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Observer · Constellations

La Chevelure de Bérénice

Aucune étoile vive, presque rien à l'œil nu — et pourtant l'une des zones les plus denses en galaxies de tout le ciel. Ici on regarde droit hors de la Voie lactée : un amas d'étoiles épars qui EST la chevelure d'une reine, deux galaxies à la portée d'un petit télescope, et un essaim de milliers d'autres pour qui a la patience. Voici comment la trouver, et ce que vous verrez vraiment.

42
au classement des 88 constellations, par surface (386 deg²)
8
objets de Messier dans ses frontières — tous des galaxies ou des amas, aucune étoile
111
le numéro Melotte de l'amas dispersé qui dessine la chevelure elle-même
245
av. J.-C. : la reine Bérénice II sacrifie ses tresses pour le retour de son roi
1933
année où Fritz Zwicky y déduit l'existence de la matière noire

Repérer

Une constellation qu'on trouve par son vide

La plupart des constellations se repèrent à une étoile qui saute aux yeux. Ici, c'est l'inverse : la Chevelure de Bérénice n'a aucune étoile plus brillante que la magnitude 4,2. On la trouve à une zone étrangement clairsemée, coincée entre trois repères faciles du ciel de printemps. Au sud du manche de la Grande Casserole, à l'est du Lion dont la queue (Denebola) pointe presque dessus, et à mi-chemin d'Arcturus, l'étoile orangée du Bouvier. Sous un ciel de campagne, une tache laiteuse floue vous fera lever les jumelles : c'est l'amas de la Chevelure, et vous y êtes.
Carte de la constellation de la Chevelure de Bérénice, entre le Lion, le Bouvier et les Chiens de chasse
Carte : IAU / Sky & Telescope (CC BY 3.0)
  1. Placez le triangle du printemps

    En avril-mai vers 21 h, repérez Arcturus (Bouvier), Spica (l'Épi de la Vierge) et Denebola au bout du Lion. La Chevelure occupe l'espace un peu terne au milieu de ce grand triangle, haut dans le ciel du sud.

  2. Cherchez une brume, pas des points

    À l'œil nu sous un bon ciel, on ne distingue pas d'étoiles nettes mais un léger voile diffus, à un tiers du chemin entre Denebola et Arcturus. C'est l'amas Melotte 111, si proche qu'il s'étale sur cinq degrés.

  3. Confirmez aux jumelles

    Pointez des 10×50 sur cette brume : le voile éclate en une quarantaine d'étoiles blanches et bleutées, lâches, sans centre marqué. Aucun autre amas ne ressemble à ça — vous tenez la chevelure.

  4. Gardez une nuit noire pour le reste

    Les galaxies, elles, attendront une nuit sans lune loin des lumières. Le 2 avril, la constellation passe au plus haut vers minuit ; c'est la meilleure fenêtre de l'année pour aller chercher ce qu'elle cache.

Un peu d'histoire

La seule constellation nommée d'après une personne réelle

Une reine, une guerre, une offrande

Toutes les autres constellations portent le nom d'un dieu, d'un héros de légende ou d'un animal. Celle-ci porte le nom d'une femme qui a vécu. Bérénice II, reine d'Égypte, épouse de Ptolémée III, fait vœu vers 245 av. J.-C. de sacrifier sa longue chevelure si son mari revient vivant de la troisième guerre de Syrie. Il revient. Elle coupe ses tresses et les dépose dans un temple près d'Alexandrie.

Des tresses qui disparaissent

Le lendemain, les tresses ont disparu du temple. Pour apaiser la colère du couple royal, l'astronome de cour Conon de Samos affirme qu'Aphrodite les a placées parmi les étoiles, et désigne ce petit groupe d'astres épars comme la chevelure envolée. Le poète Callimaque met la scène en vers ; trois siècles plus tard, le Romain Catulle la traduit en latin sous le nom de Coma Berenices. C'est de la propagande de cour devenue astronomie.

Un astérisme longtemps sans statut

Pendant l'Antiquité, ces étoiles n'étaient qu'un appendice du Lion — la touffe au bout de sa queue. Ptolémée les mentionne ainsi dans l'Almageste. Il a fallu attendre la Renaissance pour que la Chevelure devienne une constellation à part entière : Caspar Vopel la trace sur un globe en 1536, et surtout Tycho Brahe l'inscrit dans son catalogue d'étoiles en 1602, ce qui scelle son statut.

Ce que la légende ne dit pas

Le plus beau tient dans la géométrie du récit. Les trois étoiles principales dessinent un petit triangle, et de ce triangle « pendent » les mèches imaginaires — c'est l'amas Melotte 111, ce fourmillement d'étoiles faibles qui a vraiment l'air d'une chevelure défaite. Les Anciens ont nommé la constellation d'après ce qu'ils voyaient : non pas une figure vive, mais un ruissellement d'étoiles.
  1. ≈ 245 av. J.-C.

    Bérénice II sacrifie sa chevelure pour le retour de Ptolémée III. Conon de Samos déclare les tresses transportées au ciel : la constellation naît d'un acte politique.

