Prolongez la courbe du manche de la Grande Ourse et vous tombez sur un point orangé qui ne trompe pas : Arcturus, quatrième étoile la plus brillante du ciel. Derrière elle s'ouvre un grand cerf-volant d'étoiles, pauvre en nébuleuses mais riche d'une géante rouge venue d'ailleurs et d'une des plus belles doubles du printemps.
13
au classement des 88 constellations, par surface (907 deg²)
4
rang d'Arcturus parmi les étoiles les plus brillantes du ciel
37 al
distance d'Arcturus
0
objet de Messier : le Bouvier n'en abrite aucun
120 /h
météores par heure au pic des Quadrantides
Repérer
Suivez l'arc de la Grande Ourse
Le Bouvier n'a pas d'astérisme aussi net que la casserole voisine, mais il possède l'étoile-repère la plus commode du ciel de printemps. La règle tient en quatre mots que tous les observateurs anglophones récitent : arc to Arcturus. Partez de la Grande Ourse, prolongez la courbe dessinée par les trois étoiles de son manche, et laissez glisser ce grand arc vers le sud-est. Il vous conduit droit sur Arcturus, un phare orangé qu'aucune autre étoile de la région n'égale. À partir d'elle, les six étoiles plus discrètes du cerf-volant se dessinent au-dessus : une longue figure en losange étiré, pointe en bas sur Arcturus, ouverte vers le nord.
Carte : IAU / Sky & Telescope, R. Sinnott & R. Fienberg (CC BY 3.0)
Trouvez la casserole
La Grande Ourse est haute dans le ciel du soir au printemps. Repérez les quatre étoiles du récipient et les trois du manche, qui forment une courbe régulière.
Prolongez la courbe du manche
Ne tirez pas une ligne droite : suivez l'arc naturel dessiné par le manche et continuez-le dans le vide, vers le bas et vers l'est. Un peu plus de deux fois la longueur du manche vous amène à destination.
Arrêtez-vous sur Arcturus
L'arc bute sur une étoile franchement orange, isolée, plus vive que tout ce qui l'entoure. C'est Arcturus, la pointe du cerf-volant et le sommet du Bouvier. Si vous doutez, poursuivez encore l'arc : il file ensuite vers Spica, l'étoile bleue de la Vierge.
Dépliez le cerf-volant
Au-dessus d'Arcturus s'ouvre le losange allongé du Bouvier : Izar à mi-hauteur sur la gauche, Seginus et Nekkar qui referment la figure vers le nord, Muphrid juste à droite d'Arcturus. La constellation culmine vers 21 h à la mi-juin.
Les étoiles
Une géante orange, et une double à couleurs
Arcturus, le phare du printemps
Arcturus (α Boötis, magnitude −0,05) est la vedette absolue : quatrième étoile la plus brillante du ciel nocturne, et la plus brillante de tout l'hémisphère céleste nord. C'est une géante rouge de type K1,5 III, à seulement 37 années-lumière. Elle a épuisé son hydrogène central et gonflé jusqu'à environ 25 fois le diamètre du Soleil, pour une luminosité de l'ordre de 170 soleils. Sa teinte orangée se perçoit à l'œil nu et devient franche aux jumelles. Contrairement à la plupart des étoiles proches, Arcturus ne suit pas le disque de la Voie lactée : elle le traverse presque perpendiculairement, à quelque 122 km/s.
Une voyageuse d'une autre galaxie
Ce trajet insolite lui vaut le plus fort mouvement propre de toutes les étoiles vraiment brillantes : Arcturus se déplace de près de 2 secondes d'arc par an sur le fond du ciel, soit le diamètre de la pleine Lune tous les huit siècles environ. Elle n'est pas seule : une cinquantaine d'astres partagent sa vitesse et sa direction, le Groupe stellaire d'Arcturus. On pense qu'ils sont les vestiges d'une petite galaxie avalée par la Voie lactée il y a des milliards d'années. En observant Arcturus, vous regardez donc une étoile étrangère, de passage dans notre voisinage.
Izar, « la plus belle »
Izar (ε Boötis) est le joyau à mettre au télescope. À l'œil nu, une simple étoile de magnitude 2,7 ; dans l'instrument, une double serrée aux couleurs contrastées, orange doré pour la primaire, bleu-vert pour le compagnon de magnitude 5,1. Les deux composantes ne sont séparées que de 2,9 secondes d'arc : il faut au moins 76 mm d'ouverture et un grossissement de 150 à 175× pour les dédoubler proprement, par nuit stable. Struve, qui l'a mesurée, l'avait surnommée Pulcherrima, « la plus belle » — le compliment tient toujours à l'oculaire.
