Aller au contenu
astronoguide
Thème

Thème

Observer · Ciel profond

M44, l'amas de la Ruche

Au milieu du Cancer, dans une zone du ciel sans étoile brillante, une petite haleine laiteuse flotte entre les Gémeaux et le Lion. Les Anciens y voyaient une mangeoire gardée par deux ânes ; Galilée fut le premier à la briser en une quarantaine d'étoiles. C'est Praesepe, la Ruche — l'un des amas ouverts les plus proches et le meilleur objet du ciel profond à viser aux jumelles. Voici comment le trouver, avec quoi, et ce qu'il vous montrera.

577
années-lumière : l'un des amas ouverts les plus proches du Soleil
700
millions d'années d'âge — un amas mûr, deux fois plus vieux que les Pléiades
1000
étoiles membres environ, dont une majorité de naines rouges invisibles à l'œil
40
étoiles résolues par Galilée dès 1609, là où l'œil ne voyait qu'un nuage
9
exoplanètes confirmées dans l'amas, les premières trouvées autour d'étoiles comme le Soleil

Ce que c'est

Une ruche d'étoiles, pas une mangeoire

L'amas de la Ruche, c'est M44 chez Messier et NGC 2632 dans les catalogues modernes. C'est un amas ouvert : une famille d'étoiles nées ensemble d'un même nuage de gaz, encore tenues par leur gravité mutuelle. Il flotte à quelque 577 années-lumière (environ 182 parsecs), ce qui le range parmi les amas ouverts les plus proches de nous — plus lointain que les Hyades ou les Pléiades, mais toujours dans notre arrière-cour galactique. Il rassemble près de 1 000 étoiles dans un cœur d'une douzaine d'années-lumière ; à l'œil, vous n'en surprenez que la buée d'ensemble.
L'amas de la Ruche (M44, Praesepe) : un essaim d'étoiles fines sur fond noir
M44 / NGC 2632 — NOIRLab/NSF/AURA (CC BY 4.0)

Un amas mûr, pas un jeune amas bleu

C'est ici que la Ruche se sépare des Pléiades, l'autre grand amas des jumelles. M45 est un nouveau-né tout bleu ; Praesepe, lui, a 600 à 700 millions d'années — assez pour que ses étoiles massives et bleues aient déjà quitté la scène. Ce qui domine aujourd'hui, ce sont des astres jaunes et orangés plus posés : l'amas compte 5 géantes (quatre de type K, une de type G) et pas moins de 11 naines blanches repérées — des braises d'étoiles mortes, preuve que le groupe a vécu. Le gros de la population, ce sont des naines rouges (près de 68 % des membres), trop faibles pour l'œil.

Jumeau des Hyades

Praesepe et les Hyades — le V du Taureau — partagent le même âge et surtout le même mouvement propre à travers la Galaxie. Deux amas qui filent dans la même direction à la même vitesse, ce n'est pas un hasard : les astronomes y lisent une origine commune, probablement le même nuage géant, il y a plus de 600 millions d'années. Les deux fratries se sont depuis éloignées de plusieurs dizaines d'années-lumière, mais elles gardent la trace de leur naissance partagée.

Des planètes dans l'essaim

En septembre 2012, on a annoncé la découverte de deux « Jupiter chauds », Pr0201 b et Pr0211 b, en orbite autour d'étoiles de la Ruche semblables au Soleil — les premières exoplanètes jamais trouvées autour d'astres solaires dans un amas ouvert. Le compte est monté depuis à au moins 9 planètes confirmées, dont un système multiple. La Ruche est ainsi devenue un laboratoire : des étoiles de même âge, de même composition, dont on compare les cortèges planétaires.

Douze années-lumière de large

Le cœur brillant de l'amas s'étend sur environ 12 années-lumière. Vu de la Terre, cela se traduit par une tache de près de 1,5° — trois pleines lunes côte à côte. Cette grande taille apparente n'est pas un détail : elle commande la façon de l'observer. Un amas aussi étalé déborde du champ de la plupart des télescopes ; c'est le premier indice que l'instrument idéal ne sera pas le plus gros.