  2. 1602

    Tycho Brahe inscrit la Chevelure dans son catalogue d'étoiles. D'appendice du Lion, elle devient une constellation à part entière — un statut qu'elle n'avait pas dans l'Antiquité.

  3. 1933

    Fritz Zwicky mesure la vitesse des galaxies de l'amas Coma : elles filent bien trop vite pour la matière visible. Il en déduit une masse invisible, la « dunkle Materie » — la matière noire.

  4. 1938

    Robert Trumpler prouve que Melotte 111 est un véritable amas physique : ses étoiles partagent le même mouvement dans l'espace, elles sont nées ensemble à 280 années-lumière.

Les étoiles

Trois étoiles discrètes, et un voisin très proche

Bêta, presque une jumelle du Soleil

L'étoile la plus brillante de la constellation, Bêta Comae Berenices (magnitude 4,3), est aussi la plus proche : 30 années-lumière. C'est une naine jaune de type solaire, à peine plus grosse et 36 % plus lumineuse que notre Soleil. Vue de là-bas, le Soleil serait une étoile ordinaire de notre ciel. Rien à voir dans un instrument — mais c'est l'une des rares étoiles du ciel dont on peut dire : voilà à quoi ressemble un soleil vu de l'extérieur.

Diadème, la gemme de la couronne

Alpha Comae, nommée Diadème (magnitude 4,3, à 58 années-lumière), porte moins bien la lettre alpha : elle est aussi terne que sa voisine bêta. C'est un couple serré de deux étoiles blanches presque jumelles (type F5), tournant l'une autour de l'autre en un peu plus de vingt-cinq ans. Elle marque, dans le mythe, la pierre précieuse du diadème de la reine. Le couple est si serré qu'aucun télescope d'amateur ne le sépare — c'est une double qu'on connaît, pas qu'on voit.

Gamma, la seule qui appartient à l'amas

Gamma Comae (magnitude 4,4) est une géante orangée, douze fois plus large que le Soleil, à 169 années-lumière. C'est l'étoile la plus brillante posée sur l'amas de la Chevelure — sauf qu'elle n'en fait pas partie : elle est trois fois plus proche, alignée par hasard sur notre ligne de visée. Un rappel utile pour l'observateur : ce qui semble ensemble dans le ciel l'est rarement dans l'espace.

Rien de vif, et c'est le sujet

On ne compte que soixante-neuf étoiles visibles à l'œil nu dans toute la constellation, aucune n'atteignant la magnitude 4. Cette pauvreté a une cause précise, et elle explique toute la suite : la Chevelure regarde vers le pôle nord galactique, c'est-à-dire droit hors du disque de notre Galaxie. Peu d'étoiles de premier plan, presque pas de poussière — et derrière, le champ libre vers l'Univers lointain.
Les étoiles de la Chevelure d'un coup d'œil
Étoile Magnitude Distance Ce qu'elle est Ce que vous verrez
Bêta (β) 4,3 30 al naine jaune, type solaire point discret, la plus proche de nous
Diadème (α) 4,3 58 al double blanche serrée simple à l'œil, inséparable au télescope
Gamma (γ) 4,4 169 al géante orangée posée sur l'amas, mais pas dedans
31 Comae 4,9 ~290 al géante, près du pôle galactique repère du pôle nord de la Galaxie
Melotte 111 : une quarantaine d'étoiles bleutées très espacées, semées sans concentration centrale sur un fond de ciel noir
Melotte 111 — Sternwarte Kempten (CC BY 3.0)

Le ciel profond

Une fenêtre sur les galaxies

Melotte 111, la chevelure elle-même

L'amas de la Chevelure (Melotte 111) est l'un des amas ouverts les plus proches de nous, à 280 années-lumière — dix fois plus près que les Pléiades. Cette proximité explique son étalement énorme, plus de cinq degrés, soit dix pleines lunes côte à côte. Une quarantaine d'étoiles de magnitude 5 à 10, jeunes et bleutées, dispersées sans centre. Aux jumelles c'est superbe ; au télescope, c'est trop grand pour tenir dans le champ. À viser large, donc.

M64, l'Œil noir

La cible reine du petit télescope. M64 (magnitude 9,4, à environ 24 millions d'années-lumière) doit son surnom à une énorme bande de poussière sombre plaquée devant son noyau brillant, qui lui donne l'air d'un œil au beurre noir. Dès 100 à 130 mm sous un ciel correct, on devine le noyau lumineux et, avec de l'attention en vision décalée, l'assombrissement sur un bord. Cette poussière est le vestige d'une petite galaxie avalée : dans M64, le gaz extérieur tourne en sens inverse du gaz intérieur.

NGC 4565, l'Aiguille

L'une des plus belles galaxies vues par la tranche de tout le ciel. NGC 4565 (magnitude 10,4, à 43 millions d'années-lumière) s'étire sur 16 minutes d'arc, un trait de lumière effilé fendu par une fine ligne de poussière, avec un renflement central. Herschel l'a repérée en 1785. À partir de 150 mm et une nuit noire, l'aiguille et sa bande sombre sortent nettement — c'est la démonstration la plus parlante de ce qu'est une galaxie spirale vue de profil.

