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Le ciel du printemps

Quand les soirées se radoucissent, le ciel change de nature. La bande laiteuse de la Voie lactée s'efface vers l'horizon, et notre regard file droit à travers le pôle de la galaxie, là où plus aucune étoile proche ne masque le lointain. Résultat : le printemps est la saison des galaxies, ces univers-îles à des dizaines de millions d'années-lumière que l'on peut compter par dizaines en une seule nuit. Au-dessus de votre tête trône la Grande Ourse, casserole renversée qui sert d'aiguille aimantée à toute la voûte : le prolongement courbe de sa queue vous conduit à Arcturus, puis à Spica, et de proche en proche vers le Lion et l'immense essaim de galaxies de la Vierge. Voici comment mener vos soirées de mars à juin — ce qui s'attrape aux jumelles, ce qui exige un miroir, et l'éclat comme l'ouverture à viser pour chaque proie.

7
étoiles vives forment la Grande Ourse, presque au zénith au printemps : la figure repère qui déplie tout le reste du ciel
16
objets Messier ou plus se cueillent dans le seul amas de la Vierge, la plus dense concentration de galaxies à portée d'amateur
12
millions d'années-lumière : la distance du couple M81–M82, le plus beau duo de galaxies de la Grande Ourse
54
millions d'années-lumière nous séparent du cœur de l'amas de la Vierge, vers lequel notre propre Groupe local est attiré
6 ,3 mag
l'éclat de M3, l'amas globulaire du printemps, à la limite de l'œil nu sous un ciel vraiment sombre

Le point d'ancrage

La Grande Ourse au zénith, aiguille de tout le ciel

Le même groupe d'étoiles sert ici de boussole vers le nord, de test de vue et de tremplin vers les deux phares qui bornent le ciel de printemps.

Sept étoiles qui tournent au-dessus de votre tête

Au printemps, la Grande Ourse passe presque à la verticale en soirée, casserole retournée, manche pendant vers l'est. Ses sept étoiles brillent entre les magnitudes 1,8 et 3,3 : impossible de la manquer, même depuis une ville. Deux d'entre elles, Merak et Dubhe, forment le bord de la casserole opposé au manche — les fameuses Gardes : leur alignement prolongé de cinq fois leur écart tombe sur l'étoile polaire, plein nord. Au milieu du manche, arrêtez-vous sur Mizar (magnitude 2,2) : une deuxième étoile, Alcor, se colle à elle à 12 minutes d'arc. Les séparer à l'œil nu était jadis un test de vue ; la moindre paire de jumelles les dédouble sans effort, et une lunette révèle que Mizar est elle-même double.

Suivre l'arc jusqu'à Arcturus, puis piquer sur Spica

La Grande Ourse est un tremplin. Prolongez la courbe de son manche vers le bas, en gardant le même arc : vous tombez sur une étoile orangée et éclatante, Arcturus (α Bootis, magnitude −0,05, à 37 années-lumière), la plus brillante de l'hémisphère nord céleste, sommet du cerf-volant du Bouvier. Poursuivez la même courbe encore plus bas et vous piquez droit sur Spica (α Virginis, magnitude 1,04), le grain de blé bleuté de la Vierge. Ce geste — « suivre l'arc vers Arcturus, filer vers Spica » — est la clé d'entrée du ciel de printemps : entre ces deux phares s'ouvre le royaume des galaxies.
Carte de la Grande Ourse : les sept étoiles de la Casserole et le prolongement courbe de la queue vers Arcturus puis Spica
Carte de la Grande Ourse — IAU / Sky & Telescope (Roger Sinnott & Rick Fienberg) (CC BY 3.0)
Les étoiles-guides du printemps
Étoile Constellation Magnitude Distance
Arcturus (α Bootis) Bouvier −0,05 37 al
Spica (α Virginis) Vierge 1,04 ≈ 250 al
Régulus (α Leonis) Lion 1,35 79 al
Denebola (β Leonis) Lion 2,11 36 al
Cor Caroli (α CVn) Chiens de chasse 2,9 ≈ 115 al

Pourquoi le printemps est différent

Regarder par la fenêtre du pôle galactique

Loin de la poussière, l'Univers profond se dégage

L'hiver et l'été braquent le regard dans le plan de notre galaxie, épais de gaz et d'amas : on y voit des nébuleuses et des étoiles par milliers, mais la poussière arrête la vue à quelques milliers d'années-lumière. Au printemps, la Grande Ourse et le Lion nous tournent vers le pôle nord galactique, perpendiculaire au disque de la Voie lactée. Cette direction est presque vide d'étoiles proches — d'où un ciel qui paraît pauvre à l'œil nu — mais parfaitement transparente vers le lointain. Le télescope y plonge alors sur des galaxies par centaines, à des distances de 12 à plus de 300 millions d'années-lumière.

