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Observer · Ciel profond

La nébuleuse du Croissant

En plein Cygne, une étoile trop massive pour durer souffle sa propre enveloppe. Son vent rattrape le gaz qu'elle a craché il y a des millénaires et le comprime en un arc lumineux. Voici ce qu'est vraiment NGC 6888, pourquoi elle se cache à l'œil et comment un filtre OIII la fait surgir.

5000
années-lumière : la distance de la coquille, dans le Cygne
12
de largeur apparente, un tiers de pleine Lune
150 mm
le diamètre qui, avec un filtre OIII, sort l'arc
21
masses solaires : ce qui reste de l'étoile WR 136 au centre
250
millénaires depuis que l'étoile a éjecté la coquille

Ce que c'est

Une bulle soufflée par une étoile qui va mourir

NGC 6888 n'est pas un nuage tranquille : c'est une coquille en train d'être façonnée sous vos yeux, à l'échelle des millénaires. Au centre siège WR 136, une étoile Wolf-Rayet de magnitude 7,5, l'une des étoiles les plus massives et les plus chaudes de son voisinage. Quand elle était une supergéante rouge, elle a expulsé lentement une énorme enveloppe de gaz, il y a environ 250 000 ans. Aujourd'hui, entrée dans sa phase Wolf-Rayet, elle crache un vent bien plus rapide — près de 1 700 km/s — qui rattrape cette vieille enveloppe, la percute et la comprime. Le choc allume le gaz : c'est l'arc que vous voyez. Diamètre réel de la structure : quelque 25 années-lumière.
NGC 6888, la nébuleuse du Croissant, en gros plan : la coquille filamenteuse et son étoile centrale
NGC 6888 — T. A. Rector (NRAO/AUI/NSF & NOIRLab/NSF/AURA), CC BY 4.0

Deux vents, un choc, une coquille

Le mécanisme a un nom en astrophysique : une nébuleuse soufflée par le vent stellaire. Le vent rapide d'aujourd'hui balaie devant lui le gaz lent d'hier ; là où ils se rencontrent, la matière s'entasse en une paroi dense qui rayonne. Le télescope Chandra a montré en 2003 que l'intérieur de cette paroi est chauffé à plusieurs millions de degrés et émet des rayons X — une onde de choc invisible en lumière ordinaire, tournée vers l'étoile. La bulle a donc deux visages : une carapace tiède qui brille dans le visible, une cavité brûlante qui ne se voit qu'en X.

WR 136, une étoile à bout de course

Elle affiche encore 21 masses solaires, mais elle a déjà perdu la moitié de sa masse initiale par le vent. Sa surface atteint près de 70 000 K — douze fois la température du Soleil — et elle rayonne comme 600 000 soleils. À l'échelle stellaire, elle vit ses derniers instants : encore quelques centaines de milliers d'années, puis l'effondrement et l'explosion en supernova. NGC 6888 est un aperçu direct de ce qui précède la mort d'un astre géant.

Wolf-Rayet, la phase la plus brève

Seules les étoiles nées avec plus de 40 masses solaires traversent le stade Wolf-Rayet, et elles y restent à peine quelques centaines de milliers d'années — un battement de cil. On en connaît environ 600 dans toute la Voie lactée. Leur spectre montre de larges raies d'hélium, d'azote (type WN, celui de WR 136) ou de carbone (type WC), signe qu'elles ont mis leurs entrailles à nu. Ces astres sont les progéniteurs directs des supernovae de type Ib et Ic.

Le surnom, et l'autre surnom

L'arc épais évoque un croissant de lune — d'où le nom français, et « The Croissant » chez les astrophotographes anglophones. À fort grossissement, quand la coquille se referme, certains y voient plutôt le sigle de l'euro : la nébuleuse est parfois surnommée « Euro Sign Nebula ». Elle porte aussi les références de catalogue Caldwell 27 et Sh2-105, en plus de son numéro NGC.

En un tableau

La carte d'identité de NGC 6888

Les sept repères qui disent si le Croissant est à votre portée
Repère Valeur
Type d'objet nébuleuse d'émission soufflée par le vent d'une étoile Wolf-Rayet (WR 136)
Constellation le Cygne
Magnitude 7,4 (mais très faible brillance de surface)
Distance ~5 000 al (l'étoile centrale à ~6 700 al, soit 2 100 pc)
Taille apparente 18′ × 12′
Saison été — au plus haut de juillet à septembre
Diamètre minimal 150 mm avec filtre OIII (250 mm pour un croissant net)

Repérer

À deux pas de Sadr, au cœur de la Croix du Nord

  1. Montez sur Sadr, l'étoile centrale du Cygne

    Sadr (γ Cygni, magnitude 2,2) marque le croisement de la Croix du Nord, au zénith en été. Elle plonge dans un champ d'étoiles très dense de la Voie lactée : c'est votre point d'appui.

  2. Glissez d'environ 2° au sud-ouest

    Le Croissant se tient à un peu plus de deux largeurs de pleine Lune de Sadr, en direction du sud-ouest. Le champ est riche : prenez un oculaire à grand champ pour ne pas vous perdre.

  3. Accrochez WR 136, l'étoile centrale

    Au milieu de la zone se trouve une étoile de magnitude 7,5 : c'est WR 136 elle-même, visible dès les jumelles. La coquille l'entoure, mais vous ne la verrez pas encore.