Deux sœurs séparées

La Ruche et les Hyades, à la même échelle

À taille réelle voisine, les deux amas nous apparaissent très différents : les Hyades sont trois fois plus proches (environ 150 années-lumière), donc bien plus larges et plus lâches dans le ciel — un grand V éparpillé. Praesepe, à 577 années-lumière, se ramasse en une petite grappe compacte. Même famille, même vitesse à travers la Voie lactée, mais l'éloignement change tout à l'œil : l'un se balaie à l'œil nu, l'autre se devine comme une brume qu'il faut confirmer aux jumelles.
Deux champs d'étoiles superposés à la même échelle : en haut les Hyades, un semis lâche de grosses étoiles ; en bas Praesepe, un petit groupe serré d'étoiles fines
En haut les Hyades, en bas Praesepe, à la même échelle — Roberto Mura (CC BY-SA 3.0)

Depuis l'Antiquité

La mangeoire, les deux ânes et le baromètre du ciel

Praesepe, « la crèche »

Le nom latin Praesepe signifie « la mangeoire », « la crèche ». Deux étoiles voisines complètent la scène : Asellus Borealis (Gamma Cancri, l'ânon du nord, magnitude 4,7) et Asellus Australis (Delta Cancri, l'ânon du sud, magnitude 3,9) — les deux ânes qui encadrent l'amas, large de 95′ dans le ciel, et mangent au râtelier. Plus au sud dans le Cancer veille un tout autre amas, M67 — bien plus vieux et plus lointain —, qu'un grossissement de 30× résout en une fine poussière d'étoiles. La légende voulait qu'ils aient porté Dionysos et Silène au combat contre les Titans ; placés au ciel, on leur a dressé une auge de foin entre eux. Le surnom moderne, « la Ruche », vient de tout autre chose : au télescope, le fourmillement d'étoiles évoque un essaim d'abeilles.

Notée par les plus grands

L'amas est l'un des rares objets du ciel profond connus bien avant la lunette. Le poète Aratos, vers 260 avant notre ère, le décrit comme une « petite brume » ; Hipparque le catalogue sous le nom de Nephelion, « le petit nuage » ; et Ptolémée, dans l'Almageste, le range parmi ses sept « nébuleuses », la « masse nébuleuse dans la poitrine du Cancer ». Bien avant qu'on sache ce que c'était, on savait qu'il fallait le regarder.

Un baromètre à ciel ouvert

Les Grecs s'en servaient pour lire le temps. Praesepe est si ténu que la moindre voile d'humidité dans l'air le fait disparaître le premier, alors que les étoiles voisines tiennent encore. Sa disparition annonçait donc l'épaississement du ciel — et la pluie. Un baromètre gratuit, valable ce soir encore : si vous distinguez la petite tache à l'œil nu, l'air est sec et transparent ; si elle s'efface, la transparence chute.

Galilée brise le nuage, 1609

En 1609, Galilée braque sa lunette sur la brume et compte « plus de 40 étoiles » là où l'œil ne percevait qu'une tache — l'une des premières preuves gravées que les « nébuleuses » des Anciens n'étaient que des foules d'étoiles trop fines pour l'œil nu. Un siècle et demi plus tard, le 4 mars 1764, Charles Messier l'inscrit à la 44ᵉ place de son catalogue, non par curiosité mais pour ne plus le confondre avec une comète.
  1. Antiquité

    Aratos, Hipparque puis Ptolémée notent une « petite brume » dans la poitrine du Cancer, sans savoir ce qu'elle est. Les marins et paysans grecs s'en servent comme baromètre : si Praesepe s'efface, la pluie approche.

  2. 1609

    Galilée pointe sa lunette et résout la brume en plus de 40 étoiles distinctes — la preuve directe qu'une « nébuleuse » de l'œil nu peut n'être qu'un amas d'astres.

  3. 1764

    Le 4 mars, Charles Messier catalogue l'objet sous le numéro 44, pour l'écarter de sa chasse aux comètes. Il porte depuis les deux noms de M44 et NGC 2632.

  4. 2012

    En septembre, on découvre Pr0201 b et Pr0211 b : les premiers Jupiter chauds connus autour d'étoiles de type solaire dans un amas ouvert. L'amas devient un banc d'essai pour les systèmes planétaires.