M53, NGC 5053 et les galaxies de la Vierge

À un degré de Diadème, M53 (magnitude 7,7) est un amas globulaire de 250 000 étoiles à 58 000 années-lumière ; son voisin NGC 5053, à un degré de là, est l'un des globulaires les plus pauvres connus, un défi pour l'observateur. Et vers le sud, la constellation mord sur le nord de l'amas de la Vierge : les galaxies de Messier M85, M88, M91, M98, M99 et M100 s'y alignent, de magnitude 9 à 11 — des taches diffuses qui réclament 150 à 200 mm et beaucoup de patience.

Comprendre

L'amas où l'on a découvert la matière noire

Pourquoi tant de galaxies ici

Ce n'est pas un hasard si la Chevelure regorge de galaxies. Elle contient le pôle nord galactique, le point du ciel situé exactement au-dessus du plan de notre Voie lactée. En regardant dans cette direction, on ne traverse presque pas d'étoiles ni de poussière de notre propre Galaxie : la vue est dégagée jusqu'aux confins de l'Univers. Là où la Voie lactée d'été fourmille d'étoiles proches, la Chevelure ouvre au contraire sur le vide — et sur des milliers de galaxies lointaines.

L'amas Coma, un continent de galaxies

Loin derrière les galaxies de la Vierge se tient l'amas de la Chevelure de Bérénice (Abell 1656), à quelque 320 millions d'années-lumière : plus de mille grandes galaxies et des dizaines de milliers de plus petites, serrées dans un même essaim. En son cœur, deux géantes elliptiques, NGC 4874 et NGC 4889 (magnitude 13) — cette dernière abrite un trou noir de 21 milliards de masses solaires. Un télescope de 200 mm ne montre qu'une poignée de ces taches ; l'image reste, elle, un vertige.

1933 : la masse manquante

En 1933, l'astronome Fritz Zwicky mesure la vitesse des galaxies de cet amas : elles se déplacent à près de 1 000 km/s, bien trop vite pour que la matière visible les retienne ensemble par gravité — l'amas devrait se disperser. Il en conclut qu'une masse invisible, environ quatre cents fois celle des étoiles brillantes, doit être là pour tenir le tout. Il la baptise dunkle Materie : la matière noire. Sa découverte est restée ignorée près de cinquante ans avant d'être prise au sérieux.

Ce que vous regardez, au fond

C'est ce qui rend la Chevelure de Bérénice à part. Ses galaxies faibles ne paient pas de mine à l'oculaire — de simples taches grises. Mais chacune est un système de milliards d'étoiles, et l'ensemble a été le premier lieu où l'humanité a compris que l'Univers est surtout fait de quelque chose qu'on ne voit pas. Pointer une de ces taches, c'est viser l'endroit précis où cette idée est née.
La Chevelure de Bérénice selon votre instrument
Avec quoi Budget Ce que vous atteignez
À l'œil nu la brume de Melotte 111 sous bon ciel, le triangle des trois étoiles faibles
Jumelles 10×50 40 à 90 € l'amas de la Chevelure résolu en quarante étoiles, superbe et large
Télescope 100–130 mm 180 à 300 € M64 l'Œil noir, l'amas globulaire M53, l'amorce des galaxies brillantes
150–200 mm, ciel noir 300 à 500 € l'Aiguille et sa bande sombre, les galaxies de la Vierge, quelques membres de l'amas Coma
L'avis de Luc

L'avis de Luc

Voilà la constellation à proposer quand les cibles faciles commencent à lasser. Rien n'y saute aux yeux, et c'est le principe même : elle récompense qui sait ce qu'il vise. Le parcours monte en difficulté. Melotte 111 d'abord, aux jumelles — cinq degrés d'étoiles lâches qui passent même depuis un jardin. L'Œil noir ensuite, à 130 mm, loin des villes et sans lune : le noyau se donne d'emblée, la bande sombre demande de regarder un peu à côté. L'Aiguille enfin, qui réclame un 200 mm pour détacher vraiment son trait de lumière.

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À explorer autour de la Chevelure

La galaxie de l'Œil noir M64 La galaxie de l'Œil noir M64, sa bande de poussière et l'instrument qu'elle demande pour se livrer. Carte du ciel de printemps : les sept étoiles de la Casserole, la courbe de la queue prolongée vers Arcturus, et la Chevelure de Bérénice en bas du cadre Se repérer au printemps Arcturus, Denebola, le triangle du printemps : naviguer d'une constellation à l'autre. Carte des Chiens de chasse : M51, M63, M94 et M106 marqués en rouge autour de Cor Caroli, entre la Grande Ourse et le Bouvier Les Chiens de chasse La constellation voisine au nord, et sa galaxie du Tourbillon (M51).

Quel instrument pour chasser les galaxies ?

Les jumelles balaient l'amas de la Chevelure ; il faut un télescope de 130 à 200 mm et un ciel noir pour l'Œil noir et l'Aiguille. Nos choix par usage et par budget.

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