L'amas de la Vierge, capitale des galaxies

Entre Denebola, la queue du Lion, et Vindemiatrix dans la Vierge s'étale la plus riche moisson du ciel boréal : l'amas de la Vierge, plus de 1 300 galaxies liées par la gravité à quelque 54 millions d'années-lumière. Ses membres les plus vifs, M49 (magnitude 8,4), M87 (magnitude 8,6, la géante elliptique dont le trou noir central fut le premier photographié), M84 et M86, s'alignent sur près de 8 degrés — seize pleines Lunes bout à bout. Un télescope de 150 mm qui balaie lentement cette région tombe sur une tache floue tous les quelques degrés : c'est le fameux marathon Messier du printemps, où l'on enchaîne les objets à la chaîne.
Le champ de galaxies de l'amas de la Vierge : dizaines de taches floues elliptiques et spirales dans une même vue
Galaxies brillantes de l'amas de la Vierge — ESO (CC BY 4.0)

La tournée des merveilles

Les galaxies phares du printemps, une par une

M81 et M82, le duo de la Grande Ourse

C'est le couple à pointer en premier. M81, la galaxie de Bode, est une superbe spirale (magnitude 6,9) à 12 millions d'années-lumière ; sa voisine M82, la galaxie du Cigare (magnitude 8,4), est un fuseau irrégulier secoué par une flambée d'étoiles. Séparées de 38 minutes d'arc — un peu plus qu'une pleine Lune —, elles tiennent ensemble dans le champ de jumelles ou d'un oculaire à faible grossissement. On les déniche au nord de la casserole, en prolongeant la diagonale Phecda–Dubhe d'autant hors de la Grande Ourse. Dès 100 mm, M81 montre son noyau brillant et son ovale laiteux, et M82 sa barre allongée traversée d'une entaille sombre.

Le Trio du Lion, trois spirales dans un champ

Sous le ventre du Lion, entre les étoiles Chertan et Iota Leonis, se serrent trois galaxies dans moins de 1 degré : le Trio du Lion. M66 (magnitude 8,9) et M65 (magnitude 9,3), deux spirales, encadrent NGC 3628 (magnitude 9,5), vue par la tranche et barrée d'une bande de poussière. À 35 millions d'années-lumière, le groupe rentre entier dans un oculaire grand champ à 40× : trois fuseaux flous alignés dans la même vue, la meilleure entrée en matière pour qui débute sur les galaxies. Un 200 mm commence à sortir la fine tranche de NGC 3628.

M51, le Tourbillon, spirale de face

À l'extrémité du manche de la Grande Ourse, sous l'étoile Alkaid, M51, la galaxie du Tourbillon (magnitude 8,4, à 28 millions d'années-lumière), est la spirale vue de face la plus dessinée du ciel. Elle traîne au bout d'un bras une petite compagne, NGC 5195, qu'elle est en train de digérer. Aux jumelles, deux taches accolées ; dès 150 mm sous un ciel noir, l'œil attentif devine l'enroulement des bras — l'un des rares endroits où la structure spirale se laisse pressentir à l'oculaire.
M81 et M82 côte à côte : une spirale ovale et une galaxie en forme de cigare, dans la Grande Ourse
Le duo M81/M82 — Markus Schopfer (CC BY-SA 2.5)
Les galaxies et amas phares du printemps, et l'instrument qu'ils réclament
Objet Type Magnitude Diamètre mini
M81 — galaxie de Bode Spirale de face 6,9 jumelles ; noyau dès 100 mm
M82 — le Cigare Galaxie starburst 8,4 100 mm ; entaille dès 150 mm
Trio du Lion (M65/M66) Trois spirales 8,9 / 9,3 les deux dès 100 mm
M51 — le Tourbillon Spirale en interaction 8,4 150 mm pour les bras
M104 — le Sombrero Spirale par la tranche ≈ 8 100 mm ; bande dès 200 mm
M3 — amas globulaire Amas globulaire 6,3 jumelles ; résolu dès 150 mm
M64 — l'Œil noir Spirale de face ≈ 8,5 150 mm pour la tache sombre
Amas de la Vierge (M49, M87…) Amas de galaxies 8,4 et + 150 mm pour en enchaîner

