernière, à portée du même champ de chercheur. La saison idéale reste le printemps, de mars à mai, quand la Grande Ourse passe au plus haut, presque au zénith — l'objet est alors bien au-dessus de toute turbulence.
Carte de la Grande Ourse : M40 se cache près de Megrez, au départ de la queue de la Casserole, à un degré et demi de l'étoile
Carte : IAU / Sky & Telescope (CC BY 4.0)
  1. Partez de Megrez, à la jonction de la Casserole

    Megrez (δ Ursae Majoris, magnitude 3,3) est l'étoile un peu plus discrète qui relie le bol de la Casserole au départ de la queue. C'est votre point d'ancrage, facile à retrouver toute l'année.

  2. Glissez de 1,5° vers le nord-est

    En vous éloignant de Megrez d'un degré et demi vers le nord-est, cherchez une étoile orangée isolée de magnitude 5,5 : c'est 70 Ursae Majoris, le dernier jalon avant la cible.

  3. Cherchez la double à 17′ de 70 UMa

    À un peu plus d'un quart de degré au nord-est de 70 Ursae Majoris, deux petites étoiles serrées apparaissent dans le champ. Séparées d'environ 53″, presque égales : c'est M40.

  4. Confirmez plutôt que de grossir

    M40 ressemble à mille autres doubles. Le vrai test, c'est la position : si vos deux étoiles sont bien à côté de 70 UMa, dans le prolongement de Megrez, vous tenez le bon objet. Cochez-le.

M40 (Winnecke 4) — carte d'identité
Repère Valeur
Nature étoile double optique (deux étoiles sans lien physique) — ni amas, ni nébuleuse
Autres noms Winnecke 4, WNC 4 ; composantes HD 238107 et HD 238108
Constellation Grande Ourse — près de Megrez, à 17′ au nord-est de 70 Ursae Majoris
Magnitude 9,65 et 10,10 pour les deux étoiles (≈ 9 en éclat combiné)
Séparation ≈ 53″ aujourd'hui (49,2″ en 1863 : l'écart s'ouvre lentement)
Saison printemps, de mars à mai, quand la Grande Ourse frôle le zénith (circumpolaire toute l'année)
Instrument minimal jumelles 10×50 pour la deviner allongée ; 60 à 100 mm pour la dédoubler nettement

Un peu d'histoire

Trois siècles pour démêler une nébuleuse fantôme

  1. 1660

    Dans son Prodromus Astronomiae, Johannes Hevelius signale une nébuleuse « au-dessus du dos » de la Grande Ourse. Observant à l'œil nu, il a probablement confondu la lueur diffuse de deux étoiles de 5e-6e magnitude, 74 et 75 Ursae Majoris, un degré plus à l'est.

  2. 24 octobre 1764

    Charles Messier balaie la région pour retrouver la nébuleuse d'Hevelius. Il ne voit aucune nébulosité, seulement « deux étoiles très proches et d'égale brillance, d'environ la 9e magnitude », et les inscrit sous le numéro 40 plutôt que de laisser la case vide.

  3. 1863

    Friedrich Winnecke, à l'observatoire de Poulkovo, retrouve et mesure la paire, séparée alors de 49,2″. Elle entre dans son catalogue sous le nom de Winnecke 4 (WNC 4) — le nom sous lequel les astronomes la connaissent encore.

  4. 1966

    L'observateur américain John Mallas identifie formellement Winnecke 4 comme étant bien le M40 de Messier, et mesure la séparation à 51,7″ : la preuve, au passage, que l'écart des deux étoiles s'est élargi en un siècle.

  5. 1996

    Le télescope de 0,9 m du Kitt Peak (KPNO) photographie M40 : deux points blancs sur un champ presque vide, une image qui confirme sans détour la modestie de l'objet le plus décrié du catalogue.

  6. 2016

    Les mesures de distance du satellite Gaia scellent l'affaire : les deux étoiles sont à 470 et 1013 années-lumière, séparées de plus de 540 al. M40 est officiellement une double par simple perspective — une erreur devenue curiosité.

L'avis de Luc

L'avis de Luc

« C'est ça ? Deux étoiles ? » Oui, c'est exactement ça, et il vaut mieux le savoir avant de pointer : à 60× dans un 200 mm, M40 se réduit à deux points séparés de 50 secondes d'arc, sans le moindre nuage. Il se coche en fin de tournée des Messier autour de la Grande Ourse, entre M81 et le Hibou, et son intérêt est entièrement narratif — Messier y cherchait une nébuleuse qui n'a jamais existé. Reste un frisson pour qui aime les coïncidences : ces deux soleils sont séparés de plus de 500 années-lumière et ne se sont jamais rencontrés.

Continuer

À explorer autour de M40

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Quelles jumelles ou quelle lunette pour cocher les 110 Messier ?

M40 se dédouble avec de simples jumelles, mais boucler tout le catalogue demande un instrument bien choisi. Nos guides de télescopes et de jumelles par usage et par budget.

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