  4. Vissez le filtre OIII et grossissez modérément

    Placez un filtre OIII (ou UHC) sur l'oculaire, montez à 80× ou 100×. L'arc du croissant se détache alors du fond, comme une écharpe fantomatique autour de l'étoile.

Le Croissant ne voyage pas seul. À quelques minutes d'arc de sa coquille se cache la Bulle de Savon (PN G75.5+1.7), une nébuleuse planétaire sphérique découverte par un amateur en 2007 — un défi encore plus rude, réservé aux gros diamètres et aux longues poses. Tout ce coin du Cygne baigne dans l'hydrogène : à un degré de là s'étend l'immense complexe de Sh2-101, la nébuleuse du Tulipe. Une seule région de ciel, plusieurs objets à débusquer.
Le champ du Croissant dans le Cygne, avec la petite nébuleuse de la Bulle de Savon à proximité
NGC 6888 et la Bulle de Savon (PN G75.5+1.7) — Luc Viatour / lucnix.be, CC BY-SA 2.5

Avec quoi la voir

Sans filtre, elle n'existe pas

La brillance de surface est si basse que le filtre à bande étroite n'est pas un confort : c'est la condition d'existence de l'observation visuelle.

Le Croissant selon votre matériel
Avec quoi Filtre Ce que vous atteignez
Jumelles 10×50 l'étoile WR 136 (mag 7,5) et le champ, mais pas la coquille
Télescope 80–100 mm OIII / UHC un soupçon de nébulosité sous ciel très noir, à la limite
150–200 mm OIII l'arc fantomatique se détache, la partie brillante du croissant
250 mm et plus OIII le croissant net, la boucle qui se referme, des nuances dans la paroi

Photo contre visuel

L'objet des deux mondes

Rares sont les nébuleuses où l'écart entre l'œil et le capteur est aussi brutal. Faible fantôme gris à l'oculaire, elle devient flamboyante en pose longue.

Ce que la caméra capte et pas l'œil

En astrophoto, NGC 6888 est une cible vedette de l'été. Photographiée en bande étroite, elle se décompose : le filtre révèle l'hydrogène de la coquille externe en rouge profond, le filtre OIII capte l'oxygène ionisé de la paroi interne en bleu-vert. Cette combinaison bicolore — parfois enrichie du soufre en palette SHO — donne les images spectaculaires que vous voyez ci-dessus. L'œil humain, lui, ne perçoit aucune de ces couleurs : la nuit, la vision nocturne est aveugle au rouge, et le gaz est trop pâle pour éveiller les cônes.

Une honnêteté à garder en tête

À l'oculaire, même dans un 300 mm, le Croissant reste un arc gris, discret, qu'il faut apprendre à lire. Ce n'est pas une déception si l'on sait ce qu'on regarde : on voit de ses propres yeux la coquille qu'une étoile en train de mourir a soufflée, à 5 000 années-lumière. La photo montre les couleurs ; l'oculaire montre la présence. Ce sont deux plaisirs différents, et le second se mérite.

Un peu d'histoire

De Herschel aux rayons X

  1. 1792

    William Herschel repère la nébuleuse au balayage du ciel et la catalogue. Elle deviendra NGC 6888, puis Caldwell 27 et Sh2-105.

  2. 1867

    Charles Wolf et Georges Rayet découvrent, à l'Observatoire de Paris, une classe d'étoiles aux larges raies d'émission. WR 136, au centre du Croissant, en fait partie.

  3. 1929

    La spectroscopie établit que le gaz autour de ces étoiles file à des centaines de kilomètres par seconde : la preuve du vent stellaire qui sculpte la coquille.

  4. 2003

    Le télescope à rayons X Chandra photographie l'intérieur brûlant de la bulle — « vivre vite, souffler fort, mourir jeune », résume la NASA.

L'avis de Luc

L'avis de Luc

Sans filtre, rien du tout : le champ de WR 136 reste vide même dans un Dobson de 250 mm sous un ciel de campagne à trente kilomètres des lampadaires. L'OIII vissé, 90×, et le temps que l'œil s'habitue — l'arc vient alors en vision décalée d'abord, franc ensuite. Un soir d'août au méridien vers minuit réunit les bonnes conditions. Ce n'est ni coloré ni grand, mais on regarde une étoile souffler sa propre fin, et cela suffit.

Continuer

Autour du Croissant, dans le Cygne

Le champ du Cygne autour de NGC 6888 Le Cygne, mode d'emploi La Croix du Nord, Sadr, et comment naviguer dans le champ d'étoiles où se cache le Croissant. Les Dentelles du Cygne Les Dentelles du Cygne L'autre grande cible du filtre OIII dans le Cygne : un rémanent de supernova en filaments. Nébuleuse d'hydrogène du Cygne L'Amérique du Nord La nébuleuse géante près de Deneb, autre grand nuage d'hydrogène du Cygne d'été.

Un filtre OIII pour sortir le Croissant du néant

Sur NGC 6888, le filtre OIII décide entre « rien » et « l'arc fantomatique ». Nos choix de filtres à bande étroite, du budget à l'expert, et le diamètre qui va avec.

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