M104 le Sombrero, M64 l'Œil noir

Au sud de la Vierge, posée sur la frontière du Corbeau, M104 — la galaxie du Sombrero (magnitude 8, à 30 millions d'années-lumière) — se présente presque par la tranche : un fuseau lumineux fendu par une bande de poussière nette, coiffé d'un bulbe rond, exactement le profil d'un chapeau mexicain. Dès 100 mm le fuseau apparaît ; la ligne sombre se dessine vers 200 mm. Plus haut, dans la Chevelure de Bérénice, M64 — l'Œil noir (magnitude 8,5, à 17 millions d'années-lumière) — cache devant son noyau une bavure de poussière en croissant, visible dès 150 mm comme une paupière assombrie.

Melotte 111, la vraie Chevelure de Bérénice

Entre le Lion et le Bouvier, une discrète moucheture d'étoiles à l'œil nu forme la constellation de la Chevelure de Bérénice. Ces étoiles éparses composent un authentique amas ouvert, Melotte 111, à seulement 280 années-lumière : une quarantaine d'astres semés sur 5 degrés — dix pleines Lunes — que les jumelles balaient à merveille, trop larges pour un télescope. Au bord de la constellation brillent aussi les Chiens de chasse et leur joyau M94 (magnitude 8,2), une spirale à haute brillance de surface, l'une des galaxies les plus faciles à accrocher de tout le printemps.

Trois cibles à travailler

M3 le globulaire, le Sombrero, la Chevelure aux jumelles

M3, la boule d'étoiles du printemps

Le printemps a son globulaire de gala. M3 (NGC 5272), à magnitude 6,3 et 33 900 années-lumière, rassemble un demi-million d'étoiles en une sphère de 18 minutes d'arc. On le pose à mi-chemin entre Arcturus et Cor Caroli, là où aucune étoile vive ne le signale — d'où l'intérêt du saut d'étoile. Aux jumelles, c'est une tache ronde et cotonneuse ; à partir d'un 150 mm, ses bords grouillent d'étoiles piquées, et à 250 mm l'amas paraît se résoudre jusqu'au cœur. C'est le rival boréal des grands globulaires d'été, disponible dès que la nuit tombe en avril.
L'amas globulaire M3, dense boule de centaines de milliers d'étoiles sur fond noir
M3 — Thedarksideobservatory (CC BY-SA 4.0)

Le Sombrero, un chapeau posé sur le Corbeau

Aucune galaxie ne porte mieux son surnom. Vue à 6 degrés à peine du disque de la Voie lactée, M104 s'incline de sur la ligne de visée : juste assez pour que sa bande de poussière passe devant le bulbe et le coupe en deux. Pour la trouver, partez de Spica et remontez vers l'ouest jusqu'aux quatre étoiles du Corbeau, ce petit quadrilatère bas sur l'horizon sud ; le Sombrero flotte juste au-dessus. Basse depuis la France, elle demande un horizon sud dégagé et une nuit stable pour livrer sa fameuse ligne noire.
La galaxie du Sombrero M104 vue presque par la tranche : fuseau brillant, bulbe rond et bande de poussière sombre
M104, le Sombrero — NASA/ESA / Hubble Heritage Team, STScI/AURA (domaine public)

La Chevelure, un champ taillé pour les jumelles

Cet amas remet les jumelles à l'honneur au printemps. Trop vaste pour un télescope, Melotte 111 se savoure dans une paire de 10×50 : d'un seul coup d'œil, des dizaines d'étoiles bleu-blanc se répandent dans le champ, comme une gerbe de limaille. La légende y voit la chevelure que la reine Bérénice offrit aux dieux. En prime, la même région recèle la galaxie sur la tranche NGC 4565, l'« Aiguille », un fil argenté de 16 minutes d'arc que les astrophotographes adorent et qu'un 200 mm montre en fuseau étiré.
L'amas stellaire de la Chevelure de Bérénice, Melotte 111 : étoiles éparses semées sur un large champ
Melotte 111 — Sternwarte Kempten (CC BY 3.0)

Le calendrier

Se repérer de mars à juin

La voûte tourne : quatre minutes d'avance gagnées chaque nuit rapprochent d'heure en heure le Lion, puis la Vierge, du méridien sud. Voici la scène qui se déroule d'un bout à l'autre du printemps.

