La plus effacée des constellations du zodiaque n'a aucune étoile qui saute aux yeux — et cache pourtant le plus bel amas d'étoiles à voir aux jumelles. Voici comment la débusquer entre les Gémeaux et le Lion, et ce que vous montrera la Ruche.
31
au classement des 88 constellations par surface (506 deg²)
2
amas ouverts de Messier à viser : M44 et M67
1000
étoiles membres environ dans l'amas de la Ruche (M44)
40
étoiles que Galilée y résolut à la lunette, en 1609
4 milliards
d'années : l'âge de M67, un des plus vieux amas connus
Repérer
Visez le vide entre Pollux et Régulus
Le Cancer est le parent pauvre du zodiaque : aucune de ses étoiles ne dépasse la magnitude 3,5, et sous un ciel de ville, on le traverse du regard sans le voir. Il occupe pourtant une case précise, coincée entre deux repères que tout le monde sait trouver. À l'ouest, les Gémeaux et leurs deux phares Castor et Pollux ; à l'est, le Lion et sa faucille menée par Régulus. Le Cancer tient dans l'écart, à peu près à mi-chemin. Sa figure dessine un Y renversé, timide, dont le centre n'est pas une étoile mais une tache cotonneuse : l'amas de la Ruche.
Carte : IAU / Sky & Telescope (Roger Sinnott & Rick Fienberg), CC BY 3.0
Tendez la ligne Pollux–Régulus
Repérez Pollux, l'étoile la plus orangée des Gémeaux, et Régulus, au pied du Lion. Tracez mentalement le segment entre les deux : le Cancer occupe son milieu, à une vingtaine de degrés de chaque côté.
Cherchez une tache, pas des étoiles
Sous un ciel de campagne, à mi-chemin, un petit nuage laiteux se devine à l'œil nu. C'est M44, que les Anciens nommaient la Crèche (Praesepe). Cette tache floue est votre point d'ancrage, bien plus visible que les étoiles autour.
Encadrez-la de deux Ânes
De part et d'autre de la Ruche veillent deux étoiles modestes, les Ânes : Asellus Borealis au nord, Asellus Australis au sud. Elles bornent l'amas et confirment que vous visez juste.
Choisissez la mi-mars, vers 21 h
Le Cancer passe au plus haut plein sud en début de nuit autour du 20 mars. Attendez qu'il soit dégagé de la brume d'horizon et laissez vos yeux s'adapter dix minutes avant de juger la Crèche.
Les étoiles
Des phares discrets, et deux belles doubles
Tarf, la plus brillante — et pourtant modeste
La palme revient à Tarf (Bêta Cancri, magnitude 3,5), une géante orange à environ 290 années-lumière. Son nom arabe évoque le bout de la patte du crabe. C'est une étoile froide de type K4, dont le spectre trahit un excès de baryum, accompagnée d'un faible compagnon de magnitude 14 à 29 secondes d'arc. Rien d'éclatant : Tarf est la plus vive du Cancer sans être une étoile remarquable ailleurs. Elle donne la mesure de la constellation, faite de lumières retenues.
Acubens, un alpha qui n'en a que le nom
Acubens (Alpha Cancri) porte la première lettre grecque, mais n'est que la quatrième par l'éclat, oscillant entre les magnitudes 4,2 et 4,3 à 174 années-lumière. C'est un système d'étoiles blanches de type A5, environ 23 fois plus lumineux que le Soleil. Le décalage entre la lettre et le rang rappelle que Bayer, en 1603, n'a pas toujours classé les étoiles par éclat : dans le Cancer, l'alpha ne mène pas la troupe.
Les deux Ânes de la Crèche
Autour de la Ruche, la tradition gréco-romaine plaçait deux ânes mangeant à la mangeoire. Asellus Australis (Delta Cancri, magnitude 3,9, une géante orange K0 à 155 années-lumière) est en réalité la deuxième étoile de la constellation ; Asellus Borealis (Gamma Cancri, magnitude 4,7, blanche de type A1) lui fait face au nord. Ensemble, ils encadrent l'amas comme deux bornes, ce qui en fait le meilleur guide de pointage à l'œil nu.
Iota Cancri, l'Albireo du printemps
Voici la cible qui récompense un télescope. Iota Cancri, à environ 300 années-lumière, est une double large dont les deux étoiles sont séparées de 30 secondes d'arc — l'écart se franchit dès un faible grossissement. La principale, une géante jaune-or, contraste avec sa compagne blanc-bleu. C'est le pendant printanier d'Albireo, moins célèbre parce que la constellation qui l'abrite l'est peu.
Zeta et 55, pour les curieux
Zeta Cancri (Tegmine, magnitude 4,7, à 83 années-lumière) fut longtemps tenue pour triple avant qu'on n'y confirme une quatrième composante : un système quadruple qui met à l'épreuve les bons instruments. Plus discrète encore, 55 Cancri (à 41 années-lumière) est une étoile presque jumelle du Soleil qui héberge cinq planètes ; l'une, 55 Cancri e, découverte en 2004, boucle son orbite en moins de trois jours. Le Cancer effacé cache ainsi l'un des tout premiers systèmes planétaires multiples connus.
Les étoiles du Cancer d'un coup d'œil
Étoile
Magnitude
Distance
Ce qu'elle est
Ce que vous verrez
Tarf (β)
3,5
~290 al
géante orange K4
l'étoile la plus vive, à l'œil nu sous bon ciel
Asellus Australis (δ)
3,9
~155 al
géante orange K0
l'Âne sud, borne de la Ruche
Acubens (α)
4,2
~174 al
système blanc A5
faible, sous la Ruche
Iota Cancri
4,0
~300 al
double or et bleu
dédoublée au télescope, écart 30″
Zeta Cancri
4,7
~83 al
système quadruple
se décompose sous fort grossissement
Aucune ligne ne correspond au filtre.