Muphrid, le sosie solaire d'à côté
Juste au sud-ouest d'Arcturus brille Muphrid (η Boötis, magnitude 2,7), à 37 années-lumière elle aussi. C'est une étoile de type G0 IV, proche du Soleil par la couleur et la température, mais un peu plus avancée dans sa vie. Le hasard des distances n'est ici qu'apparent : Arcturus et Muphrid sont réellement voisines dans l'espace, séparées d'à peine 3,2 années-lumière. Vu depuis une planète de Muphrid, Arcturus brillerait comme un second Soleil de nuit.
Les étoiles du Bouvier d'un coup d'œil
Étoile
Magnitude
Distance
Ce qu'elle est
Ce que vous verrez
Arcturus (α)
−0,05
~37 al
géante rouge K1,5 III
un phare orangé, à l'œil nu, au bout de l'arc
Izar (ε)
2,7 et 5,1
~203 al
double orange et bleu-vert
dédoublée dès 150× dans une 80 mm
Muphrid (η)
2,7
~37 al
sous-géante jaune G0 IV
à l'œil nu, juste à droite d'Arcturus
Seginus (γ)
3,0
~87 al
géante blanche variable
le coin ouest du cerf-volant
Nekkar (β)
3,5
~225 al
géante jaune G8
le sommet nord de la figure
Tau Bootis (τ)
4,5
~51 al
naine F7 à exoplanète
discrète, mais historique (voir plus bas)
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Comprendre
Ce que « géante rouge » veut dire
Une étoile plus froide que le Soleil, mais vingt-cinq fois plus large : voilà pourquoi Arcturus domine le ciel malgré sa couleur orangée.
Le ciel profond
Peu d'objets, mais deux curiosités
Zéro Messier, et pourquoi
Autant le dire franchement : le Bouvier est pauvre en ciel profond. Charles Messier n'y a catalogué aucun objet, et les grands amas ou galaxies brillantes lui font défaut. La raison est géographique : la constellation regarde vers le pôle galactique nord, loin du plan lumineux de la Voie lactée où se concentrent les amas et les nébuleuses. Ce qu'on gagne, c'est un fond de ciel plus sombre ; ce qu'on perd, c'est la matière à balayer. Le Bouvier se travaille donc à l'étoile, pas à la nébuleuse.
NGC 5466, l'amas fantôme
La seule cible sérieuse de ciel profond est NGC 5466, un amas globulaire de magnitude 9,1 découvert par William Herschel en 1784, à quelque 52 000 années-lumière. C'est un amas très lâche et très diffus, classé XII sur l'échelle de concentration — presque le degré le plus étalé qui soit. À l'oculaire, il ne se donne pas facilement : sous un ciel médiocre, on passe dessus sans le voir. Il faut un ciel noir, un instrument de 150 mm au moins et de la vision décalée pour tirer du fond cette tache pâle, sans noyau marqué.
Le Grand Vide du Bouvier
La curiosité la plus vertigineuse du Bouvier est invisible à tout instrument amateur. Dans sa direction s'étend le Grand Vide du Bouvier, une bulle presque déserte de près de 250 millions d'années-lumière de diamètre, à environ 700 millions d'années-lumière. Là où une région normale compterait des milliers de galaxies, on n'en dénombre qu'une soixantaine. C'est l'un des plus grands vides connus de l'Univers, une trouée dans la toile cosmique — à défaut de la voir, on peut savoir qu'on regarde dans sa direction.
Tau Bootis, une des premières exoplanètes
Discrète à la magnitude 4,5, la naine jaune-blanc Tau Bootis (type F7 V, à 51 années-lumière) cache un titre de gloire : dès 1996, on y a détecté l'une des toutes premières exoplanètes, un « Jupiter chaud » d'environ 6 masses de Jupiter collé à son étoile. La planète, τ Boo b, boucle son orbite en un peu plus de trois jours. Vous ne verrez rien de tout cela à l'oculaire, mais l'étoile, elle, est bien à portée de jumelles.