  1. Mars — le Lion prend la scène

    Dès la nuit tombée, le Lion grimpe à l'est avec Régulus posé sous sa faux d'étoiles. Attaquez le Trio du Lion vers 22 heures, quand la constellation est assez haute, et gardez M81–M82 au nord, déjà bien dégagées près du zénith.

  2. Avril — le sommet, plein sud

    Le meilleur mois. Vers minuit, le Lion culmine au méridien et l'amas de la Vierge le suit, haut et sombre. C'est la fenêtre du marathon des galaxies et de M3, désormais bien levé entre Arcturus et Cor Caroli.

  3. Mai — la Vierge et le Bouvier dominent

    Arcturus flambe au sud-est en début de nuit, Spica sous lui. Balayez l'amas de la Vierge à son plus haut, puis remontez sur M51 et M101 dans la Grande Ourse, encore au zénith. Les nuits raccourcissent : commencez tôt.

  4. Juin — dernier tour avant l'été

    Le crépuscule s'attarde et les galaxies basculent vers l'ouest en soirée : cueillez le Sombrero et la Vierge dès la fin du crépuscule, avant qu'ils ne plongent. Le Bouvier et les Chiens de chasse, plus hauts, gardent M3 et M94 à portée tard.

L'avis de Luc

L'avis de Luc

Ne cherchez pas le spectacle immédiat de l'été : au printemps, on chasse des fantômes gris, et tout se joue sur la noirceur du ciel. Le parcours se construit en conséquence — M81 et M82 aux jumelles pour chauffer les yeux, puis la descente de l'arc de la Grande Ourse jusqu'à M3, et la Vierge attaquée quand elle culmine. Dix-sept galaxies enchaînées en une heure dans un 250 mm, sur un plateau sans une seule lumière, expliquent le mot de marathon. Pour un ami de passage, le Sombrero reste imbattable : cette petite soucoupe barrée de noir retourne son monde, même réduite à un pâle fuseau.

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Explorer le ciel de printemps en détail

Le Trio du Lion : M65, M66 et NGC 3628 Le Trio du Lion M65, M66 et NGC 3628 réunies dans un même champ à 35 millions d'années-lumière : comment les cadrer et ce que chaque diamètre révèle sous le ventre du Lion. La galaxie du Tourbillon M51 M51, la galaxie du Tourbillon La spirale de face la mieux dessinée du ciel et sa compagne NGC 5195 : où la trouver sous Alkaid et le diamètre qui fait apparaître les bras. Le duo M81 et M82 M81, la galaxie de Bode La grande spirale de la Grande Ourse et sa voisine starburst M82 : le duo le plus facile du printemps, à repérer hors de la casserole. La galaxie du Sombrero M104 M104, la galaxie du Sombrero Un fuseau lumineux coiffé d'un bulbe et fendu d'une bande de poussière : où la débusquer au-dessus du Corbeau et à quel diamètre la ligne noire surgit. Le champ de galaxies de l'amas de la Vierge L'amas de la Vierge Plus de 1 300 galaxies liées par la gravité, de M49 à M87 : la région la plus dense du ciel boréal et l'itinéraire pour en enchaîner une dizaine. Carte de la Grande Ourse Se repérer dans le ciel La Grande Ourse comme aiguille, l'arc vers Arcturus puis Spica : la méthode du saut d'étoile pour naviguer dans un ciel de printemps pauvre en repères.

Quel télescope pour les galaxies du printemps ?

M81, le Trio du Lion et M3 s'ouvrent dès 100 à 150 mm sous un ciel noir, tandis qu'un 200 mm sort la bande du Sombrero et enchaîne l'amas de la Vierge. Notre sélection comparée, du 114 mm au 250 mm, pour chasser le ciel profond.

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