M44 — carte d'identité
Repère Valeur
Type d'objet amas ouvert (M44 / NGC 2632), une famille d'étoiles nées ensemble
Constellation le Cancer, entre les Gémeaux et le Lion
Magnitude 3,7 — visible à l'œil nu sous un ciel correct
Distance ≈ 577 années-lumière (182 parsecs)
Taille apparente ≈ 95′, soit 1,5° — trois pleines lunes de large
Saison de janvier à avril (idéal : février–mars, haut au sud)
Instrument idéal les jumelles ou l'œil nu ; le télescope cadre trop serré

À l'oculaire

L'amas fait pour les jumelles

La Ruche, instrument par instrument
Avec quoi vous regardez Ce que l'amas vous montre
À l'œil nu une petite tache floue, une « nuée » ténue au cœur du Cancer, sous un ciel sans lune ni ville
Jumelles 10×50 l'instrument idéal : la brume éclate d'un coup en dizaines d'étoiles fines cadrées d'ensemble, avec le noir autour
Petite lunette 60–80 mm à faible grossissement un champ large et propre ; à peine 20–30× suffisent, l'essaim tient tout juste dans le champ
Télescope 150–200 mm on ne voit qu'un coin de l'amas à la fois : trop de grossissement perd l'ensemble ; à réserver à quelques étoiles doubles internes
Photo, pose longue des centaines de membres jusqu'aux naines rouges, et les teintes jaune-orangé des géantes que l'œil ne distingue pas

Repérer

Une brume dans le trou noir entre Gémeaux et Lion

Le Cancer est une constellation faible, sans phare : c'est justement ce vide qui trahit la Ruche. Repérez d'abord les deux gardiens qui l'encadrent — Castor et Pollux, les Gémeaux, à l'ouest, et Régulus (magnitude 1,4), le cœur du Lion, à l'est. Tendez une ligne entre ces deux jalons : la Ruche est posée dessus, à peu près à mi-chemin, là où le ciel paraît étrangement dépeuplé. À l'œil nu, cherchez une petite bouffée laiteuse ; aux jumelles, elle se peuple.
Carte de la constellation du Cancer, entre les Gémeaux et le Lion, avec l'amas M44 au centre
Carte : IAU / Sky & Telescope (Roger Sinnott & Rick Fienberg), CC BY 3.0
  1. Repérez Castor et Pollux à l'ouest

    Les deux étoiles jumelles des Gémeaux, bien alignées, dominent le ciel d'hiver et de printemps au sud-ouest en soirée. Ce sont votre borne de départ, côté ouest.

  2. Trouvez Régulus, le cœur du Lion, à l'est

    Vers l'est, une étoile blanche vive marque la base du Lion : Régulus, magnitude 1,4. Elle ferme l'autre borne. Entre les deux s'ouvre une zone du ciel sans étoile brillante.

  3. Balayez le vide à mi-chemin

    Cette zone morne, c'est le Cancer. Promenez lentement les jumelles à mi-distance entre Pollux et Régulus : une petite grappe d'étoiles fines surgit du fond noir. Vous y êtes.

  4. Visez de janvier à avril, haut dans la nuit

    Praesepe grimpe le soir dès janvier et culmine très haut au sud en février-mars, loin des brumes de l'horizon. Passé avril, il plonge trop tôt à l'ouest en début de nuit.

Photo contre œil

Ce que la pose longue ajoute — et ce qu'elle ment

L'avis de Luc

L'avis de Luc

Devinée à l'œil nu depuis un jardin de banlieue, la Ruche annonce une bonne nuit ; disparue, elle commande de rentrer le matériel. C'est le baromètre le plus rapide qui soit. Pour l'observer, le télescope reste au placard : avec 1,5° de large, l'amas ne tient dans aucun champ d'instrument, alors que des 10×50 le font éclater d'un coup en une trentaine d'étoiles fines. Il se cherche à mi-chemin entre Pollux et Régulus, en février, quand il passe haut au sud.

Continuer

À explorer autour de la Ruche

Les Pléiades M45, les Pléiades L'autre grand amas des jumelles — un nouveau-né bleu, là où Praesepe est un amas mûr de 700 millions d'années. La Ruche dans le Cancer Le Cancer, mode d'emploi La constellation faible qui abrite la Ruche : la repérer entre Castor-Pollux et Régulus, et ce qu'elle cache d'autre. L'amas de la Ruche aux jumelles Observer aux jumelles Amas ouverts, champs stellaires, Voie lactée : pourquoi le grand champ des jumelles bat le télescope sur Praesepe et ses semblables.

Quelles jumelles pour la Ruche et les amas ouverts ?

Un 10×50 cadre les 1,5° de Praesepe d'un seul coup et fait surgir des dizaines d'étoiles là où le télescope perd l'ensemble. Nos choix par usage et par budget.

Revenir en haut de la page