Trois étoiles discrètes serrées contre le pied du Centaure, invisibles depuis la France métropolitaine. Le Compas ne se donne pas : il faut être sous les tropiques pour le voir, et un grand instrument pour lire ce qu'il cache — une galaxie active parmi les plus proches, et le vestige de la première supernova jamais consignée.
85
au classement des 88 constellations par surface (93 deg²)
54 al
distance d'α Circini, la plus brillante roAp du ciel
13 M al
distance de la Galaxie du Compas, une Seyfert voisine
185
année de SN 185, la plus ancienne supernova enregistrée
40
étoiles visibles à l'œil nu dans toute la constellation
Repérer
On ne le trouve qu'en partant du Centaure
Le Compas n'a aucune figure reconnaissable : c'est un petit triangle étroit de trois étoiles faibles, α, β et γ Circini, tassé entre −55° et −70° de déclinaison. Le seul moyen fiable de le débusquer, c'est de partir des deux phares voisins. Repérez d'abord α et β du Centaure — les deux étoiles les plus brillantes de tout ce coin du ciel, celles qui pointent vers la Croix du Sud. Juste au sud d'elles, à moins de 4°, une étoile isolée de magnitude 3,19 : c'est α Circini. Les deux autres montrent le fil du compas replié vers le Triangle austral. À l'œil nu, ce n'est qu'un maigre alignement ; sa valeur est ailleurs que dans son dessin.
Carte : IAU / Sky & Telescope — Sinnott & Fienberg (CC BY 3.0)
Les étoiles
α Circini, un métronome stellaire
La plus brillante des étoiles pulsantes roAp
α Circini (magnitude 3,19), à seulement 54 années-lumière, ressemble à une banale étoile blanche de type A. Elle est en réalité le membre le plus lumineux d'une famille rare : les étoiles Ap à oscillation rapide, ou roAp. Sa surface se soulève et retombe toutes les 6,8 minutes, un battement si régulier qu'on l'a utilisé comme référence. Sa particularité vient d'un champ magnétique intense qui trie chimiquement son atmosphère : le strontium, le chrome et l'europium s'y concentrent en taches, d'où sa classification A7 Vp SrCrEu. Aucune autre roAp du ciel n'est aussi facile à pointer.
Une naine orange en orbite lente
α Circini n'est pas seule : une naine orange de type K5, de magnitude 8,5, l'accompagne à 5,7 secondes d'arc. Le couple met environ 2 600 ans à boucler une orbite. Un télescope de 100 mm sépare sans peine les deux composantes sous un ciel stable — le contraste entre la primaire blanche et la faible braise orange est net, à condition de monter le grossissement au-delà de 100×.
β et γ, les deux autres sommets
β Circini (magnitude 4,07), à environ 100 années-lumière, est une étoile blanche de la séquence principale, à peine plus grosse que le Soleil. γ Circini (magnitude 4,51), plus lointaine à 450 années-lumière, cache une belle double serrée : une étoile bleue chaude de type Be et une compagne jaune de magnitude 5,5, séparées de seulement 0,8 seconde d'arc. Il faut au moins 150 mm et une nuit sans turbulence pour espérer les dédoubler ; elles tournent l'une autour de l'autre en 180 ans.
δ Circini, un couple massif et brûlant
Plus discrète à l'œil (magnitude 5,1) mais physiquement démesurée, δ Circini se trouve à plus de 3 600 années-lumière. C'est une binaire à éclipses de deux étoiles bleues très chaudes, de type O, pesant environ 22 et 12 masses solaires, qui se frôlent en 3,9 jours seulement. Ces astres-là brûlent vite et finiront en supernovae — le genre d'explosion dont le Compas garde justement une trace ancienne, un peu plus loin dans cette page.
Les étoiles du Compas d'un coup d'œil
Étoile
Magnitude
Distance
Ce qu'elle est
Ce que vous verrez
α Cir
3,19
54 al
roAp blanche + naine orange
double dédoublée dès 100× (150 mm)
β Cir
4,07
~100 al
blanche, séquence principale
point net à l'œil nu, ciel austral
γ Cir
4,51
~450 al
double serrée bleue et jaune
à 0,8″, réservée aux 150 mm+
δ Cir
5,1
~3 600 al
binaire à éclipses géante O
faible étoile bleue, sans détail visuel
Aucune ligne ne correspond au filtre.