Le Bouvier selon votre instrument
Avec quoi
Budget
Ce que vous atteignez
À l'œil nu
—
Arcturus orange, le cerf-volant complet, l'arc depuis la Grande Ourse
Jumelles 10×50
40 à 90 €
la couleur d'Arcturus affirmée, Muphrid, le champ de la figure
Lunette 70–90 mm
120 à 300 €
Izar dédoublée à 150×, ses deux teintes, les étoiles doubles du Bouvier
Télescope 150–200 mm
300 à 600 €
NGC 5466 débusqué sous ciel noir, en vision décalée
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Rendez-vous
Les Quadrantides, filles d'une constellation disparue
Un des trois grands essaims de l'année
Chaque début de janvier, l'un des essaims de météores les plus intenses de l'année jaillit du nord du Bouvier : les Quadrantides. Leur pic, dans la nuit du 3 au 4 janvier, peut atteindre 120 météores par heure — de quoi rivaliser avec les Perséides d'août. Mais ce maximum est très bref, quelques heures à peine, contre plusieurs jours pour les autres essaims. Il faut donc viser la bonne nuit, et un ciel sans Lune, pour espérer le voir donner sa pleine mesure.
Le fantôme du Quadrant Mural
Leur nom déroute, car aucune constellation ne s'appelle plus « Quadrant ». Le radiant se situe pourtant dans une figure aujourd'hui abandonnée, le Quadrant Mural, inventée en 1795 par l'astronome Lalande pour honorer son instrument de mesure. L'Union astronomique internationale ne l'a pas retenue en 1922, et son territoire a été partagé entre le Bouvier et le Dragon. L'essaim, lui, a gardé le nom de la constellation défunte. Son corps parent serait l'astéroïde 2003 EH1, sans doute un ancien noyau de comète éteint.
Un peu d'histoire
Ce qu'Arcturus a appris aux astronomes
1635
Jean-Baptiste Morin pointe Arcturus en plein jour à la lunette : c'est la première fois qu'on observe une étoile en plein soleil au télescope. Sa vivacité en fait la cible idéale.
1718
Edmond Halley compare ses mesures aux positions antiques et constate qu'Arcturus a bougé. Les « étoiles fixes » ne le sont pas : la découverte du mouvement propre commence ici, dans le Bouvier.
27 mai 1933
À l'Exposition universelle de Chicago, la lumière d'Arcturus, captée par des cellules photoélectriques, déclenche l'allumage des projecteurs. On la croyait alors à 40 années-lumière, l'âge de la précédente exposition de 1893.
1996
Autour de Tau Bootis, à 51 années-lumière, on détecte un « Jupiter chaud » : l'une des toutes premières exoplanètes connues, débusquée par la méthode des vitesses radiales.
Mythologie
Le gardien qui suit les Ourses
Un nom qui dit sa fonction
« Bouvier » traduit le grec Boōtēs, le gardien de bœufs ou le laboureur. Placé juste derrière la Grande Ourse, le personnage semble mener l'attelage céleste : les Grecs voyaient dans les étoiles de la casserole un char ou une charrue qu'il pousse sans fin autour du pôle. Arcturus, son étoile phare, porte d'ailleurs un nom transparent en grec — Arktouros, « le gardien de l'ourse » — puisqu'elle suit de près la Grande et la Petite Ourse dans leur ronde nocturne.
Arcas, l'enfant changé en étoiles
Une légende y lit Arcas, fils de Zeus et de la nymphe Callisto. Métamorphosée en ourse par la jalousie d'Héra, Callisto faillit être tuée par son propre fils devenu chasseur. Pour empêcher le drame, Zeus les enleva tous deux au ciel : Callisto devint la Grande Ourse, et Arcas le Bouvier, condamné à la suivre pour l'éternité sans jamais la rattraper. D'autres traditions y placent un laboureur récompensé par Déméter pour avoir inventé la charrue, ou le vigneron Icarios, initié au vin par Dionysos.
L'avis de Luc
Prolonger le manche de la Grande Ourse jusqu'à Arcturus donne au débutant son premier repère durable : celui-là, il le retrouvera seul, et son orange saute déjà aux jumelles. La deuxième étape se joue à 150× dans une lunette de 80 mm, sur Izar — par nuit calme, le petit compagnon bleu-vert se décolle à 2,9 secondes d'arc de sa primaire dorée. NGC 5466 ferme la marche et ne pardonne rien : il faut un ciel vraiment noir et un 200 mm, sans quoi le champ reste vide et la constellation n'offre aucun lot de consolation.