Le ciel profond
Deux amas, et tout l'intérêt de la constellation
M44, la Ruche : le plus bel amas aux jumelles
M44 (NGC 2632, magnitude 3,7), à environ 580 années-lumière, est l'un des amas ouverts les plus proches et les plus brillants du ciel. Il compte près de 1 000 étoiles étalées sur environ 1,5° — trois pleines lunes côte à côte. À l'œil nu, sous un ciel sombre, il n'est qu'une brume ; aux jumelles 10×50, il éclate en une trentaine d'étoiles disposées en éventail. Aucun autre objet ne donne autant d'étoiles d'un seul coup dans un champ de jumelles. C'est la raison d'être de la constellation.
Connu depuis l'Antiquité
La Ruche n'a pas attendu le télescope : Aratos et Hipparque la décrivaient déjà comme une petite nébulosité, la Crèche, dont la disparition annonçait, disait-on, la pluie. Il fallut attendre 1609 pour que Galilée braque sa lunette sur cette tache et la résolve en une quarantaine d'étoiles — l'un des premiers objets diffus jamais décomposé en soleils. Ce que vos jumelles font aujourd'hui en une seconde a bouleversé la vision du ciel il y a quatre siècles.
M67, un fossile stellaire
Bien plus discret, M67 (NGC 2682, magnitude 6,1) se tient à environ 2 700 années-lumière, sous la Ruche. Son intérêt n'est pas dans l'éclat mais dans l'âge : avec près de 4 milliards d'années, c'est l'un des plus vieux amas ouverts connus, quand la plupart se dispersent en quelques centaines de millions d'années. Il renferme plus de 100 étoiles semblables au Soleil, toutes nées ensemble et à la même distance : un laboratoire idéal pour lire l'évolution des étoiles.
Ce qu'il faut pour M67
Là où la Ruche se contente de jumelles, M67 réclame un peu plus. Petit et serré, il apparaît comme une pâle bouffée dès un télescope de 100 à 130 mm à faible grossissement, et se granule en étoiles avec du diamètre. Visez-le par une nuit sans lune, quand son fond de ciel reste noir : c'est à ce prix qu'un amas quatre fois plus vieux que le Soleil se laisse voir depuis un jardin.
Le Cancer selon votre instrument
Avec quoi
Budget
Ce que vous atteignez
À l'œil nu
—
la Ruche en tache floue sous ciel noir, Tarf, les deux Ânes
Jumelles 10×50
50 à 120 €
M44 en une trentaine d'étoiles, superbe et aéré
Télescope 100–130 mm
200 à 400 €
M67 en bouffée granuleuse, Iota Cancri dédoublée
150 mm et plus
à partir de 350 €
M67 résolu en étoiles, Zeta Cancri décomposée
Aucune ligne ne correspond au filtre.
Mythologie & histoire
Le crabe écrasé, et le tropique qui garde son nom
Karkinos, le crabe d'Héra
La légende explique la discrétion du Cancer. Pendant qu'Héraclès affrontait l'Hydre de Lerne, monstre à plusieurs têtes, Héra — qui haïssait le héros — envoya un crabe géant, Karkinos, sorti du marais pour le mordre au pied. D'un coup de talon, Héraclès l'écrasa. Pour le récompenser de son zèle, Héra plaça la bête parmi les étoiles, mais dans une région sans étoile brillante : le service ayant échoué, l'honneur resta modeste. Le mythe rend compte, à sa manière, de la faiblesse réelle de la constellation.
Le Tropique du Cancer
Le nom déborde du ciel. Quand les Grecs fixèrent leur géographie, vers 130 av. J.-C., le Soleil se tenait dans le Cancer au solstice d'été. La latitude où il passait alors au zénith ce jour-là fut baptisée Tropique du Cancer — le mot « tropique » vient du grec pour « tournant », l'instant où le Soleil rebrousse chemin. La précession de l'axe terrestre a depuis déplacé ce point : le Soleil du solstice de juin se trouve aujourd'hui dans le Taureau. Le nom, lui, est resté fidèle à un ciel vieux de deux mille ans.
IIIᵉ s. av. J.-C.
Aratos décrit la Crèche comme une petite brume au cœur du Cancer, dont l'effacement passait pour annoncer la pluie : la Ruche sert de baromètre céleste.
~130 av. J.-C.
Le solstice d'été se produit dans le Cancer. La latitude où le Soleil passe alors au zénith prend le nom de Tropique du Cancer.
1609
Galilée pointe sa lunette sur la Crèche et résout la tache floue en une quarantaine d'étoiles : l'un des premiers objets diffus décomposés en soleils.
Aujourd'hui
La précession a fait glisser le Soleil du solstice de juin jusque dans le Taureau, mais le Tropique du Cancer garde son ancien nom.
L'avis de Luc
Chercher le Cancer étoile par étoile est une perte de temps : ses phares plafonnent à la magnitude 3,5 et se noient dès qu'un lampadaire traîne. Les jumelles 10×50 pointées directement à mi-chemin entre Pollux et Régulus règlent la question — la Ruche remplit le champ, une trentaine d'étoiles en éventail, davantage qu'aucun autre amas n'en donne d'un seul coup. M67 attend un 114 mm et une nuit sans lune : petit, serré, et vieux de quatre milliards d'années.