Le ciel profond
La Galaxie du Compas, une voisine restée cachée
Une des galaxies actives les plus proches
La Galaxie du Compas se tient à environ 13 millions d'années-lumière (4 mégaparsecs), ce qui en fait l'une des galaxies de Seyfert les plus proches de la Voie lactée. Une Seyfert, c'est une galaxie dont le noyau abrite un trou noir supermassif en pleine activité : au centre du Compas, ce noyau illumine deux anneaux de gaz, un intérieur de 260 années-lumière et un extérieur de 1 400 années-lumière, teintés de rose par l'hydrogène excité. Un « cône d'ionisation » s'échappe du cœur comme un projecteur, là où le rayonnement du noyau balaie le gaz environnant.
Découverte seulement en 1977
Une galaxie aussi proche aurait dû être cataloguée depuis longtemps. Elle a échappé aux astronomes jusqu'en 1977 pour une raison simple : elle se trouve à seulement 4° sous le plan de la Voie lactée, noyée dans les nuages de poussière et les milliers d'étoiles de premier plan de notre propre galaxie. Ce voile l'a longtemps rendue indiscernable. Elle brille autour de la magnitude 11, étalée sur 7′ × 3′ : un télescope de 250 mm sous un ciel très noir en montre une pâle tache allongée, sans les couleurs des poses longues. En 2001, on y a même détecté une supernova, SN 1996cr.
NGC 5315, la planétaire du haut grossissement
NGC 5315 est une nébuleuse planétaire de magnitude 9,8, la coquille de gaz éjectée par une étoile mourante dont le cœur brille encore à la magnitude 14,2. Compacte, elle ne se distingue d'une étoile qu'au-delà de 200× : sous un fort grossissement, elle prend l'aspect d'un petit disque bleuté légèrement flou. Un filtre OIII aide à la détacher du fond stellaire dense.
NGC 5823 et Pismis 20, les amas
NGC 5823 (Caldwell 88) est un amas ouvert de magnitude 7,9, à 3 500 années-lumière, riche de 80 à 100 étoiles de 10e magnitude et plus faibles, dispersées sur 12 années-lumière. Vieux de 800 millions d'années, il demande un instrument d'au moins 100 mm pour se résoudre en une poussière d'étoiles. Plus loin, l'amas Pismis 20, à 8 270 années-lumière, ne réunit qu'une douzaine d'étoiles et réclame un 300 mm : c'est le genre de cible qu'on ne coche que par ambition.
Un vestige historique
SN 185 : la plus ancienne supernova des annales
Le 7 décembre 185, des astronomes chinois consignent dans le Livre des Han postérieurs l'apparition d'une « étoile invitée » entre le Compas et le Centaure, tout près d'α Centauri. Elle reste visible huit mois avant de s'effacer. C'est la première supernova dont il existe une trace écrite — près de deux mille ans avant qu'on comprenne ce qu'était une supernova.
Ce que ces observateurs ont vu était vraisemblablement une supernova de type Ia, l'explosion d'une naine blanche. Il en reste aujourd'hui RCW 86, une coquille de gaz en expansion à environ 9 100 années-lumière, étalée sur 45 minutes d'arc — plus large que la pleine Lune. Ses filaments, brillants en rayons X, portent encore l'onde de choc de l'an 185. Le rémanent est trop ténu pour un œil à l'oculaire, mais il ancre le Compas dans la plus longue mémoire de l'astronomie humaine.
RCW 86 — T. A. Rector & al., CTIO/NOIRLab/DOE/NSF/AURA (CC BY 4.0)
Un peu d'histoire
Le compas de dessin des Lumières
185
Des astronomes chinois notent une « étoile invitée » près d'α Centauri. Son rémanent, RCW 86, chevauche aujourd'hui la frontière du Compas et du Centaure.
1752-1756
Nicolas-Louis de Lacaille, de retour du cap de Bonne-Espérance, dessine 14 constellations nouvelles dans le ciel austral. Il baptise celle-ci « le Compas » — un compas à pointes sèches, l'outil du géomètre.
1763
Lacaille publie sa carte définitive et latinise les noms : le Compas devient Circinus. Il fait paire avec la Règle (Norma) et l'Équerre voisines, tout un attirail de traçage des Lumières posé au ciel.
1977
Deux découvertes la même année : la Galaxie du Compas est enfin repérée derrière le voile de la Voie lactée, et l'essaim météorique des Alpha Circinides est observé pour la première fois depuis le Queensland.
L'avis de Luc
Le dessin du Compas n'offre rien : autant l'admettre d'emblée et viser α Circini, dont la petite compagne orange se détache d'un coup à 5,7″, à 120× dans un 150 mm. C'est la cible qui vaut le déplacement, un soir de mai vers 21 h sous les tropiques, quand la constellation monte au méridien. La Galaxie du Compas demande un 250 mm et une nuit vraiment noire pour livrer une simple tache pâle — mais il y a là un trou noir actif à 13 millions d'années-lumière, et ce flou change de nature dès qu'on le sait.